ÉPILOGUE
monde. J'ai voulu savoir entre quelles mains il avait mis son bonheur. Je le sais, maintenant, et c'est pour moi une grande joie, la dernière de ma vie. Je vous l'aurai due. »
— « Et moi, monsieur, » répondit Valentine, « je n'oublierai jamais cette minute... Votre bénédiction nous aurait trop manqué. Vous nous l'apportez... C'est aussi une bien grande joie et dont j'avais besoin, autant que Landri... »
Elle avait pris entre ses mains la main du marquis, et, par un mouvement de déférence filiale, elle allait la porter à ses lèvres. Il l'attira contre lui, lui mit un baiser sur le front, baiser de respect, de tendresse, de bénédiction, — ainsi qu'elle avait dit. — Il eut un dernier regard pour Landri, un geste d'amitié, et il sortit de la chambre où les deux jeunes gens restèrent l'un auprès de l'autre, émus jusqu'au fond de l'être par ce qu'il tenait d'humanité douloureuse et haute dans cet adieu, désespéré, mais sans une plainte.
— « Quelle grande chose qu'un grand cœur I » dit enfin Valentine.
— « Tu comprends maintenant combien j'ai eu de peine à lutter contre son influence autrefois? » dit Landri. « Et penser que je ne le reverrai plus ici-bas, peut-être !... »
— « Il sera encore là pour te voir partir, » réponditelle.
Trois quarts d'heure plus tard, en efîet, quand la Camhria commença de s'ébranler, et comme Valentine et Landri, appuyés au bastingage de l'arrière, regardaient se presser sur le quai, déjà éloigné du bord, la foule de ceux qui étaient venus prendre congé des passagers, ils purent voir qu'à l'extrémité de ce quai, un homme se tenait à part, le visage tendu de leur côté, ' et dans cette silhouette altière ils reconnurent le
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marquis. Il s'était placé là, pour apercevoir une dernière fois Landri, et pour être aperçu de lui. A cette distance, et dans ce crépuscule mêlé de brouillard, il était impossible de distinguer ses traits. Le vent de mer agitait l'étoffe sombre de son manteau de voyage autour de lui qui restait immobile, d'une immobilité presque fantastique ; et, bien que sa Valentine fût là, qui respirait, qui vivait, qui l'aimait, Landri sentit, à ce spectacle, s'insinuer dans son âme le froid de la mort. Ce dernier des Claviers-Grandchamp, debout, dans cette solitude, par ce soir brumeux, sur cette terre anglaise, regardant s'en aller tout ce qu'il aimait et qu'il avait sacrifié à l'honneur de son nom, c'était vraiment T « Émigré », celui qui n'est plus ni de son pays, ni de son temps. Le dramê~"prTvé dont cette station du vieux gentilbomme français sur les planches du quai de Liverpool était le suprême épisode, s'amplifiait, se fondait dans un symbole plus large et plus pathétique. Derrière ce fantôme d'un vivant, les fantômes de tous ses aïeux surgissaient. Cet héritier de tant de seigneurs, dont la race s'éteindrait avec lui, incarna pour un instant, au regard de Landri lui-même la mélancolie d'une caste vaincue. Et, qu'était-il, luimême, qu'un autre « Émigré »? N'allait-il pas essayer de refaire au delà des flots une existence qui aurait dû avec sa fortune, avec le nom que la loi lui reconnaissait, s'écouler sur le sol natal, tranquille et comblée? Il avait sacrifié cette destinée, si enviable aux yeux de tant de gens, à quoi? Comme les émigrés de jadis, à un principe. C'est pour maintenir ce principe qu'il abandonnait sa patrie, pour ne pas porter un nom qui n'était pas le sien, et cependant sauver la mémoire de sa mère. Une autre phrase prononcée par M. de Claviers dans leur discussion de Saint-Mihiel, après son refus d'aider à l'inventaire, lui revint à la mémoire : « Il faut quelquefois démissionner de sa vie pour garder