‹ L'émigréChapitre 6 sur 18 · TRAGIQUES DESSOUS D UNE GRANDE VIE · texte numérisé non relu

TRAGIQUES DESSOUS D UNE GRANDE VIE

intérieur. Son dévouement était réel, mais pour un maître qu'il ne pouvait pas remplacer. Ce sentiment tout mêlé d'égoïsme ne ressemblait en tien non plus à la déférence, familière et ataviquement féodale, dont ses subordonnés entouraient le marquis. Il y avait du complice dans Joseph, du témoin sûr, qui a passé avec un Parisien riche et indépendant un tacite contrat de discrétion. Jamais Jaubourg n'avait ni dit un mot, ni fait un geste qui permît à n'importe qui, surtout à son domestique, de même soupçonner quel intérêt lui inspirait Landri ; et cependant ce fut d'un air de demireproche que ce subtil et empressé Joseph accueillit le jeune homme. Il avait devancé le coup de sonnette, signe qu'il guettait cette venue :

— « Ah ! que Monsieur aurait été content de voir M. le comte hier !... Aujourd'hui... » Il plissa sa lippe et se toucha le front : « Que M. le comte me permette de lui demander de ne pas contredire Monsieur, en rien... Monsieur a été si malade cette nuit... — La tête ! la tête !... J'ai eu peur qu'il ne devînt fou I... Il va mieux depuis ce matin... Mais si M. le comte veut parler à M. le docteur ChafTin, pendant que j'irai préparer Monsieur à sa visite... »

Le fils de l'ancien précepteur, devenu, depuis la conversation de la veille, si suspect à Landri, occupait la pièce qui servait de cabinet de travail à l'oisif Jaubourg. Une bibliothèque considérable justifiait, en apparence, cette appellation. Elle montrait sur ses rayons les dos de volumes rares, que l'amateur avait achetés pour l'édition et la reliure, et peu ouverts. Pierre Chaffm s'était installé devant un magnifique bureau de Riesener. Le maroquin de ce meuble royal n'avait certes jamais servi à des besognes comme celle dont il s'occupait. Il corrigeait les épreuves d'une brochure médicale, pour ne pas perdre son temps dans l'intervalle de ses séances au chevet du malade qui,

lui, n'écrivait sur celte table, depuis bien des années, que des billets d'acceptation ou de refus de dîners. Entre le docteur et Landri de Claviers-Grandchamp, les rapports avaient toujours été assez singuliers. Tout petits, ils jouaient ensemble. Puis, la différence de leurs conditions les avait séparés. Le caractère bourru du vieux Chaffin — qu'il utilisait comme les fourbes utilisent leurs défauts, en les outrant -r- se retrouvait chez Pierre, sans comédie ni arrière-pensée. Très intelligent et très énergique, prenant l'existence par son bon côté, celui du travail, le chef de clinique affectait cette rudesse des professionnels purs, sans cesse irrités contre les incompétences et les prétentions. Pour lui, tous les gens du monde — et Landri rentrait dans cette catégorie — étaient des inutiles et des incapables. Si étrange que paraisse cette anomalie, beaucoup de médecins, très habiles observateurs dans l'ordre des symptômes physiologiques, jugent ainsi de la vie morale avec des simplifications de primaires. Littéralement, ils ne la voient pas. Jamais Pierre ChaiTin ne s'était douté du drame intérieur que traversait le jeune noble, déchiré entre sa caste et son temps. Sa sauvagerie fière le tenant à l'écart du luxe et des fêtes de Grandchamp, il ignorait les dessous d'une société dont son père ne parlait jamais qu'avec les formules du respect le plus conventionnel et le plus hypocrite. Il ignorait également qu*il inspirait à Landri un intérêt mêlé d'une généreuse envie. Oui, l'héritier des Claviers-Grandchamp enviait à l'étudiant, depuis leur jeunesse, son indépendance en face de la vie, le réalisme de son activité. A l'insu de son camarade, il l'avait suivi à travers les succès de son internat, en le recommandant sans cesse au célèbre professeur Louvet, le médecin de sa famille. A ces avances, à ce regard qui va au-devant de l'amitié, Pierre Chafïin ne répondait jamais que par une froideur bougonne où il y

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avait de la gène, une défense à la fois intimidée et brutale contre une sympathie dont il ne discernait pas la cause. Il y entrait aussi un peu d'une autre envie, moins généreuse, celle du fils du salarié contre le fils de l'employeur, et du plébéien contre l'aristocrate. Il n'eut pas plus d'aménité, ce matin-ci, pour accueillir le bonjour de Landri et ses questions sur la maladie de Jaubourg :

— « C'est la pneumonie aiguë dans son type classique, » dit-il en relevant de dessus ses épreuves son laiTge visage encadré d'une barbe rousse, auquel des lunettes d'or donnaient une physionomie voulue de savant allemand. « Un froid pris par imprudence, de la fatigue pendant quelques jours, de la courbature, du mal de tête... Puis ce frisson unique, si spécial, ce cri d'angoisse de tout l'organisme envahi, et, aussitôt, 39 degrés de fièvre. Vqilà pour le premier jour... Le second ; point de côté, cent dix pulsations du pouls par minute et quarante inspirations, au lieu de quatorze ou de dix-huit... Cette nuit, du délire... Ce soir ou demain, la pneumonie sera jugée, et, je crains, sévèrement, vu l'âge du malade... »

— « Croyez-vous qu'il me reconnaîtra encore? » demanda Landri. « Joseph a prononcé le mot de folie. »

— « Joseph ne sait pas ce que signifie ce mot... » interrompit brusquement le médecin, en haussant les épaules, d'un geste qui n'était pas loin de signifier, lui : « pas plus que vous, d'ailleurs. » — « Moi-même, » continua-t-il, « je m'exprimais par à peu près, ce qu'on ne doit jamais faire... Ce n'est pas du déhre que M. Jaubourg a eu cette nuit, c'est du subdélire. Les hautes parties du cerveau étaient sous l'action des toxines, et les autres, les inconscientes, libérées et vagabondes. C'est une sorte d'empoisonnement particulier à la pneumonie et qui l'annonce quelquefois. Il est très analogue à celui d« l'alcool. Il se traduit par

1.1J1 rêve qui se parle et qui, pour nous, est incohérent. Probablement, si nous connaissions la vie d'un intoxiqué de cette espèce, nous découvririons que son inco» hérence a sa logique et sa réalité... Le plus souvent, il revit des événements antérieurs. C'est un phénomène très bien observé. Nous lui avons donné un de ces noms dont les gens du monde se moquent, je sais, je sais... Depuis Molière, nous sommes habitués à ces ironies. Nous appelons cela un état ecmnésique, le fond de la mémoire retourné, comme nous appelons onirique ce délire de rêve... Pourquoi un certain microbe produitil cet eiïet, quand il s'attaque aux méninges? Ce problème nous amènerait à définir ce que c'est que l'âme, et il est probable que vous et moi, nous ne serions pas du même avis... Mais laissons tout cela, qui ne vous intéresse guère. Je voulais vous expliquer simplement que M. Jaubourg n'a jamais ^é fou, et qu'il a toute sa tête, ce matin... Vous pouvez le voir.. Pas très longtemps, et ne le fatiguez pas... »

Une fois de plus, dans l'accent systématiquement technique de ce sec et dur discours, Landri discerna cet instinct d'hostilité, pour lui inintelligible, qu'il avait toujours rencontré chez Pierre. Le médecin avait disserté afin de ne pas avoir à causer. Et pas un mot pour demander à Landri des nouvelles de sa propre vie, après qu'ils ne s'étaient pas vus depuis plus d'un an? Pas un mot pour M. de Claviers-Grandchamp, qui lui avait toujours montré tant de bienveillance? Pierre Ciiaflin avait une excuse : la mauvaise humeur où le mettait son maître, le professeur Louvet, en lui demandant de ne pas quitter la rue de Solferino. Le chef de clinique obéissait à son « grand pontife », — les étudiants donnent irrévérencieusement ce titre aux maîtres dont leur avenir dépend, — et il se soulageait, eu étant peu gracieux pour quelqu'un qui lui représentait, par-dessus le reste, ce monde élégant au près»

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tige duquel son patron le sacrifiait. Il n'y a pas de petit manquement au devoir professionnel. Un médecin ne doit pas épiloguer sur sa science avec les amis d'un malade. Ce n'était rien, cette théorie sur les délires du rêve, qu'une sortie un peu pédantesque. C'en était assez pour que les paroles arrachées à Jaubourg par cette ivresse de l'infection, si la crise Recommençait devant Landri, prissent, dans l'esprit du jeune homme, une tout autre signification. Hélas ! il n'avait pas besoin de cette « clef » scientifique. A lui seul, il eût déchiffré trop aisément les phrases de l'agonisant ! Elles portaient avec elles leur effrayante clarté. Tout de même, l'hypothèse d'une folie des dernières heures eût laissé place à un doute que ce diagnostic si net du savant n'allait pas permettre.

Le moribond, quand le fils de Mme de Claviers entra dans sa chambre, paraissait accablé par la forte fièvre de la nuit et plus calme. Il était couché sur un lit de milieu, lui aussi un bibelot de musée, comme tous les meubles de cette pièce, composée, des années durant, avec une minutie de collectionneur. Ce raffinement du décor rendait plus poignante la fin du vieillard, dont le masque effraya Landri, si averti fûtiî. Les joues étaient brûlantes, la face injectée ; les yeux brillaient d'un éclat d'angoisse, et la dilatation précipitée, presque spasmodique, des narines disait la lutte contre l'étoufTement. De son vivant, — il était déjà permis de parler ainsi, — Jaubourg avait été l'homme de société, qui ne se rend pas, le mondain' de qui la politesse courageuse épargne aux autres le contact et le spectacle de sa déchéance. Cette déchéance '■ était complète aujourd'hui, simstrement indéniable et irréparable. Par habitude de la tenue pourtant, ce Parisien avait trouvé l'énergie d'une dernière toilette. Son visage était lavé et rasé, ses rares cheveux gris

peignés, ses mains nettoyées. Il avait passé un veston de chambre en soie souple. Soins puérils et pathétiques, qui dénonçaient son désir de ne pas laisser une image de lui par trop dégradée à son visiteur, le seul qu'il eût admis depuis cette demi-semaine. Il avait expressément défendu à Joseph de prévenir les quelques parents, d'ailleurs très éloignés, qui lui restaient. Il avait tremblé qu'ils ne devinassent une situation qu'il mettait son honneur à cacher depuis vingt-neuf années. Oui, tout l'effort de sa vie n'avait eu qu'un but : laisser sa fortune au fils qu'il avait eu de la femme d'un ■ autre, sans que le monde ni cet autre en fussent étoni nés. Le monde, — il était arrivé à le dérouter presque absolument, par quels prodiges de diplomatie? Les racontars de deux ou trois personnes de sa famille, telles que Mme Privât, n'avaient pas dépassé un tout petit cercle, et des compagnons de la perspicacité d*un Bressieu sont rares. L'amitié que Jaubourg montrait à M. de Claviers depuis son veuvage et qui, par une anomalie bien humaine, était sincère, aurait endormi les soupçons du généreux homme, s'il en avait jainais conçu. Mais ce grand cœur ne savait pas ce que c'était que de se défier ! C'était lui que Jaubourg avait institué son légataire universel par son testament, sans l'en prévenir, ni personne. Sa réflexion lui avait suggéré cette voie détournée pour assurer du moins à Landri ses trois millions. Il avait, comme on a vu, poussé le scrupule jusqu'à montrer une persistante froideur au jeune homme, qui lui non plus ne devait pas connaître la vérité. Le père adultérin avait tout calculé, tout, excepté cette agonie parmi des hallucinations de souvenirs ! En mourant, il allait détruire ce chef-d'œuvre de sa prudence, et, il faut le dire, d'une chevalerie, peut-être provoquée chez lui par une tacite rivalité avec le magnanime ami que sa passion Pavait fait trahir. Il y avait manqué, pour la première fois,

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en cédant à un infuii besoin de revoir, avant de partir à jamais, ce fils qui portait le nom d'un autre et qui lui était si cher. Peu d'hommes ont la force de mourir vraiment seuls. Jaubourg s'était donné le prétexte d'entretenir le jeune homme du projet de mariage avec Mlle de Charlus, auquel il attachait une extrême importance. Il n'avait pas prévu la défaillance de son énergie sous l'assaut de la maladie, et le cri animal de la^ nature révoltée.

— « Tu es venu, mon ami, » dit-il d'une voix hachée / et brève, où il y avait déjà du râle. « Tu es venu, »

répéta-t-il, « merci. » Et il serra la main, que l'autre lui tendait, d'une étreinte passionnée. Quel contraste avec la poignée de main surveillée et rétractée qu'il lui avait toujours donnée, comme à contre-cœur et du bout des doigts ! C'avait été, parmi les signes de son antipathie, l'un des plus pénibles au sensitif Landri : « J'ai voulu te parler... avant de mourir... Car je vais mourir... » Et comme l'autre protestait : « A quoi bon mentir?... Je sens la mort... Je n'ai pas beaucoup de force. Chaque mot me décnire... » Il montra les deux côtés de sa poitrine : « Il faut aller vite... J'ai voulu te parler, » insista-t-il ; « pour ton mariage... »

— « Avec Mlle de Charlus? » interrogea le jeune homme. Il avait remarqué que Jaubourg, comme ChafTin tout à l'heure, ne lui disait pas un mot de M. de Claviers : « Lui, non plus, ne l'aime guère... » songea-t-il, en se rappelant le dernier cri que le marquis lui avait jeté en le quittant. « C'est la maladie, » songea-t-il encore. « Moi qui avais pensé à le consulter sur le chantage de nos créanciers, dans quel état je le trouve I... B Et, tout haut : « Mon père m'a dit combien vous aviez été dévoué pour moi dans cette affaire, et je vous en remercie beaucoup ; entendez-vous? beaucoup... »

— « Claviers t'en a parlé? » reprit le mourant, et,

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avec une anxiété fiévreuse : « Et tu as répondu?... »

— « Que je n'épouserai jamais qu'une femme que j'aime, et que je n'aime pas Mlle de Charlus... »

— « J'en étais sûr !... » gér«it Jaubourg, qui se pencha en avant douloureusement. Une toux rauque le secouait, qu'il essaya de comprimer avec son mouchoir, sur lequel apparurent des taches comme de rouille : « N'appelle pas... » trouva-t-il la force de dire à Landri, qui tendait le bras pour presser le bouton de la sonnette électrique. Devant l'évidente épouvante de cette prière, celui-ci se souvint des recommandations du docteur. Il obéit. Le malade, que cette quinte épuisait, lui caressa la main de la paume, afin de lui m.arquer sa gratitude. Il s'était renversé en arrière, les yeux fermés. Il les rouvrit, pour reprendre : « Mais elle t'aime, elle !... Mais elle est charmante !... Et puis, il y a l'avenir... Je ne sais pas ce que tu trouveras quand Claviers n'y sera plus. Je n'ai jamais pu le faire causer de ses alîaires d'argent. Il ne les sait pas lui-même... Ah ! je tremble pour toi. J'ai fait ce que j'ai pu... Mais, ce mariage Charlus, c'était tout rétabli, tout... Ce Chafïin, dans lequel il a cette confiance aveugle, qui est-ce? Qui est-ce?... Je n'ai pas pu savoir non plus... Ah ! pauvre, pauvre Landri !... »

Son exaltation grandissait. Le jeune homme n'interprétait pas encore dans le vrai sens des paroles qui, cependant, revêtaient déjà pour lui ce caractère bien étrange : ne trahissaient-elb.s pas une préoccupation tournée tout entière vers lui, chez un homme qu'il considérait comme étant exclusivement un ami de son père? D'un autre côté, ces mots de défiance envers Chafïin correspondaient trop au sentiment éveillé chez lui, pour qu'il ne les relevât point.

— « Vous aussi, vous trouvez Chafïin suspect?... »

— « Depuis bien longtemps, » répondit Jaubourg... c Tu me diras : a Alors, pourqudi vous faites-vous soi-

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« gner par son fils?... » Louvet me Ta imposé. Je ne l'ai pas refusé. Je ne me croyais pas si atteint !,.. Et puis, le fils n'est pas le même homme que le père... Mais tu ne sais pas ce que c'est, que de sentir par moments que l'on s'en va, que l'on parle, que l'on a parlé... Et puis, on ne se rappelle pas ce qu'on a dit... Rien. C'est un noir devant l'esprit... Que j'ai souffert de cette impression cette nuit !... Joseph m'a juré que je n'avais rien dit. Tu peux le croire, lui. Il est sûr, très sûr... Mon Dieu ! cette impression revient... Ma tête !... J'y souffre 1... Ah I que j'y souffre ! C'est comme si j'avais mal à ma pensée !... » Il prit son front dans ses mains et le serra. Une nouvelle quinte le courba en deux, dont il sortit en répétant : « Non. Non. Non. Non... » Puis, comme si cette dénégation, presque oonvulsive, lui avait rendu de la force, et saccadant davantage ses mots : « Je sais pourquoi tu ne veux pas l'épouser, elle qui est'si riche, qui te sauverait, si Claviers a tout dévoré... Je sais pourquoi. Tu aimes toujours l'autre... »

— a Quelle autre?... » interrogea Landri. La grande pitié qu'il éprouvait pour le visible martyre du malade n'empêcha pas qu'il ne tressaillît à cette allusion si directe. Un souvenir pointa dans sa mémoire : Valentine le suppliant de ne pas monter chez Jaubourg malade, de ne pas le voir. Ils se connaissaient donc? Son saisissement fut tel qu'il insista presque durement : « Oui, quelle autre? De qui voulez-vous parler?... »

— « De cette Mme Olier... » dit Jaubourg. « Oh I Landri, pas ces yeux, pas cette voix-là... Je ne peux pas supporter cela... Vois. Je ne te dis rien contre elle... Je sais que l'on n'en a jamais mal parlé... Mais, à Saint-Mihiel, tu la voyais sans cesse, je sais cela... Elle est veuve. Je sais cela encore, et où elle habite... J'aurais trouvé le moyen de la connaître, ç'iî avait

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fallu... Je sais tout ce qui te touche, vois-tu... J'ai toujours trouvé moyen de le savoir jour par jour, depuis ta naissance... Tu ne dois pas penser à l'épouser... Si elle t'aime pour toi, elle non plus ne doit pas y penser... Claviers ne consentira jamais, d'abord... Ensuite, tu dois être riche... Je veux que tu sois riche... Je le veux... Tu ne comprends pas. Tu ne dois pas comprendre... Ah ! je t'ai toujours tant aimé, Landri, vois-tu, et je n'ai jamais pu te le montrer... Je ne devais pas... Je ne dois pas... Ma tête se trouble de nouveau, comme hier... Mais je ne veux pas... Je ne veux pas. Non. Non. Non. Je ne dirai rien... Joseph, allez-vousen... Chaffin, allez-vous-en... Ils me regardent... Ils ne sauront pas... Ils ne sauront pas... Mon Landri I mon Landri !... »

— « Ni Joseph, ni Chaffin ne sont là, » fit le jeune homme. « Calmez-vous, Jaubourg. Calmez-vous. » Il l'avait fait doucement se rec^icher. Ces quelques phrases du mourant venaient de l'émouvoir jusqu'au fond de l'être. De quel intérêt passionné cet homme l'avait-il donc suivi, pour s'être ainsi renseigné avec ce détail sur des incidents d'un ordre si intime? M. de Claviers ne soupçonnait môme pas l'existence de Mme Olier avant leur entretien de la forêt, et Jaubourg, lui, savait tout sur elle? Il savait tout sur lui, avait-il dit, « jour par jour depuis sa naissance? » Que signifiaient ces mots énigmatiques, et prononcés, de quel accent?... Et ces autres : « Je t'ai toujours tant aimé... Je n'ai jamais pu te le montrer... Je ne devais pas?... » — Et, déjà troublé jusqu'à l'angoisse, Landri répétait : « Ils ne sont pas là... Je suis seul avec vous, tout seul... » et, presque avec supplication : « Devant moi, vous pouvez tout dire. Parlez, si cela doit vous calmer. Car vous devez vous calmer. Il le faut... »

— « Je n'ai rien à dire, » répondit Jaubourg, « à personne... A personne... » Il s'était repris encore une

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fois. « Je suis très calme,, . Mais ma tête devient si confuse... Embrasse-moi, Landri... Dis-moi adieu... J'ai voulu te voir pour cela... Ah ! Une fois, que je t'embrasse une fois comme je t'aime... Ah ! mon enfant ! mon enfant !... »

Des larmes avaient jailli de ses yeux. Elles roulaient dans la sueur dont sa face était couverte. Il l'appuyait, cette face moite, sur les mains du jeune homme. Il le serrait contre lui. Il lui touchait les cheveux, les épaules, et celui-ci, épouvanté de l'hoiTible chose qui se révélait à lui, l'écoutait qui continuait :

— « Tu as repris ta bonne voix... T'entendre a été ma seule joie de toi... Quand tu étais un petit enfant à Grandchamp... j'allais, dans la bibliothèque, t'écouter qui jouais dans le jardin sous les fenêtres... » Il s'était mis sur son séant. Le rêve, décrit par le docteur, commençait : « — Tu ne m'aperçois pas, ni personne... Je te regarde... Tu cours, tes boucles de cheveux flottent dans le vent, les cheveux de ta mère... Elle vient vers toi, elle aussi, dans l'allée, contre les ifs. L'air a rosé ses joues. Qu'elle est belle ! Elle sait que je suis là. Elle me sourit par-dessus la tête de notre enfant... Où esteUe partie?... » Ses yeux avaient changé d'expression. Ils fixaient d'autres tableaux. « ... Qu'elle semble petite dans ce grand lit !... Elle a voulu se parer. C'est affreux. Ses perles se prennent aux plis de la peau de son cou. Elle a tant changé I Ah ! comme elle souffre pour mourir ! Si jeune, et cet horrible mal !... Je m'en vais. Tu sais que, si je pouvais rester, je ne te quitterais pas. Geneviève, dis que tu le sais... Ils l'emportent. Je ne pleure pas. Vous pouvez me regarder, je ne la trahirai pas... Geoffroy pleure, lui. Moi, je ne pleure pas... Notre enfant me reste. Il aura tout, tout. J'ai trouvé le moyen... Vous n'empêcherez pas cela. Vous ne l'empêcherez pas... »

Une vision terrifiante avait soudain remplacé les

images parmi lesquelles Landri avait reconnu — avec quelle horreur grandissante I — les jeux de son enfance, sa mère malade et ce détail si particulier du collier des grosses perles autour du cou décharné, l'enterrement de cette mère, et le reste ! Le malade s'était dressé sur son lit. Il regardait le jeune hornme avec une stupeur dans ses prunelles, mêlant évidemment l'impression tout à fait confuse qu'il recevait de sa présence au cauchemar qui l'obsédait : « Qu'est-ce que vous dites tout bas? Que c'est mon fils? Vous n'avez pas le droit de penser cela, » gémissait-il, « vous ne savez pas... Ne le dites pas... Je ne vous permets pas de le dire... » Puis, l'illusion se faisant plus précise et redoutable, il jeta un cri et il se précipita hors de son lit. Cet appel passa la cloison. Il arriva au domestique et au docteur, qui entrèrent à la fois dans la chambre, juste à temps pour retenir le malade élancé vers la fenêtre, aifin de fuir les voix qu'il entendait.

— « Laissez-nous seuls, » fit le médecin à Landri, si terrorisé de cette scène qu'il n'avait même pas porté secours à l'halluciné. « Joseph et moi nous suffirons. » Il poussa dans le cabinet de travail le jeune komme qui demeura là, un quart d'heure, une demi-heure, anéanti comme s'il subissait lui-môme un cauchemar qui le paralysait de terreur. Enlin le docteur reparut. Son visage portait l'empreinte d'une préoccupation singulière :

— « Je viens de lui faire une piqûre de morphine, pour le mater... Il va somnoler, maintenant, jusqu'à la fin... Mais quelle crise !... Celle de la nuit n'en était que l'ébauche... Surtout ne tenez aucun compte de ce qu'il a pu vous dire. C'était bien de la confusion mentale absolue, de la folie... » Il insista : « de la folie. »

Il regardait son interlocuteur bien en face, — trop en face, — en prononçant cette phrase qui contredisait si totalement ses formules d'aucaravant ; « Il

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revit des événements antérieurs... Le fond de la mémoire retournée... » Lui-même, sans doute, comprit quelle portée redoutable prenait l'antithèse de cette seconde affirmation avec la première, car il ne put s'empêcher de rougir. Quelles paroles Jaubourg avait-il donc prononcées dans son délire, plus explicites encore? Avait-il articulé, devant ces témoins, la phrase effroyable : « J'ai été l'amant de Mme de Claviers et « Landri est mon fils?... » A coup sûr, c'était l'affreuse chose que Chafïin avait comprise, à travers les divagations du malade, comme Landri lui-même, et, à cette évidence, celui-ci sentait une onde glacée lui parcourir tout le corps.

Quand un homme s'est rencontré tout d'un coup face à face avec un fait d'une importance suprêmement tragique pour lui, dont il ne peut pas sincèrement douter et dont il ne soupçonnait rien, une période de demi-hébétude succède, assez courte, durant laquelle il ne saurait dire lui-même ce qu'il éprouve. Ce n'est pas de la douleur, l'homme ne comprend pas ce qu'il vient d'apprendre. Il ne le réalise pas. Ce n'est pas non plus de l'hésitation. Plus tard, il pourra discuter, il voudra discuter plutôt contre l'évidence. Pour l'instant, le fait est entré en lui, avec son irrésistible force, comme une pointe d'acier dans une chair qu'elle transperce, et c'est, dans son être le plus intime, ce total désarroi de la nature, dont parle l'hymne liturgique : Stupebit et nalura... La vie cependant continue autour, de cet homme qui vient d'être frappé à mort et qui ne le sait pas. Elle continue même en lui, et il s'y prête avec un automatisme analogue à celui d'une suggestion. C'est ainsi que Landri descendit l'escalier de la maison de Jaubourg, qu'il remonta dans le fiacre, laissé à la porte, qu'il donna au cocher l'adresse de M** Métivier, sans presque s'en apercevoir. l'horloge

remontée avant le choc terrible fonctionnait mécaniquement. Le notaire n'était pas chez lui. Qu'importaient à présent au jeune homme ces difficultés d'argent, qui lui avaient paru si redoutables, et qu'étaientelles en regard de l'autre horrible chose? Il déposa sa lettre et se dirigea, à pied maintenant, vers le cercle de la rue Scribe, où il avait décidé de déjeuner. Un bureau de télégraphe, devant lequel il passait, lui rappela sa promesse d'une dépêche à M. de Claviers. Il y entra. Là, comme il s'accoudait sur la tablette de bois noirci, devant la formule toute préparée, et plongeait la plume dans l'encre, cette espèce de somnambulisme cessa d'un coup. La conscience lui revint, aiguë et déchirante. Cette heure atroce qu'il venait de vivre était bien vraie. Jaubourg mourait vraiment. Il lui avait vraiment dit ces mots qui remplissaient encore ses oreilles et qui avaient implanté dans son esprit la plus cruelle des idées, la plus inarrachable. Une évocation soudaine lui montrait M. de Claviers entrant dans cette même chambre, le mourant en proie au même délire, prononçant les mêmes paroles :

— « Cela ne sera pas !... » dit-il, et il froissa le papier, sur lequel il n'avait pas même commencé de tracer l'adresse, par un geste d'efîroi paroxystique. Fébrilement, il écrivit sur une autre feuille : « Marquis de Claviers- Grandchamp. Château de Grandchamp. Oise. — Ne vous inquiétez pas. Amélioration notable. » Et il signa. Il donna cette dépêche menteuse au guichet. Il était à deux pas du cercle. La vue d'un des membres qui passait la porte et qui, heureusement, ne l'aperçut pas, le fit s'arrêter net et aussitôt marcher, courir presque, dans une direction opposée. Ce membre du cercle connaissait Charles Jaubourg, comme tous les autres. Il lui en demanderait des nouvelles. L'amitié qui unissait le malade à M. de Claviers était légendaire. L*amitié?... Landri venait soudain de se dire : — « Ils

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savent, tous. Ces hontes-là, le monde les connaît, il les colporte, il en rit. Les intéressés seuls ne savent pas... Tout le cercle sait... Tout Paris sait... Il n'y avait que deux personnes qui ne savaient pas... » Il alla ainsi droit devant lui, — pendant combien de temps, il n'aurait su le dire, — fuyant ces témoins du déshonneur familial, se fuyant lui-môme. Machinalement, à une minute, il entra dans un restaurant, pour se faire servir à déjeuner. A peine commençait-il de manger, qu'il se leva. Une autre image surgissait en lui, celle de Vaîentine Olier... Elle aussi savait. Voilà ce que signifiait le cri jailli de ses lèvres, cette imploration de ne pas voir le malade : « M. Jaubourg est mourant? J'espère qu'il ne vous recevra pas... » Elle savait !... D'un élan aussi animalement instinctif que la crispation de ses doigts, sur le papier blanc du télégramme, tout à l'heure, Landri sortit du restaurant. Il héla un autre fiacre pour voler chez elle. Il avait, dans sa fugue irraisonnée, marché sans y prendre garde, de rue en rue, jusqu'à ce lacis qui entoure le ministère de l'Intérieur. Il était tout près de la rue du Faubourg-Saint- Honoré, où se trouve l'hôtel de Claviers-Grandchamp. Là était morte sa mère. Là il avait vécu avec... De quel nom appeler maintenant celui qu'il aimait toujours comme un fils aime son père, et qui ne lui était rien, rien qu'un grand honnête homme outragé du plus terrible des outrages, par ceux de la chair desquels sa chair à lui, Landri, était issue? De revoir cette maison fit horreur au malheureux. Il avait crié au cocher l'adresse de Mme Olier. Gomme cet homme se préparait à tourner par la rue des Saussaies, Landri frappa dans la vitre, à se déchirer la main. Il lui donna l'ordre de prendre par la rue de Suresnes, le boulevard Malesherbes et la rue Royale. Même la face de tout le quartier où il avait passé son enfance lui était, physiquement, intolérable. Il fermait les yeux pour n'en

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rien reconnaître. Mais quelle impression pouvait-il recevoir, dans cette crise, qui ne lui fît pas mal à en crier?... Et maintenant, il allait chez Valentine... Lui dire quoi?... Lui demander quoi?... La voiture avait traversé la place de la Concorde, descendu la rue de Bourgogne, la rue Barbet-de-Jouy, elle roulait sur le pavé de la rue de Monsieur qu'il en était encore à se répéter cette interrogation, sans y trouver de réponse. Avoir conçu cet affreux soupçon, cette certitude, hélas ! sur Mme de Claviers, et sa propre naissance, c'était déjà une telle souillure ! Énoncer cette idée, miême à Valentine, surtout à Valentine, c'était un crime. La tendresse d'un fils pour sa mère emporte un caractère si sacré, toutes les énergies aimantes de notre être conspirent si puissamment à faire d'elle une créature à part des autres, plus pure, plus irréprochable, plus vénérable ! Landri allait-il passer outre à ce respect, qu'il était le seul à ne jamais pouvoir perdre vis-à-vis de Mme de Claviers, quoi qu'elle eût fait? Allait-il répéter, volontairement, consciemment, les formidables paroles, arrachées à un moribond par l'approche de l'agonie, et dont il était lui-même, depuis qu'il les avait écoutées, comme assommé, comme tué? Et pourtant, il fallait qu'il sût si Valentine savait et ce qu'elle savait. L'ébranlement nerveux avait été trop fort. Tout pouvoir d'inhibition était momentanément suspendu en lui. Sa pensée devait devenir acte, dès l'instant qu'elle se rapportait à cette révélation foudroyante qu'il avait dû subir. C'est ainsi qu'il lui fut impossible de ne pas traverser la cour, de ne pas sonner à la porte de Mme Olier, de ne pas demander si elle voulait le recevoir. Il n'avait même pas réfléchi qu'il était midi et demi à peine, que leur rendez-vous était pour deux heures, et que le fait seul d'arriver à l'improviste annonçait un événement extraordinaire. Se rappelait-il seulement le motif pour lequel la jeune

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femme et lui s*étaient donné ce rendez-vous et la passionnée, le douloureuse conversation d'hier sur leur mariage? C'est le caractère spécial à ces états d'incontrôlable excitabilité où nous jette une secousse morale trop brusque et trop violente ; notre équilibre mental est pour un temps renversé. Nos sentiments les plus chers sont comme arrêtés, arrêtée notre faculté de prévoyance. Il semble que nous assistions au déclanchement intérieur d'impressions toutes-puissantes qui nous conduisent où elles veulent. Le bruit du timbre n'eut pas plus tôt retenti que Landri aurait de nouveau voulu fuir comme tout à l'heure. Il resta.

— « Ou plus tard, ou maintenant, » se dit-il, « je dois toujours la voir... J'aime mieux maintenant, et apprendre toute l'étendue de cette honte. »

Valentine, quand le domestique vint lui annoncer que M. le comte de Claviers-Grandchamp désirait lui parler, et tout de suite, était à table. Elle achevait de déjeuner avec son petit garçon. Depuis vingt-quatre heures que le jeune homme l'avait quittée sur cette promesse d'une réponse définitive à sa demande en mariage, elle n'avait pas cessé d'être en proie aux derniers sursauts de la lutte engagée, depuis trois ans, entre son amour et son devoir d'abord, sa raison ensuite. Ce cri sur lequel s'était achevé leur entretien, cet « à présent je suis toute à lui », avait été suivi d'une suprême résistance. Les si graves objections formulées la veille s'étaient représentées a»^ec une force que les confidences de Landri sur les secrètes diflicuhés de ses relations avec son père n'avaient pas diminuée, — bien au contraire. Une chose avait diminué : son autorité, à elle, sur son ami. En acceptant de revenir sur un premier refus, elle avait trop prouvé sa faiblesse devant la passion du jeune hoEime. Elle sentait cela, et elle s'effrayait de constater combien lui était douce

cette sensation de plier sous cette force. Irrésistible ivresse intérieure de la femme qui commence à se donner ! Se donner, — mot si simple, si profond, qui résume en lui tout le miracle de l'amour, parce qu'il est l'amour même! N'être plus soi, se transformer dans les idées, dans les désirs d'un autre, devenir celle qu'il veut, contre l'intérêt, contre la prudenco, contre l'honneur quelquefois, — pour qu'il soit heureux ! Et celui que Valentine aimait ne voulait rien d'elle qu'elle n'eût le droit de lui accorder sans remords :

— « Que vais-je lui répondre?... » s'était-elle demandé à vingt reprises, sans arriver jamais à une résolution dont elle fût intimement, radicalement sûve ^^isà-vis d'elle-même. « Comment lui persuader d'attendre encore? D'attendre, et pour({uoi?... En supposant que je lui impose ce nouveau délai et qu'il l'accepte, quelles seront nos relations? Si je ne lui dis pas oui, et aussitôt, après l'explication que nous venons d'avoir, il faut que je le consigne à ma porte. Le recevoir, dans ces conditions-là, ce serait une coquetterie, la pire de toutes. Une femme qui s'est laissé dire par un homme qu'il l'aime ne doit plus le voir ou lui appartenir... Ne plus le voir? Je ne saurais plus ce qu'il pense, ce qu'il sent?... J'eij souffrirais trop... Lui dire oui, si le malheur veut qu'il soit mêlé à l'un de ces affreux crochetages d'églises, c'est creuser davantage l'abîme entre lui et son père... Si du moins je pouvais mettre à mon consentement cette condition qu'il démissionnât plutôt que d'obéir à une réquisition de ce genre?... Non. Ce serait mal. Il a sa conscience sur laquelle je n'ai pas le droit de peser au nom de son amour !... Ah ! que je voudrais être sûre que je ne me décide que pour son bien, et non simplement parce que je l'aime, et pour mon bonheur !... »

Un petit incident avait accru encore son trouble î une longue lettre, arrivée de Saint-Mihiel même, et

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écrite par une des amies qu'elle avait conservées làbas, la femme d'un des camarades du défunt capitaine Olier. Il n'y était question que de l'inquiétude provoquée, chez tous les officiers, par l'imminence des deux inventaires, — celui de Hugueville et celui de Montmartin. La correspondante de la jeune veuve racontait longuement une conversation qu'elle avait eue avec son mari, et comment elle a\ait insisté pour qu'il démissionnât plutôt que d'obtempérer à certains ^-^u ordres :

— « Elle est sa femme, » s'était dit Valentine. « Une femme a le droit de s'associer aux résolutions très importantes de la vie de son mari. Aurait-elle le droit de le quitter, s'il se décidait contre ses conseils?... C'est cette pression-là que j'essaierais d'exercer si j'exigeais de Landri un engagement, comme prix de ma main... Je ne le ferai pas !... »

Telles étaient les pensées qu'elle agitait dans son esprit au moment où le coup de sonnette retentit : « M. le comte de Claviers-Grandchamp?... » ne put-elle s'empêcher de demander au domestique qui lui transmettait la requête du jeune homme ; et elle se fit répéter le nom, tant sa surprise était vive. Que signifiait cette arrivée, à midi et demi au lieu de deux heures?.,. Que Landri avait parlé à son père évidemment. Pour qu'il eût devancé ainsi leur rendez-vous, il fallait qu'il eût une heureuse nouvelle à lui annoncer. M. de Claviers consentirait-il à leur union?... 11 était fou de l'espérer, et pourtant le cœur de Valentine battait de cette espérance, quand elle passa dans le petit salon, où le jeune homme l'attendait. Il n'avait pas prononcé une parole, et déjà elle savait qu'elle s'était trompée. Et lui, la porte s'était à peine ouverte, et déjà il avait compris qu'il était venu poser à cette femme une question impossible à seulement formuler. De même que, tout à l'heure, l'humble néces.iité, toute

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matérielle, de libeller un télégramme, l'avait réveillé de sa stupeur, maintenant la nécessité d'articuler en une phrase précise l'atroce pensée, le réveillait de sa crise de frénésie. Il vit cela aussi clairement qu'il voyait venir Vaientine : chercher à connaître l'étendue de la honte, comme il avait dit, c'était s'en rendre le complice, c'était l'aggraver. Quoi qu'eût pu savoir Mme Olier, elle ne le savait que par ouï-dire, et avec des doutes. L'interroger transformerait ces doutes en une certitude. Du coup, Landri avait repris en main toutes ses énergies d'avant la révélation. La seule présence de quelqu'un à qui parler avait fait sentir au fils supplicié, avec une évidence foudroyante, cette obligation sacrée : se taire, cacher son martyre. De tels efforts sur soi-même et de cette instantanéité ne s'accomplissent pas sans une contraction de tout l'être qui se devine à la tension du masque immobile, à la brisure du regard, à la voix blanche, — admirable expression du peuple. — Quel contraste avec ce front exalté, cette bouche passionnée d'hier, ces yeux brûlants, cette voix chaude ! Que s'était-il passé? Encore toute pleine des préoccupations ravivées par la lettre de son amie, Vaientine pensa aussitôt à cette redoutable histoire d'inventaires.

— « Vous êtes venu à midi au lieu de deux heures, Landri... » dit-elle en parlant tout haut sa pensée. « Je comprends. Vous devez rentrer à Saint-Mihiel par le prochain train... Vous avez reçu un télégramme du colonel?... »

— « Non, » répondit-il, étonné. Il était si loin de ces difficultés de métier en ce moment qu'il ne comprit même pas l'allusion.

— « Alors, si ce ne sont pas les inventaires... » Elle n'acheva pas sa phrase. La question qu'elle avait eue au bord des lèvres ne les passa point. Son génie de femme aimante lui faisait deviner qu'elle ne devait

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