EPILOGUE
« Il ne se trouve donc pas assez ruiné? » dit
Sicard. « Il paraît qu'après l'héritage Jaubourg, la vente des tableaux et des meubles de Grandchamp, il doit encore dix millions... »
« Vous devez savoir cela, vous, monsieur de
Bressieu, » fit insolemment Marie de Charlus, en s'adressant au courtier mondain qu'elle haïssait deux fois. En sa qualité de fille noble et très fière de son rang, elle avait, malgré son modernisme, une irritation constante contre ceux de sa caste qui dérogeaient socialement ou moralement, et puis, toutes les personnes mêlées de près ou de loin au mariage tout récent de Landri avec Mme OHer lui étaient insupportables. Or, le bruit courait, justifié en partie d'ailleurs, que, sans l'intermédiaire du subtil seigneur de la Rochebrocante, le marquis de Claviers n'aurait pas pu restituer à son fils sa fortune maternelle. Marie en concluait, avec l'imagination calomnieuse d'une rivale, que certainement, si cette restitution avait été reculée, cette bourgeoise intrigante avait voulu, elle aussi, reculer la cérémonie jusqu'au complet règlement des comptes. Elle se disait que Landri aurait été éclairé par ce vilain procédé, que ce mariage n'aurait pas eu lieu — enfin toutes les folies d'une jalousie exaspérée. Bressieu en
payait les frais. ^ .
« Moi? » répondit-il, sans se fâcher. Il n était
susceptible qu'à ses heures et il tenait trop aux Charlus pour ne pas baisser pavillon devant la spirituelle Marie : « En effet, j'ai eu la chance d'empêcher ce brave Geoffroy d'être par trop volé dans cette vente des merveilles de Grandchamp. Grâce à mes conseils, il a eu six miUions du tout. Maxwell Altona lui en offrait quatre, et lui-même voulait en demander cinq. Rien que les tapisseries valaient plus de dix-huit cent mille francs... Ces dix miUions de dettes I c'est de la légende. Si vous voulez mon opinion, il est absolument
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tiré d'affaire et il garde quatre-vingt bonnes mille livres de rente... Évidemment, le coup a été dur... »
— « Il paraît que Landri, conseillé par cette femme, a réclamé jusqu'aux intérêts des intérêts... » dit Mme de Sicard.
— a Je ne croirai jamais cela de lui, » fit vivement Marie de Charlus. « Quant à elle, c'est vrai qu'elle n'a pas une bonne presse. C'est bien mérité. Elle devra travailler ferme pour se faire recevoir... »
— « Aussi n'essaiera-t-elle pas, » repartit Bressieu. « Geoffroy m'a annoncé que le ménage allait s'établir en Amérique... »
— « Ah I Landri nous fait le coup du ranch 1 » fit en éclatant de rire le petit Sicard. « Nous la connaissons, celle-là. Vous les verrez revenir dans un an, à Pans-les-Bains, où l'on vit si heureux, même en République. Et il nous présentera sa femme, et nous la recevrons, et nous aurons joliment raison. Entre nous, ce bon Claviers n'a pas eu le sens commun dans toute cette affaire. On ne vit pas à ce degré contre son temps. »
— « Aimeriez-vous mieux qu'il vécût contre son nom? » interjeta Charlus. Pour lui aussi, le mariage de Landri avait été une déception trop amère : « Ma parole d'honneur I » continua-t-il, je trouve cela étonnant, que la conduite de Claviers, si juste, si sage, si légitime, ait pu trouver des critiques. Et parmi nous I... Mais tout s'en va, et du grand au petit. Dînez dehors, n'importe où. Les gens d'aujourd'hui ne savent même plus les places à table... Claviers a donné là un magnifique exemple... »
— « Je suis de cet avis, » dit Bressieu. « Si nous ne défendons pas nos noms, que défendrons-nous?... » Puis, avec son ironie rentrée : « Évidemment Geoffroy gâte le marché. Mais soyez tranquille, Sicard. Là bourse des titres n'est pas près d'être fermée, — même dans