‹ L'émigréChapitre 7 sur 18 · TRAGIQUES DESSOUS D'UNE GRANDE YIE · texte numérisé non relu

TRAGIQUES DESSOUS D'UNE GRANDE YIE

même pas la poser. Pour se donner une contenance et ne pas avoir l'air de s'interrompre, elle dit : « C'est que j'en ai été si tourmentée de nouveau, ce matin, à cause de vous... J'ai reçu à ce sujet une lettre de Julie Despois, la femme de votre capitaine... Je l'ai même mise à part pour vous la montrer... Tenez... »

Elle avait avisé sur une table à écrire la lettre préparée, en effet, à cette intention. Elle la tendit à Landri qui commença de la lire, ou de faire semblant, Valentine se rendait compte que ses yeux suivaient le détail des lignes sans que le sens lui arrivât. Landri ne voyait réellement pas les m-ots. Quand il eut achevé la quatrième page, il replia la lettre, et la rendit à Mme Olier, qui la refusa :

— « Gardez-la. Je veux que vous la gardiez... Relisez-là, quand vous serez à Saint-Mihiel. Elle dit si bien ce que je vous dirais si mal... »

Le sens de ces mots ne parut pas arriver non plus au jeune homme. Il obéit pourtant, et d'un geste machinal il glissa l'enveloppe dans la poche de son vêtement. Ils restèrent quelques secondes sans se parler. Cette espèce d'absence dans la présence épouvantait Valentine maintenant. Un événement était survenu, qui devait être bien tragique pour avoir atteint cet homme à cette profondeur. A cet événement elle était étrangère, elle le sentait, elle le voyait. Il ne s'agissait pas de leur mariage, ni de ce que M. de Claviers avait pu répondre. Il ne la regardait pas plus que tout à l'heure il' n'avait regardé la lettre. Un événement?... Et survenu depuis la veille?... Depuis l'instant où Landri avait quitté ce petit salon?... Où était-il allé?... A Grandchamp... Mais il avait passé rue de Solferino. Mme Olier frémit au souvenir de la soudaine appréhension qui l'avait saisie quand Landri lui avait annoncé ce détour. Si, malgré la promesse qu'elle avait exigée de lui, il avait été obligé de monter? S'il avait

vu ce Jaubourg, cet homme dont le nom avait été associé par la médisance à celui de Mme de Claviers? Si... Et, bouleversée de ce qu'elle entrevoyait, elle demanda :

— u Vous êtes bien arrivé, hier, à Grandchamp?... »

— « Mais très bien, » répondit-il, « en moins de deux heures.., »

— « Votre père n'a pas été fâché?... Ce petit arrêt que vous avez été obligé de faire ne vous a pas mis en retard?... »

— « Non, » dit-il, ;< j'étais là pour l'hallali. »

Pour prononcer ce « non », la voix s'était durcie un peu. Ses paupières avaient battu sur ses yeux où elle lut la détresse. Il attendait, en se raidissant pour ne pas crier, une allusion qu'elle ne fit pas. Un grand chirurgien qui sonde une plaie n'a pas plus d'art à retenir l'outil d'acier, au moment où il ferait crier le patient, qu'une femme tendre à suspendre une douloureuse inquisition, avant qu'elle n'ait touché la place meurtrie. Mais Valentine avait-elle besoin de l'interroger à présent pour être sûre que là était la blessure? Mme Privât avait eu raison, Jaubourg avait aimé Mme de Claviers. Ce qu'elle, Valentine, avait redouté était donc arrivé. Des mots avaient échappé au mourant qui avaient éveillé dans le fils des doutes sur l'honneur de sa mère. Et elle écoutait, étouffée d'émotion, Landri continuer. Il voulait pai'ler, lui, ne pas rester sur ce silence, ne se retirer qu'après avoir expliqué l'étrangeté de sa visite. Il ne pouvait pas. Il ne trouvait que des phrases dont l'insignifiance voulue soulignait encore l'inexactitude :

— « J'ai été chargé de beaucoup de commissions au château, » disait-il, « qui vont me prendre tout mon après-midi... On a disposé de nrioi sans me consulter, et, comme je voulais vous avoir revue, je suis venu

plu.^ tôt.,. »

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— « Vous ne seriez pas venu, » répondit-elle, « et vous ne m'auriez pas avertie que j'aurais été bien sûre qu'il n'y avait pas de votre faute. Vous savez bien que j'ai dans votre affection une foi si complète, et que jamais, jamais je ne vous en voudrai de rien... » Puis, émue d'une pitié infinie pour ce cœur trop cruellement frappé, si vraiment un ami de son père, dans le délire de l'agonie, Im avait pour toujours flétri l'image de sa mère, elle ajouta : « Hier, Landià, je me reproche de ne pas vous avoir dit assez combien vous m'étiez cher. Je ne vous l'ai pas assez montré... Car vous m'êtes cher, très cher... » répéta-t-elle. C'était comme si avec des mots elle eût voulu apprivoiser cette peine qu'elle devinait farouche, toute repliée sur elle-même, la caresser, la bercer. « Dites-vous cela quelquefois, quand je ne suis pas là, quoi qu'il arrive... » Et, comme elle voyait cette physionomie, si sombre tout à l'heure, se détendre, ces prunelles si voilées la regarder d^ nouveau, la voir, l'excès de sa tendresse lui arracha l'aveu qu'elle s'était toujours refusée à prononcer : « C'est que, voyez-vous, Landri... moi aussi, je vous aime... »

— « Vous m'aimez !... » dit le jeune homme. EUe venait, par cet instinct de l'amour dont la double vue tient du prodige, de prononcer la seule parole qui pût insinuer un baume dans sa blessure, mais en lui en faisant mieux sentir toute l'étendue. Cet aveu qu'il avait si ardemment désiré, mendié, il souffrait trop pour en jouir. Cet amour qu'elle lui montrait enfin ouvertement, et qui, deux heures plus tôt, l'eût enivré d'une telle extase de bonheur, il ne pouvait plus s'y précipiter, s'y absorber, s'y engloutir, lui et l'épouvantable chose. Cette chose était là, dans sa pensée, torturante même à cet instant, inoubliable même dans le rayonnement de cette belle âme, enfin à lui ! Un attendrissement l'envahissait, si désespéré à la fois et si passionné qu'il en eut peur. Il trembla que la hideuse

confidence ne jaillît de son cœur trop ému. Mais avaitil besoin de la faire maintenant? N'avait-elîe pas tout deviné? Et cela aussi le touchait comme une preuve d'amour plus évidente que les mots les plus passionnés, en achevant de l'accabler. Il balbutia : — « Merci... Mais, en ce moment... Ah ! ne me parlez plus... Laissezmoi... » Et, lui faisant signe que la voix lui manquait, il prit son visage dans ses mains. Il passa ainsi dix minutes, ne sanglotant pas, ne pleurant pas, ne soupirant pas, et sans que Valentine essayât ni de l'interroger, i.ii de le consoler. Le seul adoucissement que ce cœur si malade pût recevoir sans en saigner, c'était de sentir qu'elle existait, qu'elle était auprès de lui, toute à lui. Elle le regardait, retenant même son souffle pour lui épargner toute impression. Il y avait, dans l'immobilité muette et convulsée de cet homme qui subissait le passage de la plus violente tempête intérieure et qui n'en montrait rien que ce geste de muette agonie, un sauvage sursaut d'énergie dont elle l'estimait, dont elle l'admirait. Jamais, depuis ces trois années, ils n'avaient été aussi près l'un de l'autre par le cœur que dans ce silence qu'il rompit enfin en relevant la tête. Il était très pâle. Mais l'accès était dompté. Il se leva. Il prit la main de Mme Olier, et, d'une voix profonde, il lui dit :

— « Oui. Vous m'aimez. Vous venez de me le prouver plus que vous ne le ferez jamais... Je le crois. Je le sens, et je viens de sentir aussi que je vous aime, ah ! plus encore que je ne le savais... Je vais vous quitter... Il le faut... Pas avant de vous avoir redemandé ce que je vous ai demandé hier... Valentine, voulez-vous être ma femme?... »

— « Oui, » lui répondit-elle du même accent. Une inexprimable émotion passa dans les yeux de Landri qui l'attira contre lui. Chaste et brûlant baiser de fiançailles où ses lèvres se mouillèrent aux larmes qu'elle

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versait, maintenant, sur sa misère à lui, qui ne pleurait pas ! Et comme ces larmes de femme le troublaient de nouveau jusque dans son fond le plus intime, il s'arracha de cette étreinte en disant :

— « Ne m'ôtez pas mon courage. J'en ai bien besoin... »

C'est sur ce mot qu'ils se séparèrent. Elle ne fit pas un geste, elle ne dit pas une parole pour le retenir. Elle sentait qu'il était à elle comme elle était à lui, profondément, absolument, et qu'elle ne pouvait plus rien pour lui, que le laisser partir, jusqu'à ce qu'il eût usé seul cette douleur dont elle le plaignait tant. Que sa pitié eût été plus grande si elle avait su toute la vérité 1 Elle croyait qu'au chevet du lit de Jaubourg mourant le jeune homme avait surpris des mots dénonciateurs, peut-être trouvé des lettres qui l'avaient fait douter de sa mère. Les évidences étaient plus atroces, qu'il allait avoir à supporter, et parmi lesquelles il lui faudrait trouver la voie de l'honneur.

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— « Elle me reste... » se disait Landri, en s'en allant de la rue de Monsieur. Il marchait de nouveau droit devant lui, de ce pas automatique et hâtif qui révèle, dans certaines maladies, le trouble commençant des centres nerveux. Mais un choc moral de l'intensité de celui qu'il venait de recevoir n'agit-il pas sur l'organisme à la façon d'un véritable ictus? N'en meurt-on pas souvent? N'en sort-on pas dément et paralysé? La raison du jeune homme avait bien failli sombrer

pendant la terrible crise nerveuse dont il avait été saisi auprès de Valentine, et qui avait abouti à cette nouvelle supplication qu'elle s'engageât à lui pour toujours. « Elle me reste, » se répétait-il, « et elle seule... » C'était l'impression affreuse contre laquelle il s'était débattu durant ces dix minutes de muette agonie : le subit, le monstrueux écroulement de tout autour de lui. Sa mère? Le pieux souvenir qu'il lui gardait, souillé à jamais 1... Son père? Il n'avait plus de père, du moment qu'il ne pouvait plus donner ce nom au seul homme qu'il aimât d'une affection filiale, à ce généreux, à ce magnanime marquis de Claviers. L'autre, il n'avait eu pour lui, depuis son enfance, que des sentiments d'une antipathie que la sinistre révélation avait soudain transformée en une horreur mêlée de remords et de pitié... Son nom? Il n'avait plus de nom. Celui qu'il portait n'était pas son nom. Il était un mensonge vivant... Sa demeure? Il n'avait plus de demeure. Dans l'hôtel de la rue du Faubourg- Saint- Honoré, commue à Grandchamp, il était l'intrus, l'usurpateur. Il n'avait pas le droit d'être là. -Quelques mots prononcés par un agonisant avaient suffi pour que son existence antérieure ne fût plus que décombres. De ces mots, il ne doutait pas. Ils lui étaient arrivés dans cette tragique vérité de la mort, contre laquelle rien ne prévaut. Mais si pourtant ce n'avait été là qu'un éclat subit d'une folie causée par la fièvre de la maladie? Non. Jaubourg était-il fou, quand, la veille, il lui avait envoyé ce messager, là-bas, pour l'embrasser avant de mourir? Était-il fou, quand il suivait Landri enfant, puis jeune homme, de cette surveillance passionnément vigilante, en s'en cachant? Il n'était pas fou davantage quand il l'avait serré contre lui de cette étreinte où frémissait toute l'ardeur douloureuse de sa paternité. Il n'était pas fou dans ces visions du passé, dans ce « rêve parié », comme avait dit le mé-

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decin, qui se raccordait à leur vie entière avec une effrayante exactitude. Ces idées avaient jailli à la fois dans la pensée surexcitée du jeune homme, durant ces très courts instants, aussi précises, aussi distinctes que les souvenirs dans l'esprit de celui qui se noie. Il avait tout perdu, tout, excepté la douce et pure femme qui était là, l'aimant, le devinant, le plaignant et ne le lui disant pas, — pour l'épargner I L'élan irraisonné par lequel, du fond de cette absolue détresse, il avait redemandé à cette unique amie de lier leurs destinées, avait été pareil aussi, pour continuer une trop exacte comparaison, au geste instinctif de ce noyé qu'emporte le tourbillon, et qm saisit d'une main désespérée le bras tendu par-dessus le bord du bateau de secours. Que Landri eût voulu passer ce long après-midi avec elle, à ses pieds, la tête sur ses genoux, à sentir descendre sur lui la seule charité qu'acceptent les désespérés, la tendresse dans le silence ! Il avait trop craint de parler lui-même, s'il restait, et il était parti, pour retrouver, aussitôt seul, le va-et-vient douloureux de ses imaginations, qui le roulaient de nouveau dans leur grande houle. Une par une, les phrases du mourant se reprononçaient mentalement en lui, depuis le : « Tu es venu... » si tristement tendre de son accueil, jusqu'aux cris de la fin, à cet impérieux : « Vous dites que c'est mon fds?... » suprême aveu d'agonie, mêlé à une suprême protestation qui en corroborait encore la véracité. C'était la preuve de l'acharnement que cet homme avait mis à défendre ce secret, tant que ses forces le lui avaient permis.

— « Le fils de Jaubourg!... » reprenait Landri maintenant. « Je suis le fils de Jaubourg !... » Cette brutale révélation sur sa naissance commençait à se traduire pour lui dans sa réalité concrète. L'atmosphère sociale où il avait vécu, près de trente ans, donnait à cette vision un caractère très particulier. Il

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avait tant entendu les gens de son monde, depuis les meilleurs, comme un marquis de Claviers, jusqu'aux médiocres et aux pires, un Charius, un Bressieu, parler de « race », et c'était dans sa race qu'il se sentait soudain atteint. Ce sang qui coulait dans ses veines — et il regardait ses mains avec' tremblement — était le sang de Jaubourg. Cette énergie vitale qui lui permettait de bouger, de respirer, comme ir faisait à cette minute, émanait de Jaubourg. Sa chair sortait de cet homme. En pensée, il le revoyait, non plus lamentable et déjeté, sur son lit fiévreux de pneumonique, mais jeune, mais beau, tel que ses souvenirs d'enfance le lui représentaient, — à cheval, et suivant une de leurs chasses, — en costume du matin, et se promenant dans une allée de leur parc à Grandchamp, — en frac de soirée, et s'asseyant à leur table. Ces images faisaient exister cet homme devant lui, animalement. La parenté de leurs deux physiologies en devenait comme perceptible, comme palpable, et cela lui donnait une sensation de lui-même, dégoûtée, révoltée, — presque une haine de son propre corps ! Les ressemblances intimes et cachées qu'il découvrait tout d'un coup entre lui et l'amant de sa mère — il s'épouvantait d'oser penser ces mots — le confondaient. Comment ne s'en était-il pas aperçu? Comment tous autour de lui, et le marquis le premier, n'avaient-ils pas remarqué cette identité de tempéraments, le saisissant contraste du rejeton du bourgeois parisien, distingué mais chétivement, avec la féodale lignée des Claviers? Landri était mince comme Jaubourg, élégant comme lui, mais d'une élégance menue et bien près d'être étriquée, comparée à la prestance de ces seigneurs d'une si opulente robustesse. Ils avaient tous de belles prunelles claires et bleues. Il avait, lui, celles de Jaubourg, brunes et sombres. A la distance de tant d'années, il entendait sa mère dire : a Landri a mes yeux. » Pour-

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quoi? Pour empêcher que l'on ne reconnût les yeux de l'autre. Mais il les avait, ces yeux, comme il en avait les cheveux châtains, la moustache moins foncée, presque fauve. De sa mère, il tenait d'autres traits : le nez droit, la bouche fière, le menton frappé d'une fossette. Ces analogies avaient permis à Mme de Claviers d'afiirmer que son fils était tout son portrait, — pour qui n'était pas averti. Landri l'était à présent, et il frissonnait à l'idée que les fâmiHers de Grandchamp avaient certainement discerné en lui les hérédités certaines. Il en était humihé dans le point le plus intime de sa personne. Il s'était piqué, toute sa jeunesse, de n'être pas le prisonnier de sa caste. Il avait traité, sinon de préjugés, du moins d'illusions, les intransigeances du chef de la maison de Claviers sur la noblesse, et à constater l'alliage de son origine, cet atavisme mêlé en lui à l'atavisme maternel, si purement aristocratique, il éprouvait un étrange sentiment de déchéance. Cette impression était bien illogique. N'avaitil pas voulu, ne voulait-il pas épouser une femme moins aristocratique encore qu'un Charles Jaubourg? Mais la logique gouverne-t-elle les réactions spontanées de notre orgueil? Cet inexprimable sentiment d'une dégradation foncière s'exaltait d'un autre, plus profond, plus généreux : la tendresse et l'admiration qu'il avait toujours nourries pour M. de Claviers lui rendaient presque insoutenable de songer qu'entre lui et cet homme si aimant, si loyal, si supérieur, le lien sacré de la descendance venait de se rompre. Tout en luttant contre le despotisme de ce père, il avait eu tant de fierté que ce fût son père, et ce n'était pas son père. Quelle douleur ! C'était comme si, un arrachement subit ayant mis à nu la racine même de son être, il eût saigné par toutes les fibres qui attachent l'âme au corps. Et il marchait, marchait indéfiniment, oubliant le temps, ne sachant plus les endroits» jusqu'à ce qu'à la fin dô

cet après-midi, il se retrouvât: très loin, à l'extrémité du quartier de Ménilmontant. bien au delà du cimetière du Père-Lachaise. L'ombre du soir approchant l'avertit enfin que le jour passait. Il regarda sur une plaque. Il vit qu'il était au coin du boulevard Mortier et de la rue Saint-Fargeau. Il consulta sa montre. Elle marquait bien près de cinq heures. Le train qu'il devait prendre partait à cinq heures et quart. Son domestique l'attendait à la gare de l'Est. Il avait tout juste le temps, avec une voiture, de la gagner... A quel obscur et déconcertant mouvement de son cœur obéitil, en laissant cette gare à sa droite et se dirigeant vers la Seine, puis, à nouveau, de là, vers la rue de Solferino? C'est qu'à travers le tumulte de ses émotions désordonnées, une image avait sans cesse assiégé son esprit, celle du mourant dont il croyait sentir encore les paumes en sueur errer sur son visage, dont il entendait, à travers l'espace, le souffle court, la toux déchirante, la voix hachée. Cet homme venait de lui faire bien du mal, mais quelle place il avait soudain prise parmi ses obsessions 1 Cette paternité criminelle, si durement révélée, le bouleversait sans l'attendrir. Ce n'en était pas moins une paternité. La chair s'émouvait en lui, au souvenir de ces caresses d'adieu. Un regret le peignait, de s'en aller de cette ville où agonisait ce malheureux, sans s'être enquis de ses dernières heures, sans avoir essayé de le revoir peut-être... Déjà il avait franclii le pont Royal, il longeait le trottoir du quai d'Orsay, il tournait dans la funeste rue. Cette fois, des ouvriers s'occupaient à enlever devant la maison la paille, désormais inutile, et qui n'étoufferait plus pour personne les roulements trop bruyants des voitures. Le coeur de Landri se serra, pour battre à coups précipités, lorsque, entré dans la loge, afin d'avoir des détails, le concierge lui répondit, de cet air compassé d'un homme du peuple qui annonce de

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mauvaises nouvelles et participe à leur importance :

— « M. Jaubourg est mort vers une heure, presque ausitôt après que M, le comte était parti... Il paraît qu'il n'a pas souffert. Il ne se connaissait plus du tout. Sa tête était partie. Si c'est possible, un monsieur si intelligent !... Si M. le comte veut monter, il trouvera M. le marquis de Claviers qui est là-haut. »

— « Mon père?... » dit le jeune homme. On ne désapprend pas, en quelques instants, une habitude prise à l'éveil des premières affections. Il s'entendit jeter ce cri, et il en frémit, tandis que l'autre continuait :

— a M. le marquis est arrivé, il y a une demi-heure. Il ne savait rien. C'est moi qui lui ai annoncé le malheur... Il en a été comme foudroyé. Il ne pouvait pas le croire... « Si j'étais venu ce matin, » qu'il disait « je l'aurais vu. Je lui aurais dit adieu... » Oh 1 il a bien du chagrin. Ça lui fera du bien de voir M. le comte... »

Ce bavardage de pleureur officiel aurait pu continuer longtemps. Landri ne l'écoutait pas. II regardait l'entrée du monumental escalier sous la voûte, et ces larges marches de pierre, dont il n'éviterait pas plus la montée qu'un condamné celle de Téchafaud. Cet homme qui venait de lui annoncer la mort de Jaubourg les connaissait trop, M. de Claviers et lui. La demi-familiarité de son discours l'attestait. Ne pas se rendre auprès du marquis aussitôt, dans ces circonstances et sous le regard observateur de ce témoin en livrée, c'était une lâcheté. Il en eût commis une moindre en épanchant tout à l'heure sa peine auprès de Valentine I D'autre part, revoir M. de Claviers à cet instant et dans cet endroit, en aurait-il la force, surtout si quelque soupçon avait traversé cette confiance, bien longtemps abusée? C'était une hypothèse très invraisemblable, mais Landri ne venait-il pas d'être éclairé par une révélation foudroyante, et absolument inattendue? Que signifiait cette présence subite, ici, du châtelain de

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Grandchamp, après l'envoi du télégramme qui annonçait une amélioration dans l'état du malade? Le jeune homme se posait cette question, dernière anxiété pardessus les autres, en gravissant quand même ces degrés. Qu'il les aurait voulus plus nombreux I... Il était sur le palier. Il sonnait. Il traversait l'antichambre, la bibliothèque. Il entrait dans cette chambre à coucher, où quelques heures plus tôt se jouait la terrible scène. Sur le lit où il avait laissé Jaubourg tordu de souffrance et proférant les inoubliables paroles, une forme gisait, immobile, et préparée pour le cercueil. Le mort, habillé de son costume de soirée, cravaté de blanc, en chaussettes de soie et en petits souliers découverts, avait repris ce masque conventionnel que les spasmes de l'agonie lui avaient arraché dans ses derniers moinents, — et devant qui ! — L'épigramme de Mlle de Charlus était justifiée par la présence du crucifix entre ces mains qui ne s'étaient jointes, même alors, pour aucune prière, aucun repentir. La tête fine et douloureuse, avec ses yeux fermés et sa bouche close, son front jaune et ses joues d'une pâleur de cire, comme détendues de leurs rides, ne racontait plus rien du mystère caché tant d'années. L'impassible visage de Joseph, le maître d'hôtel, qui circulait sur la pointe du pied dans la pièce, ne racontait rien non plus des secrets qu'il avait pu surprendre. Il s'occupait à surveiller les rangements de cette chambre de malade, destinée à devenir le salon des dernières visites rendues par ses « belles relations » à Jaubourg-Saint-Germain, avant la mise en bière. Pierre ChafTin, dont le regard eût été si pénible à Landri, n'était plus là. Le fils aurait pu croire qu'il avait rêvé lui aussi, qu'une hallucination avait trompé sa vue et son ouïe, qu'il n'avait jamais vu ce qu'il avait vu, jamais entendu ce qu'il avait entendu, n'eût été son tremblement à regarder une autre forme humaine, agenouillée au chevet du lit, et vivante.

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C'était le marquis de Claviers, vraiment touchant de chagrin sincère et de foi simple. Il priait, de toute la iforce de son vieux cœur chrétien, pour son amii, — pour celui qu'il croyait son ami. Son absorption était telle qu'il resta plusieurs minutes sans s'apercevoir de la présence de son fils, — de celui qu'il croyait son fils. Et celui-ci, l'un des deux bénéficiaires de cette généreuse illusion, se tenait paralysé d'une gêne voisine du remords, comme s'il se fût rendu le complice de l'insulte infligée secrètement à cet homme si fier, en la lui taisant. Enfin le marquis releva la tête. Il montra sa face imposante, où les larmes avaient laissé leur trace. Il se redressa, debout, de toute sa haute taille, et enveloppa d'un dernier regard le mort sur lequel sa main esquissa un geste de croix. — Quel geste, de lui à cet autre ! — Quand ses doigts loyaux touchèrent ce front, Landri aurait crié. M. de Claviers vit le jeune homme, et d'un autre geste, non moins pathétique, il lui entoura l'épaule de son bras, pour s'appuyer sur lui dans cette heure amère. Ils passèrent ainsi dans le cabinet de travail, où l'ami trahi commença de parler à mi-voix, avec ce respect ému, que même les plus indifférents professent dans le voisinage de la mort. Chez lui, ce n'était pas une attitude. Il se reprochait d'avoir la veille et ce matin sacrifié, à son goût pas' sionné de la chasse, une suprême visite au mourant :

— « C'est ta dépêche qui m'a fait venir, » disait-il. K J'ai deviné que tu ne me télégraphiais pas la vérité... à quoi? A un petit détail. Elle commençait : « Ne vous inquiétez pas. » J'ai pensé : « Mon pauvre Landri est « troublé. Il songe au chagrin de son vieux père « d'abord. Jaubourg est plus mal... » Et puis, je n'étais pas content de moi... Je m'en voulais d'avoir eu trop de plaisir hier, et ce matin encore, à monter ce bon cheval et à tirer ces perdreaux... C'est presque coupable, à mon âge, d'aimer tant la vie I... Enfin, Cliurlus

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et Bressieu prenaient à Clermont le train de trois heures. Je les avais accompagnés jusqu'à la gare. Je saute dans le wagon avec eux... C'était trop tard... J'aurais tant voulu lui parler encore !... Tu l'as vu, toi? Il t*a reconnu? Que t'a-t-il dit?... »

— « Il n'avait déjà plus sa raison, » répondit Landri en détournant lés yeux. Il avait cru, cet après-midi, toucher le fond du fond de la douleur. Il n'avait pas prévu ce tête-à-tête, ni ces confidences d'une si aiguë signification pour lui, maintenant. Chacune allait ajouter un chapitre à la sinistre histoire de la tromperie. Le fils de l'amant y retrouvait tout, et la sécurité imprévoya'nte — mais si haute — de cet homme, la franchise même, qui, ayant posé son honneur entre les mains de sa femme et de son ami, ne s'était pas défié, et les ruses de cette femme, et la séduction de cet ami, et aussi l'explication, sinon l'excuse de la faute. Cette existence de parade et de somptuosité, où 1' « Émigré » avait englouti sa fortune, pour que la splendeur du nom de Claviers-Grandchamp ne déchût pas, il n'avait pu la mener qu'entouré d'oisifs. L'amour est la grande occupation de ces milieux de luxe, de faste et de plaisir, Mme de Claviers était très jolie. Elle était romanesque. La rude et forte poésie du caractère du marquis n'avait pas satisfait chez elle un sentimentalisme auquel avait répondu davantage une nature plus complexe, plus subtile, plus corrompue peut-être. Et Landri était né de cet adultère, inévitable et lamentable. Mais quelle misère, qu'un homme, d'une trempe d'âme si belle et si rare, eût été bafoué à son foyer même I

— « Alors, » reprenait-il, « c'est bien vrai qu'il ne s'est pas vu mourir?... Ah ! Landri, le bon Dieu nous préserve de finir ainsi, sans avoir fait notre sacrifice I Je ne craitis qu'une mort, la mort subite. Jaubourg ne l'avait pourtant pas méritée. Mais, Florimond avait

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trop raison, il n'était pas religieux... C'est égal. Si j'avais été là, on aurait appelé un prêtre. Joseph n*a pas osé passer outre à ses ordres. Moi, je n'aurais pas tenu compte de cela, et qui sait si Dieu ne lui aurait pas accordé la grâce de retrouver sa connaissance un moment?... Mais Dieu, c'est le gentilhomme d'en haut, comme disait je ne sais qui... J'imagine que ses largeurs d'indulgence dépassent nos pauvres jugeotes. Il pardonne beaucoup à qui a toujours été sincère et bon, et Charles était si bon ! Que de fois ta mère ra'a raconté de lui des traits de charité cachée, des mots di^licats 1 Et elle était plutôt prévenue contre lui... Mon brave Landri, cela me remonte de t'avoir là !... Je comprends, tu es revenu à cause de mci. Tu voulais être renseigné, pour achever de me préparer au besoin... Je sais, Charles et toi, vous ne vous entendiez pas toujours. Je t'affirme qu'il t'aimait beaucoup cependant. Mais il était d'une autre génération, et il ne se plaisait pas avec les nouveaux venus. « Ça me vieillit trop... » me disaitil. Je lui disais : « Moi, ça me rajeunit... » Il ne se consolait pas de n'avoir plus ses trente ans. C'est qu'il avait été si joli homme, si élégant, si à la mode ! Et cela ne l'avait pas gâté... Je le vois encore, en 73, tu n'étais pas de ce monde, quand j'ai fait sa connaissance. C'était à l'Elysée, chez ce pauvre maréchal. C'était hier, et c'était le bon temps. On espérait tant de choses qui ne se sont pas réalisées, et on les espérait gaiement, trop gaiement peut-être. Trop gaiement... » répétat-il ; et il ajouta : « Et voilà... »

Il montrait la porte de sa main, qu'il mit ensuite sur ses yeux. Puis, viril, et secouant la tête, comme pour ne pas se rendre à la tristesse de ces souvenirs :

— « Je retourne à Grandchamp par le train de dix heures. Tu prends celui de neuf. Nos gares sont voisines. Je t'embarquerai. Nous dînerons sur le chemin. Marchons un peu pour nous remettre, veux-tu?... Que

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de fois je suis venu prendre Charles à ce moment de la journée, quand le hasard m'amenait dans ce quartier 1... Tiens, l'autre mercredi encore, où il m'a parié de ce projet de mariage avec la petite Charlus. C'est à cette place qu'il m'a dit : « Je suis chargé d'une mis- « sion auprès de vous. Il s'agit de Landri... » Mais allons. Joseph doit me fairo savoir l'heure exacte des obsèques. Gela dépendra des cousins éloignés qu'il laisse... Tu demanderas une permission. Je veux t'avoir avec moi... »

• — « Je ne sais pas si je l'obtiendrai, » répondit Landri. La perspective de cette nouvelle épreuve, de ce convoi suivi ainsi, parmi tant de regards certainement avertis, l'avait fait sursauter. Il avait du moins un prétexte pour se dérober. « Notre nouveau colonel n'est pas commode sur cet article... Avec cela, vous pavez qu'il est à gauche, très à gauche, et pas bien dis^ posé pour nous autres... »

— • « Quand te décideras-tu à claquer la porte au nez de ces gaillards-là? » dit M. de Claviers. Ils descendaient l'escalier, lui devant, en sorte qu'il ne put voir quel excès de détresse se peignait sur le visage de son interlocuteur, tandis qu'il insistait : « Je suis tranquille, ils t'y forceront, et peut-être pas d'ici à longtemps... Dans le train, en venant, Bressieu m'a montré un journal où il était question d'une reprise d'inventaires dans la région de Saint-Mihiel. « Qu'est-ce que Landri « fera s'il est là dedans?... » m'a-t-il demandé. — « Ce « que vous feriez... » lui ai-je répondu. J'avoue que je serais heureux de te voir t'en aller sur un beau geste... D'ailleurs, il serait temps qu'un vrai gentilhomme dît une parole qui n'a pas été dite. Il y a eu, parmi les démissionnaires qui ont protesté contre des réquisitions indignes, plusieurs ofïiciers nobles. Ils ont tous parlé de leur conscience, de leurs principes religieux, La conscience? Je n'aime pas beaucoup ce mot.

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Il a trop servi d'étiquette solennelle à ranarchic... Les principes religieux? C'est mieux. C'est un appel à une discipline qui ne se plie pas aux caprices des gens, collelà... Mais pour un noble, il y a un autre devoir, celui de ne pas foliaire. Et c'est farfaire que d'agir contre la volonté des aïeux dont il descend, de ces morts qui, vivants, ont servi une France catholiqpe. Nous leur devons, nous, leurs rejetons, de servir la même. La France sans l'Église, ce n'est plus la France dont font partie nos maisons. Servir cette France, pour un noble, c'est renoncer sa noblesse. Ces abdications sont le suicide de l'honneur, cet honneur qu'un grand évêque appelait la sauvegarde de la justice, le magnifique supplément des lois. Voilà ce que je voudrais entendre proclamer à la face de ces polissons par un Claviers- Grandchamp... »

Us étaient dans la rue maintenant. Le marquis regardait son prétendu fils de ses perçants yeux bleus qu'aucune larme ne ternissait plus. C'était le comble du tragique, de ce tragique en dedans que la vie produit par le seul jeu de ses secrets contrastes, que cette profession de foi quasi féodale, faite sur ce seuil, devant l'enfant de la trahison, par le gentilhomme outragé si profondément, et qui l'ignorait. L'arrivée d'un de leurs amis du cercle, venu pour s'inscrire chez Jaubourg et qui s'attarda une minute sur le trottoir à échanger avec eux quelques mots de condoléance, permit à Landri de ne pas répondre. Lorsqu'il se retrouva, trois heures plus tard, seul enfin dans le compartiment du train de Saint-Mihiel, il était bien lassé, bien brisé de cette meurtrière journée, la plus dure de son existence. Avant, pendant et après le dîner piùs en tête à tête, M. de Claviers avait prononcé bien d'auLres phrases dont l'inconsciente cruauté avait supplicié le jeune homme. Pourtant, bercé par le mouvement du wagon, dont le monotonq fracas se tra-

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duisait pour lui en syllabes distinctes, c'étaient ces déclarations de l'escalier, ces paroles sur les inventaires qui lui revenaient, indéfiniment. Elles ramassaient en elles à la fois, et ses mélancolies d'avant la terrible crise, et le drame qui sortait déjà de cette crise ellemême :

— « Mais çn quoi rien est-il changé dans ma situation, pour ce qui concerne cette éventualité?... » se demandait-il. « Est-ce que je ne savais pas comment il pensait sur ce point et qu'il y serait irréductible?... Si, cependant. Il y a une différence. Quand je n'avais pas appris ce que j'ai appris, sa thèse sur le devoir du noble avait encore un sens pour moi. Elle n'en a plus. Je ne suis pas un Glaviers-Grandchamp. Je ne suis pas un noble. Ce qui vaut pour eux ne vaut pas pour le fils d'un Jaubourg... Il m'a parlé d'honneur?... D'honneur? A moi?... Mais c'est ce que je dois le plus désirer, d'être mêlé à une de ces histoires, d'avoir à exécuter un ordre contraire à toutes ses idées, et d'agir comme j'avais résolu d'agir, auparavant... Il me maudira? Tant mieux! Tant mieux!... Nous ne nous verrons plus jamais? Tant mieux ! Tant mieux I... Des conversations comme celle de ce soir, je ne les supporterais pas. Je me trahirais. Déjà celle-ci a dépassé mes forces. Je l'aime trop... Et qui ne l'aimerait pas? Il est si digne d'être aimé !... » La personnalité physique et morale du marquis se représenta devant son esprit avec cette précision et cette profondeur dans le raccourci que produisent les longues intimités de la famille. Beau, spirituel, généreux, tendre, amusant, si grand seigneur et si bonhomme, V « Emigré » avait le prestige, et il avait le charme, et il avait subi l'atroce outrage ! Cette infamie arrachait un sursaut de révolte au fils de l'autre : « Comment a-t-on pu trahir cet homme? Lui préférer, qui?... Ah ! ma mère I Ma mère I... » Landri était seul maintenant. Il pouvait

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donner libre cours aux émotions dont il étouffait. Couché sur les coussins de ce wagon, il pleura enfin et longuement. Toutes les larmes qu'il n'avait pas versées dans la journée, il les répandait, et celles qu'il avait rentrées devant Yalentine, par un héroïque effort de sa volonté, et celles qu'il s'était interdit de montrer à l'indifférente curiosité des passants, durant sa folle promenade à travers Paris, et celles qu'il n'avait pas laissées échapper quand il causait avec M. de Claviers, à deux pas du lit du mort, puis à la table du restaurant. Et en même temps que son cœur se dégonflait, une réaction se faisait en lui. Pour la première fois depuis que l'agonisant avait commencé de lui parler, il essayait de douter : « C'est ma mère, pourtant... » sanglotait-il. « Et tout de suite j'ai cru cela d'elle? Tout de suite, sans une enquête, sans une preuve?... » Des enquêtes? Hélas ! en est-il besoin pour croire ce qui est là, évident, devant les yeux? Des preuves? Mais un fait est une preuve par lui-même et le mourant avait été cette évidence, cette preuve, ce fait. Le visage, les gestes, la voix, les paroles de cet homme revenaient au souvenir de Landri. Aussi clairement qu'il voyait les coussins de ce banal compartiment déployer leur drap gris, la veilleuse du pbfond rayonner, le paysage nocturne défiler à travers les vitres, il avait vu un père mourir, et disant un adieu désespéré à son fils. Il avait vu l'ancien amant d'une femme, halluciné par le souvenir de cette femme. Les cris de ce mourant n'avaient pas été un témoignage. Ils avaient été la réalité indiscutable, indéniable, le fait encore, l'indestructible fait. Un autre fait y ajoutait sa force affreusement probante. Landri avait toujours entendu dire qu'il était né avant le terme, à huit mois. Il apercevait le drame d'alcôve que représentait ce mensonge. Il était du mois d'avril. Il avait été conçu au mois d'août, dans uue de ces villégiaturci

d'été, si propices aux rendez-vous lointains, et qui ont infligé à tant d'amoureuses de si tremblants, do si honteux retours au lit conjugal... Ces imaginations le bouleversaient, puis d'autres détails le reprenaient, celui-ci entre autres : « L'enfant aura tout, tout... » avait gémi le malade ; et, interpellant ses ennemis imaginaires : « Vous n'empêcherez pas cela. J'ai trouvé le moyen... » Cette phrase signifiait-elle que, par son testament, Jaubourg avait légué à Landri toute sa fortune? Cet homme si prudent, si appliqué à cacher sa paternité qu'il s'était défendu de jamais embrasser son fils, aurait démenti de sang-froid toute sa vie par un acte pareil? Quel moyen ? Sans doute une donation par une personne interposée? « Je refuserai, » se dit le jeune homme, « je saurai trouver un moyen, moi aussi, pour ne pas toucher à cet argent... C'est déjà bien assez que je sois obligé de participer malgré moi à leur crime, bien assez d'infliger à un homme que j'aime et que j'admire, que je vénère, cet affront de tous les jours, de toutes les heures : je lui vole son nom, sa tendresse !... C'est ce contre-coup qui rend si coupables certaines trahisons. Elles retombent trop lourdement sur des innocents. Car enfin, je suis innocent de cette faute, et voici qu'elle m'atteint après trente ans !... » Et comme les noms des gares se succédaient dans la nuit, coupant de leurs appels indifférents cette lamentation intérieure : — Châlons... Vitry... Bar-le-Duc... — « Que je me croyais malheureux, » songeait-il encore, « quand je passais par ici avant-hier ! Et je voudrais tant être encore à cette nuit-là I... On dirait que j'avais le pressentiment du désastre vers lequel. j'allais, quand je m'appliquais à concentrer toutes mes pensées autour de ces deux idées : Valentine et l'Armée, l'Armée et Yalentine. Je ne prévoyais cependant pas que, si vite, je n'aurais rien d'autre, en effet, pour quoi vivre... C'est maintenant que je pourrais vraiment lui dire :

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« Votls et mon métier, mon métier et vous... » A elle, du moins, je suis lié, depuis aujourd'hui, pour toujours. Nous avons échangé nos promesses. Nous ne serions pas plus engagés l'un vis-à-vis de l'autre, mariés. L'Armée, c'est le refuge. Si j'en sortais, à présent, où irais- je?... »

Le Refuge ! — Ce mot, où se résumait l'unique bienfait qu'il pût recevoir de la vie en ce moment, revint aux lèvres du malheureux, quand, au terme de cette longue nuit, il aperçut, vers les cinq heures du matin, à travers les vitres du wagon, Saint-Mihiel dresser, sur un ciel vaguement étoile, la masse obscure et brumeuse de ses maisons. Elles se pressaient autour de l'ancienne église abbatiale où se voient, dans là chapelle baptismale, deux enfants qui jouent avec deux têtes de mort, ce chef-d'œuvre où Ligier-Richier a résumé, par un simple symbole, la destinée entière de l'homme. La flamme des réverbères éclairait à peine l'eau de la Meuse, souple et rapide dans cette ombre humide. Le quai de la gare, lorsque le jeune homme descendit du train, était sinistremènt désert. Sinistrement désertes, les rues où s'engagea la misérable guimbarde cahoteuse, trouvée à la station. Mais, de ces maisons closes émanait pour lui cette sensation dé l'abri que nous procure la rentrée dans un cadre d'habitudes quotidiennes, après utie très violente secousse morale. Comme sa voiture contournait la rue du Rempart, il reconnut le mur du jardin, dans une des allées duquel il avait parlé de son amour à Mme Olier, trois ans auparavant. Son âme, épuisée par l'excès du chagrin, s'étonna de goûter une sorte de détente meurtrie à retrouver ces rues où il avait tant promené ses rêves d'amoureux, tant accompli ses besognes de soldat. Il avait donc deviné juste. Il pour* *ait vivïe, — âprement, arrtèrernent, mais vivre, — en

s'attachant, en se cramponnant à ces deux derniers principes d'espérance et d'activité que lui laissait le sort ; et ce fut avec une impatience, non pas heureuse, certes, mais très mâle, qu'il attendit, une fois ses vêtements militaires passés, l'heure d'aller reprendre ses occupations de chaque jour. Bien qu'il n'eût guère reposé de la nuit, son pas était alerte, pour se diriger vers le Quartier. S'il n'éprouvait plus ce qu'il avait appelé, dans sa conversation avec Valentine, la joie de l'uniforme, — ce mot de joie n'aurait plus de sens pour lui, pendant bien longtemps, — il en ressentait le ferme courage. Il regarda la haute porte, avec une exaltation singulière dans ses yeux cernés par les larmes et l'insomnie :

— « Cela aussi me reste, » dit-il, en employant exactement la même formule que la veille, quand il avait quitté sa chère amie de la rue de Monsieur ; et, comme pressé de ressaisir le contact avec cette dure, mais saine et virile existence, il hâta sa marche pour entrer A,plus vite dans la cour... Huit heures sonnaient à peine.

' Des rafales d'un vent froid, cette âpre bise du Nord- Est, qui balaie incessamment les hauts plateaux entre yla Meuse et la Moselle, fouettaient les bourgerons

^^ blancs des hommes occupés au pansage des chevaux devant les portes des écuries. Des sous-ofBciers les

^^ surveillaient, astiqués et serrés dans leur dolman. Dans un angle, à la porte de la cuisine, d'autres soldats épluchaient des pommes de terre, abrités sous un auvent. D'autres hommes encore passaient, se rendant par escouade à quelque corvée. Tout disait l'activité énergique et réglée qui fait d'une caserne bien tenue une très noble chose humaine. Landri, là, n'était plus, comme à Grandchamp, l'héritier isolé d'un seigneur de parade, seigneur lui-même. Il était le lieutenant de Claviers, auquel on obéissait, mais qui obéissait. On se souvient qu'il avait aussi appelé cette sensation-là

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une joie. De quelle façon il exerçait sa part d'autorité, le regard des hommes qui le saluaient du geste réglementaire, la main ouverte à la visière, eût suffi, à le révéler. Lui aussi, il les regardait avec ces yeux attentifs et bienveillants du chef pour qui tout détail importe. 11 en avisa un dont la pâleur un peu souffreteuse annonçait une récente maladie :

— Vous avez donc repris votre service, Teilhard? Depuis quand?... »

— « Depuis hier, mon lieutenant. »

— « Ce n'est pas trop tôt, vous en êtes bien sûr? Vous vous sentez bien guéri de votre bronchite?... »

— « Bien guéri, mon lieutenant. »

— « Et votre père? Vous avez passé votre congé chez lui? »

— « Oui, mon lieutenant... Je voulais même aller vous voir pour vous dire que son commerce s'est bien relevé. Il compte s'acquitter d'un peu de sa dette le mois prochain... »

— « Écrivez-lui que rien ne presse, mon brave i Teilhard... » répondit affectueusement Landri, qui fit

signe au dragon de s'éloigner. Il voyait arriver à lui un capitaine en tenue du matin, lequel n'était autre que Despois, le mari de l'amie de Mme Olier :

— « Vous causiez avec votre miraculé? » dit Despois gaiement à son officier. « Mais oui... Mais oui... C'est un vrai miracle. D'une forte tête comme cet animal-là, avoir fait un bon soldat !... Ne vous en prenez qu'à vous si je vous confie les cas désespérés. J'ai profité de votre absence, pour vous donner Baudoin qui continue à marcher mal. Je vous le recommande très particulièrement... »

— « Je vais m'en occuper tout de suite, j» fit Landri... « Je le prendrai seul avant mon dressage... » Et, le capitaine sitôt parti : « Faites-moi seller Panthère, » dit-il au maréchal des logis, qui attendait à la

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porte du manège avec plusieurs hommes et plusieurs chevaux, « et appelez-moi Baudoin. »

Dix minutes plus tard arrivait, toute sellée, ayant dans la bouche un simple filet et le mâchonnant déjà avec nervosité, la jument demandée, que conduisait par la figure un garçon de mine farouche, avec des yeux très noirs charbonnéâ dans une face grisâtre. Rien qu'à la manière dont son képi était cassé, on devinait la gouape insolente, et, au geste brusque dont il y porta la main, pour saluer l'ofTicier, la sourde révolte, la brute prête à chanter et à penser l'immonde couplet. Il ne faut pas se lasser de le citer aux optimistes béats qui se refusent à reconnaître les férocités cachées sous les mirages humanitaires du socialisme, — ces prodromes d'une Terreur qui sera pire que l'autre, étant plus systématique *— et plus ignoble, étant l'œuvre d'une race plus dégénérée i

S'ils s'obstinent, ces cannibales, A faire de nous des héros, /

Ils sauront bientôt que nos balles Sont pour nos ptoptes généraux.

La charniante bête, conduite par cet homme à face d'apache faubourien, faisait avec lui Un contraste saisissant par l'élégance aristocratique de toute sa construction. Elle était très près du sang. Elle avait la queue détachée, le rein court et souple, l'épaule longue, des jambes de cerf, la tête petite. Elle était au régiment depuis cinq jours. Le maquignon, pour la parer en vue de la vente, l'avait tondue en chasse. Les poils de ses jambes et ceux qui dépassaient les quartiers de la selle, étaient de couleur bai brun. Le reste du corps, rasé récemment, semblait d'un gris de fer. A peine entrée dans le manège, elle fouilla impatiemment le sol de son pied :

-^ « Hé bien I montei-la, Baudoin, » dit l'ofiBcier,

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« que nous voyions si elle est plus sage que le premier jour. Je l'avais réservée pour un bon cavalier... Et je sais que vous en êtes un... »

Baudoin, sans paraître sensible à ce compliment, enfourcha Panthère, qui partit droit devant elle, du trot retenu d'une bête qui ne se livre pas. Visiblement elle n'obéissait ni aux coups de talon, ni aux tensions du bridon. Elle fit ainsi quatre fois le tour du manège, tournant sa tête de côté et d'autre, esquissant de petites tentatives pour sortir dès qu'elle arrivait près de la porte fermée, ravissante à voir dans ce vaste espace libre où elle semblait errer presque en liberté :

— « Elle ne se défend pas, » fit Landri. « Essayons de la mettre au galop... Elle ne veut pas?.,. Un peu de chambrière. »

Panthère ne daignait même pas, en dépit des efforts de Baudoin, activer son trot. Le maréchal des logis, qui tenait à la main la chambrière, se mit à courir en la montrant à la bête. Au lieu de prendre le galop, celle-ci s'épeurant exécuta, coup sur coup, une série de violents sauts de mouton, qui désarçonnèrent le cavalier. Il voulut remonter. La jument, sûre de sa défense, repartit au trot pour recommencer ses bonds, à un nouveau geste du fouet. Nouvelle chute de l'homme. Il remonte. Troisième chute. Cette fois, il avait été projeté contre le mur assez durement. La colère avait verdi son teint. Une brutale exclamation lui échappa, et, sauvagement :

— a Je ne remonte plus. Je ne veux plus remonter... J'en ai assez de me faire casser les os, pour que les chefs aient des chevaux bien mis... »

Il regardait le lieutenant d'un mauvais regard, les mains aux poches, tout souillé de sciure et ne se secouant pas, ne ramassant pas son képi, ne poursuivant pas la jument qui s'était remise au pas, puis arrêtée. Elle mordillait, de la pointe de ses dents, un grand poteau

debout et troué, destiné à placer la barre du saut.

— « Hé bien I » dit Landri avec douceur, et comme s'il n'avait pas entendu ce cri d'insubordination : « C'est moi qui vais la monter. Vous la reprendrez

y après. »

lW^' \ Le temps de rajuster les étriers à sa longueur, et il était sur le dos de la bête qu'il embarqua d'abord au trot, puis au galop. Elle essaya bien de le déposer par des bonds encore plus désordonnés que ceux qui lui avaient si bien réussi tout à l'heure. Mais Landri avait été mis en selle à six ans par M. de Claviers, et lui aussi était de l'école de ceux qui n'admettent pas le divorce, comme disait gaiement le marquis. Il tint bon. Panthère, la bien nommée, essaya d'une autre défense. Elle commença de galoper, puis tourna dans un brusque tête à queue. Landri tint ferme encore. Autres bonds. Autre tête à queue. Le cavalier ne tombait pas... De guerre lasse, la jument trotte. Elle galope. Elle commence d'obéir à la jambe. Elle obéit à la main.

— « Reprenez-la, Baudoin, » dit l'officier en sautant à terre. « Elle ne m'a pas cassé les os, elle ne vous cassera pas les vôtres... »

Le dragon avait rougi. Il regardait le lieutenant qui le regardait bien en face, calmement, froidement. L'amour-propre aidant, cette suggestion agit sur le rebelle. Il remonta en selle, et la séance s'acheva sans incident. La bête domptée se comporta aussi sagement avec son nouveau cavalier qu'avec le précédent :

— « Maintenant, » dit Landri au maréchal des logis, « faites entrer les autres. »

j — « Tu en as eu de la chance, » disait le maréchal / des logis à Baudoin, quelques instants plus tard. « Avec f" un autre, tu écopais, et ferme... »

— « Et l'autre aussi, peut-être... » répondit Bau-

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doin, goguenard. « Mais, pelui-là, c'est vrai, il m'en a bouché un coin... » ^>^-^ /%^~*. >^ . - /c-cr. — ^-w-

— a Je n'ai pas perdu ma matinée, » songeait Landri en s'en allant du manège. Il entra, pour attendre l'heure des classes à pied, dans une petite salle qui servait de bibliothèque et de lieu de réunion aux ofîiciers. Cette pièce était très simplement meublée d'un divan, de quelques fauteuils, et d'une grande table, le tout recouvert d'un drap rude, de couleur bleue à encadrement rouge. Des rayons chargés de livres garnissaient deux côtés. Sur les murs restés libres se voyaient des gravures, dont quelques-unes représentaient les origines du 32^ dragons. C'était, d'abord, un cavalier de Lévis, avec la date de 1703, eu tricorne et tunique blanche à revers et parements rouges. Un autre cavalier de Lévis, vêtu de façon presque pareille, portait cette inscription : 1724. Puis se voyaient deux cavaliers du Royal-Normandie, avec les dates 1768, 1784. Ils arboraient une tunique bleue, à revers amarante, et, au chapeau, la cocarde blanche. Un soldat du 19® de cavalerie, en habit bleu à la française, un plumet tricolore au shako, inaugurait les temps modernes. Il était de 1792. Il suffit que les yeux de Landri rencontrassent ces gravures pour que l'accalmie relative de cette dernière heure cessât du coup. La vue de ces uniformes de l'ancien régime venait d'évoquer pour lui la scène de l'avant-veille, et M, de Claviers lui montrant le portrait du lieutenant général, son exclamation sur les uniformes et les héroïsmes pimpants d'autrefois. De penser au marquis lui rappela de nouveau la sortie que le vieux gentilhomme avait faite, la veille, celle-là, sur les inventaires, en même temps que le souvenir du tableau de Parrocel ravivait en lui le sentiment du hideux mensonge de sa naissance. L'association de ces diverses idées en produisit une nouvelle

qui, une fois entrée dans son esprit, ne pouvait pas plus en être chassée que le fait odieux auquel elle se irattachait. Ce n'était que la continuation, comme l'affleurement dans la conscience de l'enfant adultérin, d'un raisonnement élaboré en lui, à son insu, depuis douze heures :

— « Mais ai-je le droit, à partir de maintenant, portant un nom qui n'est pas le mien, et le sachant, d'agir avec ce nom, comme s'il était à moi?... »

Sur la table traînait un journal enroulé autour de sa hampe. Le jeune homme le prit machinalement. Il chercha, par habitude, la rubrique des « choses mili' taires ». Une autre poussée d'images l'envahit. Si les inventaires de Hugueville-en-Plaine et de Montmartin avaient lieu, et qu'il eût à en diriger un jusqu'à une effraction d'église, le compte rendu paraîtrait certainement sous cette même rubrique, imprimé dans ces mêmes caractères. Son nom serait là, en tête d'un paragraphe qui raconterait son acte. Son nom? C'est un héritage qu'un nom, c'est une propriété, personnelle à la fois et collective. Il appartient à celui qui le porte, et à ceux qui l'ont porté ou qui le porteront. Tous sont solidaires en lui. Contre cette solidarité, Landri avait réagi toute sa jeunesse, avant-hier encore, quand il proclamait devant Mme OHer, et en face du marquis, le droit pour les héritiers d'un grand nom de vivre leur vie personnelle. Il semblait — lui-même l'avait cru au premier moment, — que la lugubre découverte du secret de sa naissance eût dû achever de briser, entre les Claviers-Grandchamp et lui, cette chaîne, déjà si entamée, d'une solidarité détestée. Oui, s'il avait quitté leur nom, si, ayant reconnu qu'il n'était pas de leur famille, il avait cessé de s'appeler comme eux. Cette rupture avouée était impossible. Quand bien même Landri n'eût pas chéri le marquis trop profondément pour jamais lui porter un coup pareil, la

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mémoire de sa mère était là, qui lui défendait de la déshonorer. Mais alors, s'il gardait le nom des Claviers, il avait une dette envers eux? Il n'était plus libre? Quand on lirait, dans ce journal et dans d'autres, qu'un des Claviers-Grandchamp avait osé un acte absolument contraire à toutes les traditions de leur maison, que lui dirait sa conscience, à lui, Landri?... Qu'il avait fait son devoir? Non, puisque ce n'était point par une idée de devoir qu'il s'était résolu, le cas échéant, à exécuter une besogne qualifiée par lui-même de répugnante. Ses camarades avaient trop souvent discuté devant lui cette question des limites de la discipline, que des gouvernants aussi insensés que criminels ont si gratuitement fait surgir ces dernières années. Il y avait lui-même trop réfléchi, pour ne pas savoir que l'obéissance passive est une locution imaginée par des ennemis de cette grande école d'énergie digne qu'est l'armée. Il avait médité la sage et juste formule d'installation de l'officier, exclusive de tout ordre dégradant : « Vous lui obéirez en tout ce qu'il vous commandera pour le bien du service et pour l'exécution des règlements militaires. » 11 savait que ce problème de la soumission aux réquisitions civiles, tel qu'il est posé, dans les récentes affaires religieuses, est de ceux qui font drame dans des consciences très droites. D'excellents soldats l'ont résolu dans un sens. D'excellents soldats l'ont résolu dans un autre. C'est le crime d'un gouvernement, répétons-le, que de mettre des gens de cœur dans de semblables alternatives, — crime contre ceux qui n« sont pas entrés dans l'armée pour certaines tâches, — crime contre la patrie, mutilée ainsi de quelques-uns de ses meilleurs chefs. Landri, on l'a vu, avait résolu ce problème d'une façon toute personnelle. Il s'était dit : « Obéir, c'est rester au service. Refuser d'obéir, c'est démissionner. Je veux servir. J'obéirai. » Mais voici qu'un élément nouveau

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était intervenu : l'évidence d'une félonie commise envers la lignée des Claviers et dont sa seule existence le rendait le complice. La faute de sa mère l'avait introduit dans cette lignée. Que devenaient les convenances de sa vie personnelle, mises en balance avec une telle usurpation? Ne l'engageait-elle pas d'honneur — car il lui restait un honneur, quoi qu'il en eût dit dans les premiers sursauts de la révélation — à ne jamais faire un acte que cette lignée, aujourd'hui incarnée dans le marquis, pût lui reprocher, de son point de vue à elle? La conclusion était impérative. Dans une circonstance de sa vie militaire aussi publique, aussi certainement retentissante que l'obéissance à une réquisition contre une église, ce n'était pas sa propre opinion qu'il devait suivre, c'était celle du chef de cette Maison, où lui-même occupait une place volée. Cette indiscutable obligation s'imposa soudain à Landri avec une force absolue, et, pour la première fois, il recula en esprit devant la perspective d'un événement qui le mettrait dans la nécessité ou de se déterminer contre la volonté, si nettement exprimée, du marquis de Claviers, ou de sacrifier ce métier de soldat, qu'il aimait en ce moment plus que jamais. Toute sa pensée se tendit à rejeter la probabilité de cette épreuve. Il ne supportait plus de l'envisager.

— « Je suis fou. Si l'on emploie les dragons à l'un de ces inventaires, on enverra plus d'un peloton. Ce n'est pas un lieutenant, c'est un capitaine qui commandera... Je serai en second. S'il, y a une porte à enfoncer, et que l'on n'ait pas d'ouvriers civils, le capitaine devra donner l'ordre, et pas moi... »

Il se tenait ce discours, en faisant les cent pas dans la grande cour à présent, tandis que, sous sa surveillance, les instructeurs faisaient manœuvrer les recrues. Mciis à quelle personne incomberait cette respoasa-

sous l'unifohme 151

bilité, si l'hypothèse imaginée par Landri se produisait? Dans l'absence du capitaine commandant l'escadron, au capitaine en second, qui se trouvait être précisément ce Despois avec lequel il avait échangé ce matin un si cordial bonjour. Le souvenir revint à Landri de la lettre écrite par la femme de cet officier et que Mme Olier lui avait confiée. Sur le moment même, il avait lu cette lettre, — sans la lire. Il n'en savait rien que la phrase de Valentine : « Elle dit si bien ce que je vous dirais si mal... » Mais alors le capitaine Despois, si une réquisition lui était adressée, refuserait de s'y soumettre? Comme il était arrivé ailleurs déjà, le commandement passerait à l'officier sous ses ordres, dans l'espèce à Landri?... Telle était maintenant l'appréhension du jeune homme vis-à-vis d'une inconsistance encore reléguée dans le domaine du possible et qu'il avait jusqu'ici considérée avec tant de décision : il abrégea le temps de l'exercice pour rentrer chez lui plus tôt et prendre vraiment connaissance de la lettre de Mme Despois. Ses mains tremblaient un peu, en déployant la feuille, toute froissée d'avoir séjourné dans ses poches tandis qu'il se roulait de désespoir sur les coussins du compartiment du chemin de fer. D y trouva, vers la fin, après le récit d'un entretien vraiment émouvant entre le capitaine et sa femme, ces lignes qui, du moins, diminuaient un des facteurs de son anxiété, pour en accroître un autre, hélas !

— « Mon mari est donc résolu, » écrivait Julie Despois. « Il a terminé cette conversation en me répétant l'admirable déclaration du pauvre capitaine Magniez : « J'aimerais mieux être fusillé que de commettre un « sacrilège. » Si cette épreuve nous arrive, nous serons bien pauvres, ma bonne amie. L'éducation de nos trois fils sera bien compromise. Pourtant, je n'ai pu que lui dire : « Tu as raison. Nous sommes des époux chrétiens. « Nous avons fondé une famille chrétienne. A Dieu

« vat !... » Et vous allez reconnaître mon cher Despois. Son unique souci est pour ses officiers. Il ne veut pas que l'hécatombe de Saint-Servan se renouvelle. Il m'a dit encore : « Si l'on me demande des sapeurs pour « enfoncer les portes de l'église, je refuse. Je ne laisse « pas aux autorités civiles le temps de télégraphier « pour avoir d'autres ordres. Je fais remonter tous « mes hommes à cheval et je rentre h Saint'Mihiel. De « cette manière, je serai très sûr d'être seul frappé... » Vous voyez, Valentine, quels tristes moments nous traversons, pour que ce soit là notre unique préoccupation ! Dans tous les ménages d'officiers, on ne pense qu'à cela. On ne parlerait pas de cela, si nous ne savions pas que même un soldat d'ordonnance peut être aujourd'hui un délateur écouté en haut. Nous nous demandons tous : « Quand se feront ces deux « inventaires et qui en sera chargé? Y aura-t-il ou n'y « aura-t-il pas d'incidents?... » Dieu veuille que nous nous soyons forgé des chimères et que les choses se passent, comme elles se sont passées dant tant d'endroits, tranquillement ! En tout état de cause, je mets par écrit ces conversations avec mon mari, pour que mes fils les aient un jour, quand ni lui ni moi n'y serons plus. Ils verront ce que valait leur père, et que leur mère l'a compris... »

Landri la lut et la relut, cette dernière phrase. La généreuse résolution du capitaine lui permettait de ne rien redouter, si Despois commandait... Mais le reste? Mais comment ne pas instituer une comparaison entre cette simple compagne d'un brave officier, si dévouée à son mari, si fière de l'estimer, de l'admirer — et une autre femme? Entre ces enfants qui ne prouveraient jamais à l'humble foyer que des occasions de respect — et un autre enfant? Pourquoi sa mère, à lui, n'avait-elle pas compris celui dont elle portait le nom? Pourquoi l'avait-eile trahi? Pourquoi un fils était-il

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né de cette trahison? Et pourquoi ce fils, ayant ignoré cette misère tant d'années, ne l'avait-il pas ignorée toujours? A quels hasards tiennent nos destinées? Que le train de Clermont, hier, fût arrivé à Paris avec une heure de retard, sans doute Landri trouvait le malade de la rue de Solferino sans connaissance. Le médecin ne le laissait pas entrer. Il ne savait rien. Il n'en était pas à subir cette agonie intérieure que tout renouvelait ; et quand finirait-elle? Ah 1 jamais î jamais !...

— « Je me fais des scrupules absurdes, » se disait-il, vingt-quatre heures plus tard. C'était dans l'aprèsmidi. Il se promenait à cheval le long de la Meuse. Il avait reçu une dépêche du marquis, lui annonçant que l'enterrement de Jaubourg aurait lieu le lendemain vendredi à neuf heures, et il avait répondu télégraphiquement qu'il ne pourrait pas s'y rendre. Il avait compris ce que signifiait le choix de cette heure matinale, comme aussi yne note, lue dans les journaux, que le défunt avait désiré une cérémonie très simple, sans invitations, sans fleurs ni couronnes. Ce parti pris d'elîacement posthume évitait les commentaires sur la présence de M. de Claviers-Grandchamp derrière le cercueil de l'amant de sa femme. Landri avait vu là une nouvelle trace du sinistre secret. Il eût été irrité également de funérailles pompeuses ! Cette irritation se traduisait par une reprise de l'aveugle et presque sauvage révolte des premiers instants. Ce sentiment donnait sa sombre couleur aux réflexions qu'il faisait de nouveau sur la possibilité de sa participation effective à l'un des inventaires, — unique objet, comme l'avait dit Mme Despois, des préoccupations silencieuses de tous les officiers de la garnison. En confidence, trois de ses camarades, sûrs de lui, comme il Tétait d'eux, lui en avaient parlé, le matin. Il avait évité de leur répondre et il se le reprochait amèrement : « Oui,

absurdes 1... Vis-à-vis de lui, » il continua à ne pas pouvoir nommer M. de Claviers dans son cœur, pas plus que l'autre d'ailleurs : « Vis-à-vis de lui, je ne puis pas être dans un devoir. Que je respire seulement lui est une insulte si outrageante que je n'y ajouterai jamais rien. Tout ce que je puis faire, c'est de supprimer les contacts entre nous... Demain il va suivre ce convoi. Je ne serai pas là. On ne nous regardera pas marcher l'un à côté de l'autre... Il faut que, dorénavant, il en soit ainsi dans la vie... Mon mouvement d'hier était le bon, était le sage. Tant mieux, si je suis commandé pour l'expédition à Hugueville ou à Montmartin I Tant mieux, si j'ai à forcer une de ces deux églises 1 Ce sera l'irréparable. Le nom de Claviers-Grandchamp en sera-t-il déshonoré, parce qu'un soldat aura fait passer avant tout la discipline? Cette thèse se soutient aussi. La preuve en est que DespOis a hésité, lui qui est un chrétien pratiquant. Valentine, qui est pieuse, mais qui sait ce que c'est que notre métier, accepte bien l'idée !... Il me condamnera. Il ne pourra tout de même pas me mépriser vraiment. Et ce sera fini, fini, fini... Il aura de la peine, beaucoup de peine. Et moi, n'en aurai-je pas à ne plus l'appeler : mon père, à ne plus vivre avec lui dans cette intimité de cœur qui était si complète, — comme je le sens ! — malgré nos divergences d'esprit?... Je les comprends, aujourd'hui. Ces divergences qui m'étonnaient, c'était la Race. Il a raison. La Race existe. Je n'avais pas les I instincts d'un vrai noble. Je n'ai pas non plus ceux d'un vrai bourgeois... Qu'il est terrible ce mot auquel je n'avais jamais pris garde : l'adultère, et comme il est juste 1 C'est l'étranger au foyer. C'est la Race faussée. C'est la création d'une âme hybride comme la mienne... Voilà le secret des va-et-vient de ma nature, de ces contradictions que je ne m'expliquais pas, pourquoi je n'ai jamais aimé aucune des femmes de ma

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caste par le fond intime de mon être, pourquoi, aujourd'hui encore, je n'arrive pas à me simplifier dans une volonté nette. J'y arriverai... Mes relations avec lui sont impossibles. C'est le fait, cela, auquel je dois me tenir, fermement, absolument... Vienne l'occasion de creuser l'abîme, je le creuserai !... »

Ce second raisonnement correspondait trop bien à la vérité de la situation, pour qu'il ne l'emportât pas dans l'esprit du jeune homme. Il gardait, néanmoins, au fond de son esprit, une espérance, presque une certitude, qu'il n'aurait pas à y conformer sa conduite. Il n'est pas besoin d'avoir dans les veines un sang chargé d'hérédités contradictoires pour subir de ces incohérences. Il suffit de chérir passionnément quelqu'un de qui l'on juge nécessaire de se séparer pour toujours. Aussi éprouva-t-il une impression qui lui fut très pénible, à rencontrer, au retour de cette promenade, et dans une des rues de la ville, son colonel, cheminant à pied, celui qui n'aimait pas « les noms à courant d'air ». C'était un fils de petit fonctionnaire, arrivé par un mélange d'énergie et d'astuce, bon officier à idées foncièrement fausses, en qui fermentaient ces étranges colères anticléricales et antinobiliaires, dont est faite la sincérité jacobine. Le regard de ce chef, dont il se savait détesté, glaça Landri, tant il trahissait de joie ironique et cruelle. 11 ne s'y méprit pas. L'hypothèse, considérée jusqu'alors tout idéalement, se réalisait. Elle prenait corps. Le visage du supérieur hostile exprimait la haine satisfaite de quelqu'un qui sait, avec certitude, qu'un malheur menace son ennemi. L'affaire des inventaires allait recevoir sa solution, et lui, Landri, y était mêlé d'une manière quelconque. Cinq minutes plus tard, ce pressentiment était changé en certitude. A sa descente de cheval, son ordonnance lui remit un billet du capitaine Despois, le priant de pisser chez lui, pour une aflaire de service, urgente.

— « Ça y est, » se dit Landri. « Nous marchons. »

Il trouva l'ofïicier dévot, dont il connaissait par une confidence si intime les plus secrètes pensées, en train d'écrire, dans le très modeste salon qui lui servait de bureau. Despois était un homme de quarante-cinq ans, très grand, avec une face osseuse et comme tannée, les tempes dégarnies par le frottement du casque, les cheveux déjà presque blancs, la moustache rousse, des yeux verdâtres et clairs. Ces yeux étaient voilés d'une telle tristesse que, cette fois, Landri s'y trompa :

— « C'est lui qui est chargé de nous commander... » songea-t-il. Il se rappelait la lettre lue la veille. Son cœur s'émut de pitié pour ce père de famille qui se préparait évidemment à sacrifier son avenir militaire à sa foi. Dès les premiers mots, il comprit qu'il inspirait, lui-même, une pitié pareille à cet homme excellent qui lui dit en lui tendant deux feuilles d'un papier, dont le format officiel dénonçait la provenance :

— « Voulez-vous prendre connaissance de ceci, mon cher Claviers? »

Le premier de ces deux documents portait en tête : « Ordre général relatif au concours à prêter par la troupe à l'exécution des inventaires des biens d'églises, » et le second : « Instruction complémentaire pour le lieutenaht commandant le 1^ et le 2® peloton du 3® escadron du 32® dragons, chargé d'appuyer l'action de la police et de la gendarmerie, pendant les opérations d'inventaires des biens de l'église de Hugueville-en-Plaine. » L' « Ordre général » indiquait que l'un et l'autre inventaires auraient lieu le vendredi, 16 novembre, à neuf heures du matin. L' « instruction complémentaire » précisait que la mission de rofficier dépêché à Hugueville consisterait en ces trois points : « établir des barrages sur les diverses rues

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conduisant à l'église, conformément aux indications générales du croquis ci-annexé, » puis « appuyer l'action de la police et de la gendarmerie, pour maintenir l'ordre, dissiper les attroupements, assurer au besoin l'évacuation de l'église » ; enfin, « permettre au fonctionnaire de l'enregistrement de remplir sa mission. » Si préparé que Landri dût être, par ses réflexions de la dernière semaine et celles de cet après-midi, à la possibilité de cet événement, il pâlit en lisant ces lignes. Il n'eut pourtant pas une seconde d'hésitation, et il répondit :

— « C'est bien, mon capitaine, j'obéirai... »

— « Vous avez bien lu? » reprit Despois ; et désignant du doigt une des phrases du premier des deux papiers : « ...Six sapeurs munis des outils nécessaires pour effectuer, à défaut d'ouvriers civils, les destructions auxquelles il pourrait y avoir lieu de procéder... A défaut d'ouvriers civils, » répéta-t-il. « Vous aurez donc bien soin de vous assurer que l'on ne peut pas trouver d'ouvriers civils ; » il insista : a que Von ne peut pas. » Visiblement, il prévoyait le cas où le lieutenant refuserait d'exécuter la réquisition du commissaire, et il se préparait, au besoin, à le couvrir devant le conseil de guerre :

— « Je m'en assurerai, mon capitaine. » Et, d'une voix ferme : « J'espère que l'on n'en arrivera pas là, mais s'il le faut, mes sapeurs feront la besogne. »

Pas un muscle ne bougea sur le masque impassible du catholique Despois. Si Landri n'eût pas su la vérité de sa pensée, il aurait pu croire que le caractère particulièrement douloureux de cette expédition laissait indifférent ce vieux contremaître de guerre qui commença de lui donner des ordres minutieux sur l'équipement des hommes. Ce ne fut qu'en se levant, après une demi-heure de cet entretien tout professionnel, qu'il laissa échapper des mots qui prouvaient de quels

battements son cœur était secoué, sous sa tunique sans décoration. C'était une chance inespérée pour lui de n'être point chargé du commandement dans cette circonstance. Incapable d'un retour égoïste, il ne pensait pas à son propre intérêt. Son regard s'était encore assombri depuis que l'autre lui avait fait cette déclaration qui ne laissait pas de place au doute. En reconduisant son visiteur, il l'arrêta devant une médiocre gravure d'un tableau populaire : les Dernières Cartouches. Ce n'était ni un collectionneur du goût d'un Altona; ni un amateur d'art comme un Bressieu, que le pauvre capitaine Despois. C'était quelque chose de plus haut dans l'échelle de la culture humaine : un bon soldat. Tout le martyre de l'Armée, de cette Armée acculée par des politiciens indignes à de si dures tragédies de conscience, frémissait dans l'accent avec lequel, montrant à son lieutenant cette mauvaise lithographie d'une scène de désastre, mais d'un désastre héroïque et face à l'ennemi, il lui dit simplement le vers célèbre :

— « Heureux ceux-là qui mouraient daus ces fêtes I

Il était un peu moins de huit heures du matin, le leiidemain. quand Landri et ses dragons débouchèrent en vue de Hugueville-en-Plaine, ainsi nommé pour le distinguer de Hugueville-en-Moi)taçjne. C'est un gros bourg, à trois lieues de Saint-Mihiel sur la carte et à vol d'oiseau. Le lacis des routes dans ces

contreforts de l'Argoune transforme ces douze kilomètres en dix-sept. Un grand bois s'étend devant îe village, du côté, de l'Est, en sorte que les soixante hommes de la petite troupe avaient pu approcher sans être aperçus. Il faisait de nouveau un ciel du commencement de l'automne, paiement bleu, tout voilé de vapeurs transparentes, comme celui du lundi précédent, lorsque l'amoureux de Valentine Olier arrêtait son automobile à la porte de Saint-François- Xavier pour aller chez son amie en s'en cachant. Serré dans sa capote noire, le casque en tête, l'officier qui conduisait ses deux pelotons depuis deux heures à travers les bosquets d'ormes et de trembles d'abord, et, à mesure que l'on avait monté, les massifs de chênes et de hêtres, se rappelait avec une mélancolie poignante ce temps si A'oisin, — quatre fois vingt-quatre heures, — et comme il lui semblait loin I II avait plus vécu dans ces quatre jours que durant les vingt-neuf ans de son enfance, de son adolescence et de sa jeunesse. La marche s'était effectuée dans un silence qui prouvait chez les cavaliers l'absence d'enthousiasme pour l'expédition à laquelle ils participaient. Même l'anarchiste Baudoin, encore penaud de la leçon de la veille, n'avait pas essayé d'endoctriner ses compagnons. Ils allaient quatre par quatre, embossés, à cause du froid acre de ce dur pays, dans leurs grands manteaux bleus sur lesquels luisait le canon de leurs carabines. Les sapeurs se reconnaissaient aux haches pendues à ^j^"^ l'arçon de leur selle. Un autre lieutenant fermait la ^^ marche. On n'entendait que le bruit des sabots des ' chevaux foulant le sol durci et le cliquetis des sabres contre les étriers. Cette rumeur n'eût pas suffi pour annoncer leur arrivée. Les habitants de Huguevilleen-Plaine et des villages voisins en avaient sans doute été avertis par la rapide et inexplicable propagation des nouvelles dans la campagne, dont l'exemple le

plus étonnant a été cette grande peur contagieuse de Tété de 1789, propagée en quelques jours d'une extrémité à l'autre de la France. Dans le patois du Centre, on l'appelle encore : « la grande pourasse... »

— « Tiens, » dit Landri entre ses dents, o nous sommes attendus. »

Trois cents personnes environ guettaient, en effet, à l'entrée de la Grande-Rue, qui se mirent à courir vers le centre du village en criant : « Les dragons ! ... Les dragons I... » Ce n'était que l' arrière-garde d'une foule massée autour de l'église sur la place dont le croquis était annexé à « l'Instruction complémentaire ». Plus de douze cents paysans et paysannes étaient là, qui opposaient une barrière vivante aux chevaux. Il fallut près d'un quart d'heure aux cavaliers pour parvenir jusqu'à la place, en refoulant les manifestants avec les ménagements qui leur avaient été expressément recommandés. Leur plus grand effort était de maîtriser les bêtes, désorientées par tout ce peuple en train de psalmodier avec ses mille voix le cantique connu '. « Nous voulons Dieu !... » Un autre quart d'heure fut nécessaire pour exécuter devant l'église une opération semblable et pour établir les barrages ordonnés. Vers huit heures et demie, la petite place présentait la physionomie d'une véritable halte de guerre : les chevaux étaient rassemblés au milieu, tenus par leurs hommes. Chacun en avait deux à garder. Les autres hommes formaient cordon à l'entrée des rues. On voyait par derrière eux su^rgir les têtes pressées et mouvantes des paysans. Les degrés qui montaient vers l'église, exhaussée sur une espèce de terre-plein, restaient garnis de femmes agenouillées, qui, d'une voix très haute, avaient commencé de réciter les litanies de la Sainte Vierge. D y avait quelque chose de navrant tout ensemble et de grotesque, de sinistrement brutal et d'imbécile, à ce

LB TESTAMENT JgJ

déploiement de forces militaires pour réduire la résistance possible de ces humbles créatures qui jetaient dans l'air paisible de ce beau matin les appels pieux : « Refuge des pécheurs... Consolatrice des afflicrés Salut des infirmes... » Et la foule répondait, du "fond des ruelles barrées par les dragons, le « Priez pour nous... ».

— « On nous fait vraiment faire un sale métier, » dit tout bas, à Landri, Vigouroux, l'autre lieutenant qui était venu se mettre auprès de son camarade. Tous deux, après avoir installé leurs hommes, allaient et venaient dans l'espace resté libre. « Le morceau est un peu dur à avaler. »

— « Il faut tout de même qu'il passe, » répondit Landri.

— « C'est vous qui dites ça, Claviers?... v fit Vigoureux avec une visible stupeur.

— « Un soldat ne connaît que sa consigne... » reprit l'autre sèchement.

— « Hél Ce n'est pas moi qui vous blâmerai!... » dit Vigouroux. « Ça m'arrange, vous savez, que vous pensiez ainsi. »

Ils continuèrent de marcher côte à côte sans plus se parler. En affirmant à son camarade, comme à son capitaine la veille, sa volonté d'aller jusqu'au bout, Landri était très sincère. Il se suggestionnait lui-même par des déclarations qui n'empêchaient pas qu'il n'eût, depuis la veille, qu'une seule pensée, et ce n'était pas celle de la consigne. Contradiction trop naturelle d'un cœur si blessé : à mesure qu'il approchait de l'instant où il pouvait être appelé à faire le geste définitif après lequel il aurait rompu ou avec l'armée, ou avec M. de Claviers, l'image le hantait, toujours plus nette, toujours plus attendrissante, de cet homme qui n'avait pas cessé de le chérir comme son fils, et que lui-même il aimait tant I Ce fantôme était là, entre Vigouroux

162 L*ÉMlGRé

et lui, qui le regardait, qui lui disait, avec ses clairs yeux bleus, le mot de l'assassiné à son meurtrier : « Et toi aussi, mon enfant!,.. » A cette supplication Landri ne cédait pas, il ne voulait pas céder. C'est pour l'exorciser qu'il avait de nouveau parlé ainsi à Vigouroux. — D'ailleurs, il ne semblait pas que les choses dussent prendre une tournure bien tragique, à en juger par les dispositions de cette foule^ évidemment conformes à un mot d'ordre donné par le curé. Ces paysans étaient des protestataires. Ce n'étaient pas des rebelles. Tout allait changer à l'arrivée d'un landâ.u> précédé de gendarmes, et d'où descendirent trois individus, l'un en uniforme brodé d'argent, l'autre le torse ceint d'une écharpe, le troisième en redingote. Ils n'étaient autres que le sous-préfet, le commissaire spécial et l'agent de l'enregistrement. Ils n'eurent pas plus tôt mis pied à terre que les répons des litanies furent remplacés par un formidable cri de : cf A bas les voleurs !... » qui attira hors d'une maison attenante à l'église un quatrième personnage, le curé de Hugueville lui-même. C'était un beau vieillard, la tête nue, malgré le froid. Deux autres prêtres l'accompagnaient. Il s'avança jusqu'au porche de son église, dont, en son âme et conscience, il ne croyait pas pouvoir remettre les clefs. Il était très pâle. Lui aussi, prenait une terrible responsabilité. Du sang pouvait être versé. Il leva ses vieux bras qui avaient tant de fois présenté l'ostensoir à ses ouailles, et qui imploraient, plus qu'ils ne commandaient à cette minute, le respect de ses volontés. Ce geste fut compris aussitôt, tant était grande une autorité, expliquée par le seul aspect de cet ascétique apôtre. La clameur insultante ne se répéta pas, et il s'établit dans toute cette foule un grand silence, tandis que les nouveaux venus gravissaient les degrés entre les femmes qui s'écartaient d'eux avec une évidente horreur. L'abbé Valentin —

LE TESTAMEN» 163

c'était le nom du curé — vint au-devant, et alors s'engagea, entre le prêtre redevenu très rouge et les fonctionnaires, une conversation dont les paroles n'arrivaient pas aux assistants. Ils en saisissaient l'expressive mimique : le curé secouant sa tête vénérable dont le vent soulevait les blancs cheveux, comme quelqu'un qui oppose à une insistance pressante un' refus catégorique, le sous-préfet presque suppliant, le commissaire menaçant, l'agent de l'enregistrement montrant ses papiers. Enfin l'abbé Valentin se retira, et les trois fonctionnaires, après s'être concertés, descendirent les degrés, tandis que la foule, interprétant cette retraite comme une victoire du prêtre, acclamait son nom et entamait le cantique :

Je suis chrétien, voilà ma gloire...

— « Je crois que c'est bouclé, » dit Vigouroux, « et que nous n'avons plus rien à faire ici. »

— « Ça commence, au contraire, » répondit Landri. a Ils sont allés chercher l'ouvrier. »

Il se passa une demi-heure durant laquelle la foule cessa de chanter pour se livrer à un tumulte de conversations passionnées. Le retour constant de ce mot : « un serrurier » attestait que l'officier avait deviné juste. Enfin, les trois fonctionnaires reparurent, suivis d'un homme blême de peur, et qui était le tambour public de Hugueville, sa caisse pendue à son cou. Une huée l'accueillit, dont l'éclat bruyant s'arrêta tout d'un coup pour faire place à une haletante curiosité. Le commissaire, au lieu de gravir les marches de l'église comme tout à l'heure, fendait le cordon des soldats et s'avançait vers Landri :

— « Je n'ai pas trouvé d'ouvriers dans Hugueville, mon lieutenant, » disait-il, « pour enfoncer cette porte... Ils ont tous quitté les ateliers afin de n'avoir pas à marcher. Leur curé les a fanatisés... Je viens

164 L'ÉMIcfRÉ

VOUS demander de me prêter main-forte... Voici ma réquisition... »

Et il tendit au lieutenant un papier que celui-ci parcourut des yeux. Les spectateurs de ce douloureux épisode — un de plus dans l'histoire lamentable de la plus criminelle des guerres religieuses — ne virent que 4e casque penché sur cette feuille, que la bise de plus en plus forte semblait vouloir arracher de la main qui la tenait.

— « J'ai amené le tambour pour les sommations, » ajouta le commissaire.

— « Très bien, » dit Landri d'une voix étranglée d'émotion. « Qu'il les fasse ! »

De cette même voix sourde il donna l'ordre aux six sapeurs de prendre leur hache et de le suivre. Il commença de gravir l'escalier, tandis que les trois roulements du tambour annonçaient l'exécution toute prochaine. Ils furent suivis de quelques minutes d'une horrible attente. Landri, debout maintenant sur le terre-plein, s'était arrêté, et il se taisait. En montant les degrés, sa tête s'était levée vers la grande horloge au-dessus du portail de l'Aglise. Elle marquait tout près de neuf heures... A cet instant, le marquis de Claviers était rue de Solferino. Ou allait descendre le cercueil de celui qu'il pleurait comme un ami, comme un frère. Des larmes coulaient sur son généreux visage. Son grand cœur était déchiré de chagrin. Cette vision avait surgi, devant l'officier, avec une acuité qui l'avait soudain immobilisé. Allait-il^ lui, le fils du Judas, faire saigner ce cœur d'une autre blessure?

— « Hé bien ! mon lieutenant? » disait le commissaire, « je crois que le moment est venu. »

— 0 Non, » répondit Landri en s'arrachant à sa pensée, et d'une voix ferme, cette fois, « non, je refuse. »

— « Vous refusez?... » dit le sous-préfet en s'ava»-

LE TESTA MfiNi- 165

çant. « Mais avez-vous bien réflécni aux conséquences, monsieur... à l'article 234 du Gode pénal?... »

— « Je refuse, » répéta le jeune homme ; et saluant militairement les trois fonctionnaires que la surprise tenait immobiles, il descendit d'un pied leste cet escalier qu'il avait gravi si lentement, suivi des sapeurs. « A vos chevaux ! » cria-t-il quand il fut au bas ; et presque aussitôt : « Par quatre, marche ! » Cinq minutes après, il n'y avait plus un seul dragon sur la place, mais une foule enthousiaste qui poursuivait les fonctionnaires, en train de regagner leur landau, des cris de : « Vive l'armée ! Vive le lieutenant !... »

— « Je n'y comprends Tien, » dit le commissaire, quand la voiture commença de s'ébranler. « J'aurais juré que cet ofïicier-là obéirait... Vous avez vu qu'il n'avait pas ergoté, comme ils font d'habitude, sur le texte de la réquisition... »

— « J'ai été comme vous, » répondit l'agent de l'enregistrement. « Je me suis dit : « Nous ne revien- « drons pas dans ce port de mer, » et j'en étais joliment content ! Sans le curé, ces animaux-là nous faisaient un mauvais parti. »

— « Savez-vouâ comment il s'appelle? » demanda le sous-préfet. -

— « Attendez, » fit le commissaire, qui feuilleta ses papiers. « De Claviers-Grandchamp. »

— « Un noble ! » s'écria le sous-préfet. « Tout s'explique.-. Il avait évidemment très envie d'exécuter la consigne, et puis, au dernier moment, il a renâclé... Pourquoi? Je vais vous le dire ; mais d'abord écoutez une petite histoire... » C'était un ancien boulevardier et qui contait volontiers Tanecdote. « Il y avait sous l'Empire vm journaliste de l'opposition qui écrivait des articles très violents dans un journal rouge. On découvre un beau jour qti'il en écrivait, sous un faux

nom, d'aussi violents, dans un journal du gouvernement. « n ne me reste plus qu'à disparaître 1... » géniissait-il, et il parlait de se brûler la cervelle... « Bah ! lui dit un de ses amis, tu en seras quitte pour « changer de café... » Il n'avait pas tort. Tout s'arrange dans la vie, tant qu'on peut changer de café... Les nobles, eux, ne peuvent pas... C'est toute l'histoire de votre officier. Il a pensé qu'il serait mal reçu au Jockey. Voilà ce que c'est que d'avoir un café trop chic... »

Tandis que les joyeux serviteurs d'un régime où l'on a, en effet, beaucoup changé de café, riaient insouciamment de la boutade du sous-préfet philosophe, cette brève tragédie, à laquelle ne manquait même pas l'ironie exigée, s'achevait par la dispersion des acteurs. Les manifestants se précipitaient dans l'église, enfin rouverte, et les pas des chevaux, mêlés au cliquetis des fourreaux, résonnaient au loin dans les bois jaunis qui séparent Hugueville de Saint-Mihiel. La marche se faisait plu^ allègre. Le soleil entièrement dégagé réchauffait l'air. Il brillait sur le métal des casques et les croupes luisantes des bêtes qui, sentant la route de l'écurie, trottinaient d'impatience. Ses ordres donnés, Landri avait pris la tête de la colonne d'un air si farouche, que tous les hommes, si indifférents fussent-ils à la crise morale qu'avait dû traverser leur chef, en demeuraient impressionnés. Vigouroux, lui, avait des raisons plus positives que le commissaire pour s'étonner d'une volte-face qui démentait absolument les propos échangés peu de moments auparavant. A lui aussi, la physionomie de son camarade avait trop imposé pour qu'il essayât de lui parler. Il chevauchait à l'arrière, secrètement satisfait, malgré lui, à la pensée que le paragraphe 9 du chapitre II de la cinquième partie de l'Annuaire militaire allait subir une petite modification. Il avançait d'un rang sur la liste d'an-

cienneté des lieutenants de cavalerie. Mais le naïf désir d'avoir un troisième galon à son képi un peu plus tôt n'ernpêche pas U) droiture du cœur, et il était de très' bonne foi en serrant la main de Landri, quand ils se retrouvèrent, à la fin de l'étape, dans la cour du Quartier.

— « Je vous remercie, Claviers, » lui dit-il. « Si vous ne nous aviez pas remis à cheval, le sous-préfet télégraphiait. On me passait le commandement, et je ne sais pas si j'aurais eu votre courage, dont je vous félicite... »

— « On ne félicite pas un officier d'avoir brisé son épée, » répondit l'autre avec une brusquerie qui laissa la brave Vigouroux déconcerté.

— « S'il pense de la sorte, » songeait-il en regardant Landri s'éloigner de la caserne du pas rapide d'un homme qui veut être seul, « pourquoi a-t-il fait ce qu'il a fait?... A peine va-t-il à la messe. Il adore le métier. Il n'a pas d'opinion politique. C'est inconvevable... Il doit y avoir du jupon là-dessous... Tiens ! tiens 1 Mais }'y suis... Il avait l'air bien amoureux ici de la petite femme du pauvre Olier, qui est une bigote finie. Elle veut se faire épouser, parbleu ! Elle est à Paris. Elle aura su la chose par son amie Julie Despois, et elle aura mis à mon pauvre Claviers le marché à la main... Décidément, lieutenant Vigouroux, ce qu'il y a dei mieux pour nous autres, c'est de la jolie femme pas trop cher. »

Sur cet aphorisme de sagesse politique, cet autre philosophe, plus inofîensif, se dirigea, lui, vers le mess, non moins hâtivement. Il avait huit heures de cheval dans les membres, et il était de ces gens heureux que l'émotion creuse. Ce second jugement d'un très honnête garçon, mais très vulgaire, complétait celui du jovial sous-préfet. C'est ainsi que les drames poignants de notre existence se déroulent parmi les inintelligences

de témoins à moitié renseignés. Il est des cas où celui qui souffre les préfère. Elles lui assurent du moins le secret, et c'était de secret dont Landri avait besoin, c'était d'incompréhension. Mais qui aurait pu deviner le mobile réel d'un retournement de volonté dont il demeurait lui-même confondu, cet irrésistible et passionné mouvement de cœur vers le plus généreux des hommes? Et maintenant, assis, anéanti plutôt sur un des fauteuils de son appartement, il attendait. Comme s'il eût déjà démissionné, au lieu de faire le rapport réglementaire à son capitaine, il avait écrit directement un billet au colonel pour lui apprendre la manière dont s'était terminée sa mission. Sous quelle forme allait-il être frappé? Mais quoi ! Mise en non-activité, réforme, destitution, — autant de synonymes pour lui d'une seule phrase, celle qu'il avait répondue si amèrement à la chaude et maladroite poignée de main de Vigouroux : il avait brisé son épée. Il n'appartenait plus à l'armée que pour subir les dernières rigueurs d'une disciphne sciemment violée. Elles s'annoncèrent par une lettre qui lui arriva, presque aussitôt, en réponse à la sienne, et qui lui enjoignait de garder les arrêts de rigueur, « en attendant qu'une décision fût prise, au sujet des sanctions légales le concernant. » Au-dessous de cette ligne menaçante, le colonel avait sîgné son nom : Charbonnier. Le crochet rageur du C et l'énergie du paraphe attestaient que l'officier plébéien, investi par la hiérarchie du droit de châtier l'ofTicier aristocrate, ne pratiquait guère la prescription du règlement sur le service intérieur : « Le calme du supérieur fait connaître qu'en punissant il n'est animé que par le bien du service et le sentiment de son devoir. » Que faisait cette misère à Landri? Après avoir lu ce laconique et impératif message, il regarda la pendufe de la cheminée, comme il avait regardé le cadran de Thorloge sur la façade de Péglise, à Hugue*

ville. Les aiguilles marquaient une heure. Sa pensée se reporta vers la lugubre cérémonie, cet enterrement de son vrai père, dont l'image soudain évoquée avait déterminé ce brusque à coup dans sa résolution. Elle était finie depuis longtemps. M. de Claviers était reparti pour Grandchamp. Le mort était couché dans le caveau sur lequel les ouvriers auraient ce soir remis la pierre.

— a C'est mon ci^jgU à moi, ce papier, » pensa le V*a*.^ jeune homme en repoussant la lettre du colonel, « le ' • ci'gît du soldat. » Cette coïncidence entre ces funérailles et l'événement qui mettait fin à sa vie d'officier,

lui navrait l'âme. « Du moins, » ajouta-t-il, « avant que, je ne passe en conseil de guerre, j'aurai la solitude 1... » Il regarda autour de lui, pour détendre sa rancœur dans la sécurité de sa prison. Qu'il avait passé d'heures, depuis trois ans, dans ce salon-bibliothèque, à hre, à écrire, — et à rêver de Valentine ! Il alla prendre, dans le tiroir de sa table, un écrin qui renfermait un portrait, le seul qu'il eût d'elle. C'était une simple tête, découpée sur un groupe fait par un photographe amateur, à la campagne. Pour l'isoler des autres, l'amoureux avait dû tailler, sur les côtés, les ailes du long chapeau de jardin qui la coiffait. Mais le pur et fin regard, le demisourire, la pose un peu inclinée du charmant visage, — ah 1 c'était tout elle I Longtemps il contempla ces traits, qu'il avait vus, animés, éclairés par l'amour, sur lesquels ses lèvres avaient bu des larmes brûlantes, et il dit tout haut :

— « J'ai sacrifié l'autre chose. Elle, je ne la sacrifierai pas. »

Comme pour renouveler le solennel engagement qui les unissait à présent, il appuya un baiser sur ce pauvre carton où étcdt fixé un reflet de cette grâce, 'pour lui unique, et, s'asseyant à ce bureau, il commença d'ércrire à Mme Olier une lettre qui lui racontât

l'épisode si décisif de la matinée, — qui essayât plutôt de le raconter. Sans cesse, il devait s'arrêter pour choisir entre ses pensées. Que cette surveillance de ses phrases lui était dure I L'effusion entière avec ce que l'on aime est si naturelle, si nécessaire! C'est la respiration même de l'âme. Cette lettre finie, il prit une feuille pour en écrire une autre. Il ne se pouvait pas que le marquis apprît par les journaux l'épisode de l'inventaire de Hugueville. Landri se devait et lui devait de se conduire, vis-à-vis de lui, exactement comme si la terrible révélation n'eût jamais eu lieu. Mais de quel nom l'appeler? Trois fois le jeune homme trempa sa plume dans l'encre, et trois fois il la reposa. Sa main se refusait à tracer les deux syllabes si tendres. Enfin, avec une espèce d'horreur sacrée, il écrivit : « Mon père... » Rapidement, sans chercher ses mots, — il ne racontait plus que des faits, — il remplit quatre pages de sa haute et nerveuse écriture, et il signa, comme c'était son habitude : « Votre fils respectueux et affectionné... »

— « J'en ai le droit, » fit-il en fermant l'enveloppe, qu'il cacheta d'un cachet aux armes des Claviers. « Je l'ai payé assez cher... »

Ces lettres écrites et envoyées, Landri s'étonna d'éprouver une sorte de paix, accablée et morne, mais une paix tout de même. Qu'il l'avait redouté, ce tournant de sa destinée, cette heure où il ne pourrait plus servir, où il redeviendrait, pour reprendre ses propres termes, « un oisif et un inutile... un homme riche avec des blasons plus authentiques sur ses voitures... un émigré à l'intérieur!... » Cette heure venait de sonner, et il était presque calme. Le malheur arrivé a du moins ce bienfait : le tumulte d'idées soulevé par l'incertitude tombe devant le fait accompli, et c'est en nous comme un silence soxidain qui donne à l'âme une illusion de repos. Landri était, assurément, bien triste à l'idée

qu'il venait de prendre part, pour la dernière fois, à la vie du régiment. Il savait du moins que c'était pour la dernière fois. Le malaise de son indécision était fini. Durant ces longues journées de retraite forcée, il pourrait appliquer les forces de son esprit au dessin de son nouvel avenir, s'ans avoir à se demander si, oui ou non, cet avenir était possible. Il l'était, — moins facile, moins conforme aux aspirations de sa jeunesse, que s'il fût demeuré soldat tout en épousant Valentine ; mais, Valentine lui restant, rien n'était perdu. Dès ce premier après-midi de réclusion, et pour ne pas s'abandonner au découragement, il essaya d'absorber sa pensée dans le projet de cette existence à deux où il retrouverait sinon le bonheur, du moins un adoucissement à la cuisante plaie ouverte pour toujours dans son cœur. Il chercha dans sa bibHothèque des livres relatifs aux différentes provinces françaises, afin d'y étudier quelques-unes des conditions d'un établissement à la campagne. C'était cela qu'il entrevoyait : une retraite dans une grande terre, loin de Paris, avec tout ce que représente d'activité utile une vaste exploitation rurale. Le soir n'était pas tombé que déjà le silence intérieur était rompu et que la tempête des idées recommençait de l'assaillir. Il avait été, depuis des années, un officier trop zélé pour ne pas ressentir un remords qui devait grandir avec la réflexion, d'avoir, dans toute cette aventure du matin, cédé à des motifs si complètement étrangers à l'ordre militaire. Il avait transformé un acte de service en un épisode de sa vie individuelle et sentimentale. C'était là une faute bien autrement grave, du point de vue professionnel, que le manquement à la discipline. Ce remords, il ne l'eût pas éprouvé, s'il eût eu, pour refuser de marcher, les motifs d'un Despois, l'inclinaison de la loi militairei devant la loi religieuse, considérée comme primordiale et imprescriptible. Lui, Landri, avait été entraîné. Il

172 I,*ÉMIORé

n'avait même pas agi d'après le raisonnement qu'il s'était fait dès le premier jour, celui d'une dette à payer aux Claviers'Grandchamp. Avait-il même agi? Il avait été agi, au sens littéral du mot. La personnalité du marquis l'avait comme suggestionné à distance. A ce remords d'avoir consulté dans un pareil cas, non point sa conscience, mais uniquement sa tendresse et sa pitié pour cet homme, s'ajoutait une terreur : celle que cette suggestion le trouvât de nouveau faible dans le second assaut qu'il aurait à subir. Il ne se doutait pas qu'avec son hérédité d'enfant de l'amour il aurait pour défendre sa paseion une tout autre énergie. La source de la force n'était pas chez lui dans la raison. Elle était dans le cœur. Il ne devait l'apprendre qu'à l'épreuve. Ce qu'il savait, c'était qu'avec les plus impérieux motifs de mettre l'irréparable entre M. de Claviers et lui, l'occasion lui avait été ofïerte, et il ne l'avait pas saisie. Il n'avait pas pu. Ces motifs restaient les mêmes. Cette tendresse par laquelle il s'était laissé dominer, au moment d'accomplir l'acte libérateur, était une tendresse blessée et empoisonnée. Elle l'avait rendu incapable d'infliger une certaine souffrance à cet homme. Elle le rendait incapable de vivre auprès de lui, comme il allait y être appelé, quotidiennement, puisqu'il était libre. Comment ne se le fût-il pas répété : en dehors de l'engagement d'honneur contracté vis-à-vis de Mme Olier, perdre cette seconde occasion de rupture avec le marquis, c'était se condamner dans l'avenir à une série infinie de scènes douloureuses dans lesquelles son secret serait découvert? M. de Claviers ne pourrait pas ne pas voir qu'il avait changé. Il s'en inquiéterait. Il chercherait... Landri se disait cela. Il concluait qu'à tout prix, et le plus tdt possible, il fallait avoir annoncé au marquis ses fiançailles. Et puis il doutait de son courage à faire cette déclaration, en se rappelant comme il avait faibli, défailli plutôt sur ce terre-plein de

LE TESTAMENT i73

l'église de Hugueville, où il était monté si déterminé. Il se demandait alors s'il ne serait pas plus sûr de profiter de ses arrêts pour écrire. Le colonel Charbonnier ne se départirait certainement pas de sa rigueur habituelle pour autoriser qu'il reçût une seule visite, même celle de son père. Par conséquent, si M. de Claviers était avisé par lettre de la promesse de mariage échangée entre Laiidri et Valentine, il ne pourrait de son côté exprimer son mécontentement que par lettre. L'officier était trop viril, malgré les contre-coups d'une sensibilité très voisine d'être morbide, et il respectait trop le sentiment qu'il portait à Valentine pour ne pas répugner à ce procédé de lâcheté. L'explication devait être, elle serait verbale, d'homme à homme. Elle aurait lieu la première fois qu'il se trouverait en tête à tête avec le marquis, et, pour couper court à un état de vacillation intérieure qui l'humiliait trop, il se dit, à voix haute :

— « Oui. ..La première fois. Je m'en donne ma parole d'honneur... »

C'était le vendredi soir qu'il avait prononcé ce serment, dont la netteté lui procura de nouveau un peu de calme. Le samedi se passa dans un trouble toujours bien fiévreux de ses pensées, mais où la résolution prise faisait du moins point fixe. Le dimanche apporta trois petits faits nouveaux sous la forme de trois lettres ; une du marquis lui-même, une de Valentine, une du notaire Métivier. Celle de M. de Claviers, très brève, avait à peine deux pages. Le vieux seigneur n'était pas épistolier. Il félicitait chaudement Landri « au nom de tous les Claviers-Grandchamp passés, présents et futurs ». Et il terminait : a Tu mettras le comble à la joie et à la fierté de ton vieux père en parlant aux juges comme il te l'a demandé... » Quels coups de poignard à recevoir que des mots pareils !.„ Et quels coup»

de poignard encore que les phrases où la tendre solitaire de la rue de Monsieur avait pourtant mis toute sa pitié ! Elle parlait, à celui qu'elle considérait comme son fiancé, du bonheur que l'incident de Hugueville avait dû causer à son père I Elle n'avait donc pas deviné toute la vérité? Le jeune homme entrevit cette nouvelle torture : les tentatives que ferait la tendre femme, quand ils seraient unis, pour le rapprocher du marquis, et son effort, à lui, pour résister à cette pression, sans se livrer. Ah ! il n'avait pas fini de souffrir I,.. La lettre du notaire était un billet très court aussi, mais il contenait une ligne trop énigmatique pour que Landri ne s'en inquiétât pas, dans les circonstances actuelles. M*' Métivier s'excusait de répondre un peu tard, ayant voulu d'abord instituer une petite enquête. II ajoutait que la présence de Landri à Paris n'était nullement nécessaire, et que, grâce à « l'incident inattendu qu'il connaissait », cette déplorable affaire était en voie de prompt et définitif arrangement. Quel incident? Chaffîn était-il vraiment infidèle, comme son ancien élève en avait eu l'intuition, et comme Jaubourg l'avait déclaré à son lit de mort? L'avait-on découvert et le moyen de paralyser ses menées? Avait-il avoué?... Ou bien... Déjà, on se le rappelle, Landri avait tremblé à l'idée que Jaubourg eût fait son testament en sa faveur. Mais non, il en aurait été avisé déjà officiellement... Le mieux, dans un semblable doute, était de provoquer aussitôt, de la part de Métivier, une explication sur ce passage si obscur de sa lettre. Cette solution était la plus simple et la plus sage. Tel est l'état de tension émotive, d'attente anxieuse du malheur où nous jettent certains chocs trop violents : Landri n'eut pas le courage de 8*y ranger. S'il ne s'agissait pas d'un legs Jaubourg, 1' « incident inattendu » le laissait indifférent au fond. Dans le cas contraire, il le saurait toujoura assez tôt. La journée de

LK TESTAMF.?»T 175

lundi ne devait pas se passer, en effet, sans qu'il fût renseigné et qu'il se trouvât en face d'un autre problème de conscience, plus cruel peut-être que ceux des jours précédents. Le tragique engendre le tragique, par une loi qui fait la moralité secrète de cette trop véridique histoire de la vie privée. Il est rare qu'il ne soit pas la conséquence d'une de ces fautes profondes dont l'expiation dépasse celui qui l'a commise. C'est une des formes de cette transmission du péché, de laquelle on a pu dire avec tant de vérité que rien ne nous heurte plus justement, et que « cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. »

Landri était donc seul dans son salon, durant cet après-midi de lundi, occupé en apparence, en réalité absorbé dans une de ces méditations de mélancolie comme il en avait tant subi cette semaine, comme il en subirait tant, il le sentait, des mois et des années I Le bruit du timbre annonçant une visite le réveilla de cet accablement. « On vient me notifier l'ordre d'informer, » se dit-il. « Tant mieux ! » Il entendit que soii domestique allait ouvrir la porte, et tout de suite des éclats de voix arrivèrent jusqu'à lui qui le firent sursauter. Cet accent impérieux, ce ton dominateur, c'était M. de Claviers qui bataillait contre la consigne :

— « Mais je suis le père !... » disait-il. « Je vous répète que je suis le père !... Un père a le droit de voir son fils, il me semble, et je le verrai... D'ailleurs, le voici... » Landri était en effet sorti du salon, bouleversé par cette arrivée. Il connaissait trop bien l'indomptable caractère du marquis, pour ne pas savoir que celui-ci écarterait l'ordonnance, de ses mains demeurées si robustes, plutôt que de s'en aller. « Ah I je te vois enfin, mon ami, mon fils. » Il avait pris le jeune homme dans ses bras, et il le pressait sur sa poitrine,

176 l'émigrjô

en répétant passionnément : « Mon fils !... Enfin je peux te répéter ce que je t'ai écrit, si mal et si court 1... La plume et moi nous sommes un peu brouillés depuis que mes yeux se gâtent. J'ai mon âge. Pas dans le cœur. Et ce cœur a bondi de joie et de fierté quand j'ai lu ta lettre... Oui, je suis heureux. Oui, je suis fier... Je serais accouru dès le samedi. J'ai dû voir Métivier pour d'ennuyeuses affaires, — je te conterai cela, — et hier encore, bien que ce fût dimanche... Ce matin, voilà que je trouve dans un journal qu'on parle de te mettre aux arrêts de forteresse. « Pas avant que je ne l'aie em- « brassé, » me suis-je dit ; et je fais comme l'autre jour, pour aller voir ce pauvre Charles : je saute dans le train. Je rentrerai cette nuit, et j'arriverai bien à temps pour mon rendez-vous chez Métivier. Car ce n*est pas fini de ce côté-là. Imagine-toi... Mais plus tard, plus tard... Parlons de toi... Tu vas bien? Que je te regarde. Un peu maigri et pâli... »

— « C'est que je ne sors plus, » expliqua le jeune homme. « Je suis aux arrêts de rigueur. »

— « Je ne te ferai pas punir davantage, au moins?... S'il le faut, j'irai demander l'autorisation au colonel... Quoique, après ce que tu m'as dit... »

— « C'est bien inutile, » répondit vivement Landri, qui ajouta : « On ne peut plus rien me faire... » Et cette parole avait dans sa bouche une signification trop juste. Le saisissement que lui avait donné la brusque apparition du marquis s'était aussitôt changé en une douleur inexprimable, la même qu'il avait éprouvée avec tant de force à leur rencontre dans la chambre mortuaire de Jaubourg. Les mouvements de M. de Claviers, son regard, sa voix, son souffle le bou« leversaient, et l'autre, qui s'apercevait bien de ce trouble, mais qui l'attribuait au chagrin de la carrière brisée, lui disait :

-i— « Ta es triste quand j'espérais tant te retrouver

SI heureux de t'en aller sur ce beau geste, que je t'avais un peu demandé? Tu te souviens?... Tu te souviens aussi combien de fois je t'ai dit, l'autre jour encore, dans la forêt, que tu ne pourrais pas rester avec ces gens-là? Un par un, ils chasseront du rang tous les hommes de cœur. Ce qu'ils veulent, ces misérables successeurs des Danton et des Carnot, lesquels du moins avaient du patriotisme, c'est une garde nationale encadrée par des mouchards... Redresse-toi, Landri. Aie l'orgueil du soufflet que tu viens de leur donner,.. Nous préparerons ensemble ta défense. Elle sera un manifeste. Nous montrerons à ces bleus, qui croient nous avoir exterminés, qu'il y a encore des blancs. Nous plaiderons à nouveau un procès qui dure depuis plus de cent ans, et dont nous devons appeler infatigablement, celui de l'armée de Condé. Nous proclamerons que la patrie, ce n'est pas la moitié plus un des Français vivants, comme le voudrait leur imbécile théorie des majorités ; que la loi, ce n'est pas ce que décrète la moitié plus un des représentants de cette moitié plus un... Dans le mot patrie, il y a le mot père, — patria, pater, — C'est la France telle que l'ont faite nos pères, la patrie, ou ce n'est rien. La loi, c'est la tradition, toUe qu'ils nous l'ont laissée à maintenir, ou ce n'est rien. Nous dirons que, même en 1906, nous ne reconnaissons pas 1789, nous autres, que nous n'avons jamais admis la nuit du 4 août, que nous sommes des gentilshommes, et qu'un gentilhomme n'exécute pas certaines besognes... Tu me laisseras te choisir ton avocat et l'endoctriner... Un manifeste Landri, je veux un manifeste et qui en suscite d'autres I... Voyons. Raconte-moi tout... Les journaux sont pleins de mensonges. Ils ont prétendu que tu avais hésité, que tu avais monté avec les sapeurs les marches de l'égHse?,.. Comment cela s'est-il passé?.,. »

178 L*ÉMIGBi

— « Mais comme ils l'ont dit, * répliqua le jeune homme.

— « Tu as hésité?... » reprit le marquis ; et, regardant Landri avec une tendresse infinie dans ses clairs yeux bleus : « Je comprends ta pâleur, maintenant... Le sacrifice t'a été très dur. Car c'est un sacrifice que tu nous as fait, que tu m'as fait, » ajouta- t-il, en ne croyant pas si bien dire. L* « Émigré » venait de parler, avec toute la passion d'un partisan qui, ne pouvant chouanner qu'en pensée, s'en donne à plein cœur. Il cédait la place au père. « Merci. » Et il serrait les mains de son fils. « Mais, ne t'y trompe pas, » continua-t-il, « c'est à la France aussi que tu l'as fait, ce sacrifice... Tu te souviens. Je te répétais cela encore, l'autre jour, que je te comprenais trop, que j'avais entendu, moi aussi, dans ma jeunesse, la voix tentatrice : on ne sert pas le gouvernement, on sert la France. Un de nos princes l'a dit fiiu procès du traître Bazaine : il y avait la France !... C'est la raison pour laquelle je t'ai laissé entrer à Saint-Cyr. D'ailleurs, porter l'épée, ce n'est jamais déroger. Suis seulement la logique de ta propre idée, et tu rejoindras la mienne, parce que la vérité est une... Qu'as-tu voulu en revêtant l'uniforme, encore un coup? Servir ton pays. Quel sesvice pouvais-tu lui rendre, qui fût plus complet, plus efficace que celui-là : maintenir intact aux yeux de tous le type du soldat-chevalier? Le Chevalier, vois-tu, c'est la règle idéale, restée permanente sous dep formes nouvelles et qui se retrouve dans ces mots : le drapeau, l'honneur militaire, le bien du service. C'est le Chevalier que la Révolution poursuit de sa haine aujourd'hui, sous le dolman ou la capote, comme autrefois sous l'habit des gardes du corps ou des chevaulégers. C'est contre lui qu'elle a inventé cette monstrueuse formule, une armée nationale, qui signifie : plus d'armée, une plèbe armée de fusils, de piques et

de canons !... Hé bien ! en refusant de marcher contre une église, tu viens, toi, de l'affirmer, une fois de plus, ce type du Chevalier. On leur présentait, dans l'ancien temps, lors de leur réception, une épée en forme de croix. Admirable symbole de nos ancêtres, la force réglée par la foi, c'est-à-dire par la justice et la miséricorde ! La Croix, c'est cela : une justice qui a pitié... Tu as proclamé hautement que le Chevalier et le Soldat ne font qu'un. Tu as été l'Exemple. C'est tout le devoir militaire. Toi et ceux qui précédemment ont agi comme toi, vous avez reculé l'heure où la France n'aura plus d'armée, en maintenant le principe... Tu sais le prix que j'attache à ces maintenances-là... Tu comprends à présent qu'il faut quelquefois démissionner de sa vie pour garder intact le germe de l'avenir, pour sauver l'honneur. C'est ce que faisaient les anciens quand ils s'en allaient de leur ville en emportant leurs Dieux... J'ai toujours tant aimé ce symbole. D est chrétien déjà dans son paganisme... J'ai quelque idée que dorénavant tu t'entendras mieux avec ton vieux père... Et puis tu l'aideras à vieillir. Tu m'es témoin que je ne me suis jamais plaint. Je n*ai pas voulu t'imposer les exigences de mon égoïsme. Mais pourquoi ne te l'avouerais- je pas? Grandchamp m'a paru quelquefois bien vide, bien vide l'hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Les amis s'en vont les uns après les autres. Vois mon pauvre Charles... A mon âge, on est las d'enterrer, las de survivre... Tu m'aideras à exorciser ces diables noirs. Nous ne nous quitterons plus... Mais qu'y a-til?... »

— « Il y a, » répondit le jeune homme, « que je ne peux pas supporter de vous entendre parler ainsi I... » Il avait ébauché un geste pour arrêter le marquis, et il laissait échapper un cri de douleur dont il avait du moins une explication à donner, qui n'était pas toute la vraie. Coûte que coûte, il lui avait fallu inter-

180 l'émigb*

rompre des effusions qui lui faisaient trop de mal et des déclarations d'idées, d'une si involontaire et si atroce ironie, adressées à lui, à l'enfant de la faute, au gentilhomme par imposture. Il lui avait fallu en finir I « Oui, » insista-t-il, « je ne peux pas... Cette vie en commun dont vous me parlez, vous ne voudrez pas la mener avec moi, quand je vous aurai dit ce que je dois vous dire... L'autre jour... dans notre conversa» tion de la forêt, à laquelle vous venez de faire allusion... je vous ai parlé d'un mariage... Il va se faire... Depuis mardi dernier, je suis fiancé... »

— a Fiancé?... » s'écria le marquis. « Landri, ne me dis pas que c'est avec cette Mme Olier... »

— « C'est avec Mme Olier. Je lui ai demandé sa main. Elle me l'a accordée. Nous avons échangé nog paroles. Elle sera ma femme... »

— « Tu lui as demandé sa main?.,. » répéta M. de Claviers. « Après cette conversation, alors que tu savais... » ■

— « Que vous me refuseriez votre consentement? Oui, » dit le jeune homme.

— « Et Mme Olier sait que je te l'ai refusé?,., »

— « Je ne lui ai pas dit que je vous avais parlé. »

— « Et elle a accepté de se fiancer à toi, sans s'inquiéter de ce que je ferais, moi le père? »

-^ « Elle a eu foi en moi, » répondit Landri. Pou-< vait-il expliquer dans quelles conditions de suprême douleur, presque d'agonie, Valentine et lui avaient lié leurs destinées? Et pourtant, que M. de Claviers la jugeât mal, qu'il la prît pour une intrigante, lui était trop pénible I II savait sa façon de penser. Il avait encore dans l'oreille ces paroles : « ... Il faut qu'elle soit très pure et très délicate... Elle ne voudra jamais que tu l'épouses contre la volonté de ton père... Si elle n'avait pas cette hauteur d'idées, tu ne l'aimerais pas... » Et il suppliait : « Je vous demande de ne pasi

LE tESTAMENf 181

me parler d'elle... Étant donné ce qu'elle m'est maintenant, je ne dois pas permettre que personne prononce devant moi un mot qui puisse l'atteindre... Pas même vous... »

— « Commence' toi-même par ne pas me rapporter d'elle des actions qui ne sont pas celles de la femme que j'avais crue d'après tes confidences... Je ne te parle pas d'elle. Je ne la connais pas. Je te parie de son procédé envers notre famille. Oui ou non, en sera-t-elle de notre famille, si tu l'épouses? Oui ou non, suis- je le chef de cette famille? Ai-je le droit d^ défendre le nom des Claviers-Grandchamp?... » Il s'était levé et il marchait sur son fils, lés bras^ croisés, avec une poussée de sang à son vieux visage, ce sang dont il revendiquait les droits et vis-à-vis de quel interlocuteur I « Et c'est au moment où je perdais mon plus cher ami que tu m'as fait cela, quand tu savais que j'allais avoir tant de peine !... Qui est-elle ëonc, cette femme, pour t'avoir dénaturé ainsi le cœur?... Mais qui peutelle être, sinon une coureuse de titres et de fortune, ayant projeté ce qu'elle a projeté, de s'imposer à nous, et à moi tout d'abord, que je le veuille ou non, par la force du fait accompli?... Hé bien ! le fait ne s'accomplira pas. Ce mariage n'aura pas lieu. Moi, ton père, je ne veux pas qu'il ait lieu ; tu entends, Landri? Je ne le veux pas... »

Le jeune homme avait subi ce formidable assaut, sans répondre. Il avait frémi en entendant énoncer ce jugement sur Valentine. Mais M. de Claviers était la seule personne au monde contre laquelle il ne pût pas défendre la femme qu'il aimait. Élever, la voix contre lui, où donc en aurait-il pris le droit, même s'il en ava t eu la lorae? Et pour essayer d'arrêter cependant cette indignation dont il ne prévoyait pas jusqu'où elle s'emporterait, étant donnée la violence native de cet homme, il dit seulement, il gémit plutôt i

i^iPot-j

— a Je ne la défendrai pas contre vous... Pas un mot ne sortira jamais de ma bouclie qui manque au respect que je vous dois... A cause de cela, souvenezvous qu'elle est une femme et que je l'aime... »

— « Elle a bien oublié que je suis ton père... » répliqua l'irascible marquis. Mais il n'avait pas menti, quand, tout à l'heure, il avait prononcé avec un accent de pitié dans la voix cette parole : un chevalier. Le sens légendaire de ce vieux mot, profané par le plus abusif usage, demeurait pour lui une vérité vivante. Il suffit que le jeune homme lui adressât cet appel pour qu'il interrompît ce réquisitoire contre une absente. Il s'assit de nouveau, et accoudé à la table, le front dans les mains, il reprit, après un silence, d'un accent où la colère avait cédé la place à la tristesse :

— « Alors, tu m'enverras des sommations respectueuses, toi? à moi? »

— « Il le faudra bien, » répondit Landri, « si vous ne m'accordez pas votre consentement. » Il était perdu, s'il s'abandonnait à l'émotion dont cette plainte, tellement tendre dans sa virile simpHcité, l'avait de nouveau rempli. Cette constante mise à vif de sa sensibilité par la seule présence de cet homme lui prouvait une fois de plus combien l'énergie de la rupture était nécessaire. Il le chérissait, il le vénérait trop pour pouvoir vivre auprès de lui dans le mensonge.

— « Tu m'enverras des sommations? » répéta le marquis, et l'emportement le ressaisissait : « Hé bien I Envoie-les, car je ne consentirai jamais 1 Non. Jamais !... Il ne s'agit pas là d'un caprice, tu dois pourtant le savoir. Il s'agit de ce qui a été la raison d'être de toute mon existence. Quant à l'autorité au nom^ de laquelle je t'interdis, entends-tu? je t'interdis ce mariage, tu peux la braver et la violer. Les affreuses lois d'aujourd'hui te le permettent ; mais, en l'osant, tu feras pire que si tu avais brisé là porte de l'église de Hugue-

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ville, l'autre jour. Tu outrageras ton père. C'est déjà fait !... Je veux croire, » continua-t-il, après un nouveau silence durant lequel il avait visiblement essayé de se dompter, « que tu réfléchiras. Tu as hésité aussi à Hugueville, et puis le sang des Claviers l'a emporté en toi sur ce virus d'idées modernes, dont je ne vois que trop combien tu es infecté. Ce mariage hors de ta classe, c'est toujours la révolte contre les préjugés. Si les nôtres ne les avaient pas eus, ces préjugés, depuis tantôt neuf cents ans, toi et moi, ne serions-pas des Claviers-Grandchamp. Si tu veux, par faiblesse, par égarement, cesser de te conduire comme un d'entre eux, un code infâme ne me permet pas de t'en empêcher ; mais, sache-le, je mourrai désespéré !... Rien I Cela ne lui fait rien I... » continua-t-il en se levant ; et il allait et venait dans la chambre. « Il ne répond rien I... Quand je te vois ainsi, muet, fermé, insensible à ma douleur, je n'en crois pas mes yeux... Mais réponds-moi donc. Parle-moi. Demande-moi du temps au moins, que je ne m'en aille pas sur cet horrible mot, cette menace contre ton père. Car tu m'as menacé. Tu m'as dit : « Il faudra bien !... Il faudra bien 1... » Voyons, Landri, dis que tu regrettes ces mots, dis que je t'ai ébranlé... »

— « Vous me déchirez le cœur, » repartit le jeune homme. « Mais j'ai donné ma parole. Je la tiendrai. J'épouserai Mme Olier. »

— « Et moi, » dit M. de Claviers que cette résistance contenue achevait d'exaspérer, « je te donne jna parole que, si tu le fais, je ne te reverrai plus... C'en est assez 1 » continua-t-il impérieusement. « Voici une heure que je te montre toute la tendresse, tout l'amouf que j'ai pour toi dans l'âme, tout mon chagrin aus^i, et que tu me braves... Dieu sait que je n'étais pas venu ici avec l'idée de te parler comme je vais faire... Mais tu n'auras pas défié impunément la majesté pater»

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nelle ! » Et c'était vrai qu'à cette minute une majesté émanait de lui, celle de ces pères de jadis, qui, justiciers privés, condamnaient leurs fils à l'emprisonnement, aux galères quelquefois (1). « Tu me demanderas pardon, entends-tu? de ce que tu viens d'oser me dire, ou je ne te reversai plus... Et pour te prouver que cette volonté d'une séparation entre nous, si tu n'obéis pas, est définitive chez moi, je vais commencer, sitôt rentré à Paris, dès demain matin, par disjoindre nos intérêts. Nous sommes occupés, Métivier et moi, depuis ces derniers jours, à mettre de l'ordre dans mes affaires que l'imprôvoyance de Chaffin avait laissées arriver à un mauvais point. J'en profiterai pour te rendre et ta procuration, et toute ta fortune. Je t'épargnerai de me les redemander. »

— « Moi? » s'écria Landri... « Vous ne croyez pas... » Les noms de Chaffin et de Métivier lui avaient Soudain rappelé la catastrophe financière dont l'imminence l'avait tant épouvanté. Il avait demandé le secret du notaire, et il était bien sûr que sa démarche auprès de celui-ci était ignorée du marquis. Elle n'avait donc pu être interprétée comme un procédé suggéré par Valentine pour rentrer en possession de ses capitaux. Si pourtant Métivier avait manqué à la discrétion professionnelle? Si cette dernière petite phrase signifiait ce soupçon?

— « Je ne crois rien, » interrompit M. de Claviers» « sinon que l'on ne s'arrête pas sur certains chemins... » Puis, prouvant ainsi qu'il tenait à rester juste, même

(1) Merlin, Répertoire de. jurisprudence ': Puissance pater- \ nelle, sect. III, § 1 : « Basset fait mention d'une sentence rendue 'par un père lui-même, de l'avis de sa famille, contpe son fils... Il le déclara indigne de succession et le condamna aux galère.' pour vingt ans. M. le procureui général du Parlement de Grenoble appela a minimâ de cette sentence, et, par arrêt du 19 septembre 166d| le fils lut condamné aux galères perpétuelles* » '

dans cette exécution du fils rebelle : « Mais comme tu n'en es pas là encore, et que tu pourrais au contraire te faire des scrupules, étant donné que je t'ai parlé de mes charges, tu sauras que tous mes embarras ont cessé, grâce au dévouement d'un ami. Charles Jau* bourg n'avait que des parents éloignés, et dont il avait à se plaindre. Il m'a, par son testament, laissé toute sa fortune. J'étais venu t'annoncer cette nouvelle aussi, » ajouta-t-il avec un soupir, « et te lire les termes de ce testament. Rien de plus haut comme sentiment, de plus délicat. J'ai accepté, parce que c'est de l'argent absolument propre d'abord : le père de Charles était la probité même ; — parce que je ne lésais personne, ensuite : ses cousins sont tous riches, et il ne les voyait plus ; — enjBn parce que je l'aimais, autant qu'il m'aimait... On compte dans la vie les afïections qui ne vous déçoivent pas... D'ailleurs, je n'ai pas besoin de te dire que, sans cet héritage, ta fortune, à toi, était intacte. Je donnerai ordre à Métivier de se mettre en rapport avec toi pour ce règlement... Quant à moi, le jour où tu voudras retrouver un père, tu en sais la condition... Adieu. »

Landri l'avait écouté parler avec un inexprimable mélange de terreur et de révolte, terreur de laisser voir l'excès de son trouble, révolte contre l'infamie dont il était le témoin paralysé. Tel était donc le moyen, l'afîreux moyen imaginé par Jaubourg pour laisser toute sa fortune à son fils I Et lui, ce fils, permettrait-il que cet argent fût accepté ainsi, avec cette reconnaissance émue et confiante, par ce gentilhomme si fier et d'une si magnifique intégrité morale? Se ferait-il le complice, par son silence sur ce qu'il savait, de cette suprême trahison, car cette générosité mensongère ne mettait-elle pas le comble à l'outrage? Le cri de la protestation était sur ses lèvres, et il ne le poussait pas. H y avait quelque chose de plus

atroce que de ne pas avertir cet honnête homme abusé : c'était, pour l'enfant de sa femme, de lui dire ce qu'avait été cette femme. M. de Claviers avait marché vers la porte. Il semblait attendre un mot, un geste, un regard, et Landri se tenait debout, silencieux, les yeux baissés. Le marquis esquissa lui-même un mouvement de retour. Puis, devant la persistante immobilité du jeune homme, ses épais sourcils se froncèrent, ses prunelles s'assombrirent.. Il répéta :

— « Adieu. Tu sais que je te dis adieu. »

— « Adieu, » fit Landri, sans relever ses paupières, tandis que, haussant ses puissantes épaules, l'autre sortait de la chambre pour ne pas céder à la nouvelle vague d'indignation qui soulevait son grand cœur.

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