‹ L'émigréChapitre 16 sur 18 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

tu me manques trop, et si je vis, d'aller te trouver où tu seras... Et si je ne vis pas !... » Il hocha sa vieille tête dans un geste de suprême lassitude. Puis, aussi fermement que l'autre tout à l'heure : « Oui, » répétat-il, « il faut savoir être le dernier de la lignée, clore la liste dignement... Tu as raison, » répéta-t-il, « trop raison !... J'aurai usé mon existence dans une longue attente, toujours déçue : le Roi revenu, la Révolution refoulée, nos Maisons restaurées, l'Église triomphante,/ la France régénérée et reprenant, avec ses traditions,,' ses frontières naturelles, sa place en Europe, — que de songes 1 Et rien n'est arrivé, rien, rien, rien. J'aurai été un vaincu. J'aurai défendu des tombeaux. Tu me le disais si justement. Et, pour finir, cette tragédie, où sombre ma dernière espérance !... Non, je ne peux pas t'adopter, c'est vrai. Les Claviers-Grandchamp mourront avec moi, et c'est mieux ainsi. Ils mourront, comme meurent, les unes après les autres, toutes les grandes familles de France. Nous nous en allons, comme s'en est allée cette vieille monarchie qui nous avait faits et que nous avions faite... Mais le blason n'aura pas eu une tache. Je sauraî bien finir... Et maintenant, » ajouta-t-U après un silence, et de l'accent d'un homme qui a pris son parti, virilement, et ne gémira plus : « quittons-nous. A quelle heure part ton bateau?... »

— «A quatre heures et demie, » dit Landri.

— « Il va en être quatre, » fit le marquis. « Tu dois aller à bord. Adieu I » Il prit de nouveau le jeune homme dans ses bras et le serra contre lui avec une force extraordinaire, mais sans une larme. Ensuite, il parut hésiter une seconde. Une inexprimable tendresse passa dans ses yeux, et il dit, presque tout bas :

— « Je ne voudrais pas m'en aller sans avoir vu ta femme. »

— « Je vais la chercher, » répondit le mari de

Valentine, presque à voix basse, lui aussi, tant il était remué par cette dernière preuve d'une affection \dont il s'était cru privé à jamais. En mesurer la profondeur, c'était mesurer l'abîme de chagrin où cet homme était descendu, et où il se préparait à bien finir, comme il l'avait dit avec une simplicité sublime. Quand Landri reparut, tenant la main de Valentine, il ne put réellement pas articuler une parole pour la présenter. Elle était toute pâle, toute tremblante, et elle regardait de son beau regard droit, comme pour dire : « Lisez en moi, » le grand seigneur, inconnu d'elle jusqu'ici dans son aspect physique, et dont elle savait toute l'âme. Lui, la contempla quelques instants, sans parler non plus. Comment n'aurait-il pas subi le charme de cette créature si fine et si fière, dont chaque trait, chaque geste, chaque soupir révélait une sensibilité brûlante et délicate, aimante et pure? Comment n'eût-il pas éprouvé aussi, en sa présence, l'avivement de l'intime et inguérissable plaie? Comment ne l'eût-il pas comparée à une autre?... Mais non. Ces yeux-ci ne pouvaient pas mentir. La gracieuse et frémissante femme dont les prunelles bleues se levaient sur lui avec tant de ferveur et de transparence serait pour celui qui l'avait choisie la compagne fidèle, l'amie de toutes les heures, celle qui devine et qui console toutes les peines, qui soutient tous les généreux efforts. Il pouvait laisser Landri partir avec elle, sans une appréhension. Elle saurait l'aider dans cette héroïque reconstruction d'un foyer, parmi tant de ruines, qu'il allait tenter. Ce fut aussi la pensée que le vieillard exprima tout haut, incapable dans cette minute solennelle de prononcer des phrases de convention, et ne pouvant en dire d'autres qui eussent été trop vraies :

— « J'ai tenu à vous saluer, madame, avant votre départ... Le passé est le passé... Je ne vois plus en vous que la femme de l'homme que j'aime le mieux au

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