‹ L'émigréChapitre 15 sur 18 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

hôtel à Londres, avec l'idée que peut-être tu aurais remis ton départ... Enfin, me voici et te voici... Tu as été si admirable ! Cette dernière action encore, cette fortune que tu n'as pas voulu garder 1... Je t'aurai du moins répété que je te remercie. Je t'aurai dit que je n'ai jamais cessé de t'aimer... »

— « C'est moi qui dois vous dire merci, » répondait Landri, « d'avoir compris l'appel de mes lettres... C'est vrai. M'en aller si loin, sans vous avoir revu, c'était bien dur. J'aurais supporté cette souffrance comme les autres, sans me révolter. Celle-là, je crois que je ne l'avais pas méritée. Je vous ai toujours tant aimé, moi aussi, tant vénéré... »

— « Tu n'en avais mérité aucune, » interrompit le marquis vivement. Puis, se laissant tomber sur un des fauteuils, et dans une attitude d'accablement : « aucune, » répéta -t -il, « et tu as eu le droit de me trouver bien cruel. »

— « Moi? » s'écria le jeune homme. « Ne dites pas cela. Ne le pensez pas... »

— « Je le pense, » répondit M. de Claviers, a Je t'ai senti si malheureux quand nous nous sommes séparés. Tu étais là, je le voyais, m' aimant, attendant un mot. Je ne l'ai pas prononcé, parce que, moi aussi, comprends-le, je t'aimais trop. Si je t'avais parlé alors, je n'aurais plus eu la force d'aller jusqu'au bout de ce que je devais. Il fallait que cet argent fût rendu. Il fallait vendre toutes les reliques de Grandchamp. D fallait mettre, entre toi et moi, aux yeux du monde, l'irréparable et qu'il ne devinât rien... J'avais besoin d'étouffer cette paternité que je ne parviens pas à détruire. C'est moi qui ai fait ton âme, cependant I... Si je n'avais pas été l'héritier des Claviers- Grandçhamp, le dépositaire du nom, le représentant de la race, mais je me serais tu, par amour pour toi, quand j'ai eu cette lettre anonyme. Seul en cause.

j'aurais supporté l'outrage. Tu n'aurais jamais su que je savais. A cause d'eux, pour leur maison, je devais agir comme j'ai agi. Mais j'ai pu deviner ta douleur à la mienne. Et moi, j'avais mes morts pour me soutenir, au lieu que toi... »

— « Je vous avais, » répondit Landri. « J'avais votre exemple. Vous dites que vous avez fait mon âme. C'est bien plus vrai que vous ne le savez ; et, moi-mâme, je ne me suis connu, je n'ai compris à quel point je pensais comme vous sur les choses profondes qu'à travers cette douleur... Vous vous souvenez, dans cette conversation, après la chasse, le dernier aprèsmidi intime que nous ayons eu, vous me parliez de ces rapports indestructibles, de cette imbrisable unité entre nous et ceux dont nous sommes issus? Et je discutais avec vous. Je revendiquais le droit de l'individu à vivre sa vie, à chercher son bonheur... Dès l'instant où j'ai su le secret de ma naissance, j'ai senti combien vous aviez raison contre moi... Votre droit d'exiger de moi, qui n'étais pourtant pas coupable personnellement, une satisfaction, m'est apparu dans une telle évidence ! Dans une telle évidence, mon devoir de vous la donner, cette satisfaction, entière, complète, totale 1 J'ai senti que le fond du fond de l'homme est là, dans cette solidarité entre son présent et un passé qui était le sien avant qu'il n'existât luimême. J'ai senti ce que valait la noblesse. Toutes vos idées, contre lesquelles je m'étais tant débattu, se sont révélées à moi dans leur vérité vivante. J'en ai fait la règle de ces actions que vous voulez bien approuver. Quand vous m'avez dit : « A cause de toi, « je puis pardonner », quel baume vous m'avez versé et sur quelle blessure ! J'ai éprouvé là, même dans mon martyre, un apaisement de conscience qui ne m'a plus quitté. Voilà ce qui m'a soutenu. »

— « Ah ! mon enfant 1... » reprit le marquis. « Oui,

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je peux t'appeler mon enfant !... Tu parles de baume sur la blessure ; et la mienne, qui donc l*a un peu adoucie, si ce n'est toi?... Tes pensées, tes gestes, tes résolutions, j'ai tout estimé de toi, et tout m'a aidé, en me prouvant que cela du moins n'était pas perdu, — mon effort de tant d'années pour t'inculquer mes convictions, pour créer en toi un homme... Va, moi aussi, à travers cette souffrance, j'ai compris bien des choses. Tu me dis que tu t'es débattu longtemps contre mes idées? C'est que, dans la prospérité, elles étaient mêlées à des éléments moins purs. Oui, j'ai cédé à trop de tentations. J'ai été trop fier de mon nom. J'ai trop aimé la vie. Tu as pu croire qu'il y avait plus d'orgueil que de réflexion, et plus de tempérament que de raison dans des principes dont tu as constaté, à l'épreuve, quelle force ils avaient vraiment en eux. Je n'en ai pas tiré, quand j'étais heureux, ce que j'aurais dû. Je n'ai pas assez vu, dans le rang où la Providence m'avait mis, le bien à faire. A cause de cela, je devais être frappé, et sans doute aussi les miens en moi. Dans une race qui a duré des siècles, bien des fautes secrètes ont été commises, auxquelles il faut une expiation. J'ai interprété dans ce sens cette grande misère. Je l'ai acceptée. Je l'ai offerte à Dieu, et, je te l'ai dit, j'ai pardonné... Et maintenant, » avec un accent d'une infinie tristesse, « il faut que je lui offre ma vieillesse solitaire... Comme elle va l'être, sans toi !... » Il répéta : « sans toi !... » et, en proie à une émotion croissante : « Si nous voulions, pourtant?... Tu me parlais d'adopter un fils, l'autre jour?... Il y a eu des familles, sur le point d'être éteintes, qui se sont prolongées ainsi... Je fais un rêve. Si je t'adoptais, toi?... Alors, tu ne me quitterais pas.. Le monde, qui n'a rien su, ignorerait ce pacte, passé de toi à moi. On dirait : « Claviers est fou. Ce n'était pas la e peine de tant crier pour céder ensuite enfin... » Que

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m'impoTter... Je t'aurais... Tu me fermerais les yeux... » — a Non, » répondit le jeune homme, avec une fermeté singulière. « Ge n'est pas possible. On adopte un étranger, un parent, mais pas moi... » Et, baissant les yeux, l'enfant de la faute répéta : « Pas moi I... En ce moment, c'est votre tendresse qui s'émeut, qui parle ; ce n'est pas votre pensée. Ce ne sont pas vos convictions, j'ose dire les nôtres. Aujourd'hui je vous représente quelqu'un que vous chérissez et que vous allez perdre. Demain, après-demain, si nous faiblissions de la sorte, ce que je vous représenterais de nouveau vous ferait horreur, horreur à moi aussi... Je n'y consentirais pas. Je pourrais prendre tous les noms excepté celui-là, le nom volé. Je ne le reprendrai pas, même de vous... » Et, douloureusement : « D'ailleurs, j'y aurais droit, que je ne saurais comment vivre en France, à présent que j'ai quitté mon métier. Vous dites que vous n'avez pas assez vu, dans votre rang, le bien à faire? C'est que réellement, à cause de ce rang même, vous étiez condamné à l'inaction. Et encore, quand vous aviez mon âge, un Claviers pouvait-il espérer de voir s'établir en France un régime où on l'eniploierait. Cette attente, aujourd'hui, serait folle... Et moi, j'ai besoin d'agir. Je veux travailler, dépenser mes facultés. Où je vais, dans un pays vierge, je recommencerai mon existence, je fonderai une famille, sans rencontrer cet ostracisme qui m'était si dur, quand je me croyais ce que je n'étais pas. Cela encore m'empêcherait d'accepter, quand il n'y aurait pas ce mensonge que vous non plus ne supporteriez pas. J'en appelle à vous-même, au chef de famille que j'ai toujours connu si absolu, si intransigeant, si hostile à tous les compromis... »

— « Tu as raison, » fit M. de Claviers, d'une voix brisée. « L'esprit est fort et le cœur est faible !... Disonsnous donc adieu, Landri. Rien ne m'empêchera, si

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