ÉPILOGUE
très sots et pas très malveillants non plus, — une vraie causerie d'amis du monde, — s'échangeaient ainsi chez les Charlus, prouvant du moins que l'héroïque tenue du marquis avait réussi, une autre scène, à bien des lieues de là, marquait la véritable conclusion de cette histoire. Ce dénouement avait pour théâtre — quelle antithèse I — une chambre d'un hôtel de voyageurs à Liverpool, dans cette ville des bords de la Mersey, l'énorme entrepôt du conmaerce anglais, l'une des extrémités d'une immense rue mouvante de paquebots et de voiliers, dont le terminus serait Boston et New- York ! Ville de docks et de gares, de fumée et de vitesse, toute haletante d'un travail mondial, avec ses constructions de briques et de pierres inégales et chaotiques, dressées hâtivement, sur lesquelles les plus beaux jours ne déploient qu'un ciel vaguement bleu, brouillé de vapeurs. C'était un de ces ciels incertains et voilés que Landri et Valentine apercevaient, par la fenêtre en bow-window, d'un petit salon privé de cet hôtel où ils étaient descendus la veille. Et ils attendaient l'instant de gagner le bateau qui les emmènerait en six jours à New- York, d'où ils gagneraient Montréal, puis Ottawa, pour s'occuper de leur établissement définitif. Le petit Ludovic avait voulu monter déjà avec son précepteur à bord du steamer, que les deux époux — ils étaient mariés depuis dix jours — pouvaient voir amarré au quai, à quelques pas de l'hôtel. Le monstrueux bâtiment s'appelait la Cam- . bria, le nom latin du pays de Galles. Il avait trentedeux mille cinq cents tonnes, une force de soixante-dix^*^ mille chevaux, sept cent quatre-vingt-dix pieds de longueur, quatre-vingt-huit de largeur. Sa coque démesurée se dressait toute noire sur l'eau grisâtre de la rivière enflée par le frissonnement de la marée. Un palais flottant, percé d'innombrables fenêtres, et d'où sortaient les tuyaux de quatre énormes cheminées.
détachait sa blancheur au-dessus de la ligne de flottaison. Des locomotives sifflaient. Des voitures de tramway passaient le long de leurs fds électriques avec un crépitement. Entre l'hôtel et le quai, ce n'étaient qu'allées et venues de voyageurs donnant des ordres, surveillant leurs malles, hélant des porteurs. Valentine avait envoyé en avant sa femme de chambre, en sorte qu'il ne restait plus même un paquet dans ce salon vide, dont l'ameublement d'acajou sombre accentuait la morne banalité. Qu'ils étaient loin, elle, du petit sanctuaire intime de la rue de Monsieur, lui, des magnificences de Grandchamp ^t de la rue du Faubourg-Saint-Honoré 1 Ce contraste était l'image anti« cipée de l'exil que Landri avait voulu et qu'elle avait accepté. Cette mélancolie des choses autour d'eux ajoutait à la détresse dont le jeune homme se sentait oppressé. Il pensait à M. de Claviers, et il disait à sa femme :
— « Tu vois bien qu'il ne m'a même pas donné signe de vie. S'il avait dû écrire, il l'aurait fait à Londres. Il a su toutes mes étapes, jour par jour, heure par heure, et pas un mot, pas un signe qu'il me garde un peu de l'ancienne tendresse !... »
— « Il te la garde toute, » répondait Valentine. Elle avait pris la main de son mari et la lui serrait d'une pression douce, comme pour faire passer la pitié, dont elle débordait, dans cet homme à qui elle avait donné toute sa vie. Elle le voyait saigner d'une blessure si profonde, même dans son bonheur, et elle l'en aimait d'un amour plus profond, plus passionné. « Il y a encore une heure et demie avant le départ, » ajouta-t-elle. « Attendons. »
— « Attendre.?... » reprit Landri. « Je ne fais que cela depuis cet affreux instant où il a passé la porte sans me regarder, sans se retourner. J'aurais dû aller le demander chez lui, essayer de le revoir... »