‹ L'émigréChapitre 8 sur 18 · FORS L HONNEUR · texte numérisé non relu

FORS L HONNEUR

Quatre semaines s'étaient écoulées depuis que le jeune homme avait entendu s'éloigner dans l'antichambre de son appartement le pas irrité du chef de la maison de Claviers-Grandchamp, sans qu'il le rappelât pour lui crier la vérité, pour empêcher cette monstrueuse injustice : les dettes de ses imprudentes, mais généreuses, mais chevaleresques prodigalités payées avec l'argent de l'amant de sa femme ! Landri se retrouvait, après ces vingt-neuf jours, à la même place et à, la même heure, parmi le même cadre d'objets familiers où s'étaient écoulés ses arrêts. Il était libre maintenant. Il venait, la veille, d'être condamné, par le conseil de guerre de Châlons, à quinize jours de prison, par cinq voix contre deux, avec le

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bénéfice de la loi de sursis. Rentré de Châlons è Sain> Mihiel, il avait trouvé chez lui un communiqué o(ii ciel, lui signifiant que « par décision présidentielle, en date de ce jour, le lieutenant de Claviers-Grandchamp était mis en non-activité par retrait d'emploi ». C'était le véritable ci-gît du soldat, . cette feuille de papier, bien plus que le billet du colonel, reçu au retour de l'expédition de Hugueville. Landri l'avait froissée et jetée, sans plus s'en occuper. D n'avait d'attention que pour un télégramme qu'il lisait et relisait indéfiniment, assis, la tête dans sa main, — à la même table et dans la même posture que le marquis l'autre jour, — tandis que son valet de chambre et son ordonnance allaient et venaient dans les pièces, occupés aux malles. Landri rentrait à Paris par le train de nuit. Ce télégramme dans lequel il s'absorbait ainsi était signé du maître d'hôtel de M. de Claviers. C'était la réponse à la seule lettre qu'il eût écrite au marquis depuis leur entretien. Il la lui avait adressée au sortir du conseil de guerre, pour lui annoncer le verdict. Il y avait fait une allusion discrète, mais très nette, à son projet de mariage, et indiqué qu'il se proposait de venir à Paris, à moins que « son père » — il continuait de l'appeler ainsi — n'y vît une objection. Il lisait et relisait la dépêche, qui lui accusait réception de cette lettre : « M. le marquis, obUgé de partir pour Grandchamp, me charge de dire à M. le comte, en réponse à sa lettre, qu'il l'attend rue du Faubourg- ^ Saint-Honoré, demain. — Garnier. » Que M. de Clat viers n'eût pas désarmé de sa rigueur, cette missive, si v61ontairement impersonnelle et dans des circonstances pareilles, le prouvait açsoz :

— « Pourtant, il veut me voir?... » se disait Landri. « Cette conversation sera de nouveau bien pénible. Je lui dois de ne pas m'y dérober... »

Dès la réception de cette dépêche, il avait tendu

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toutes les énergies de son âme à envisager cette ren» contre au point de vue qui n'avait pas cessé d'être le sien, durant ce mois d'une solitude presque absolue. Il l'avait passé tout entier à se définir son deVoir, et toujours il avait abouti à cette double nécessité : silence et séparation, séparation et silence. Il n'avait pas eu, durant ces interminables heures de méditation, une minute de doute. Pas une minute, non plus, il n'avait cessé de souffrir, à la pensée de ce testament, de l'abominable abus de confiance commis à son profit par son vrai père et dont il lui fallait être le complice, sous peine de commettre un crime plus abominable, en brisant le cœur du plus loyal des hommes, en désho- \ norant sa propre mère. Le remords de cette particijt^pation forcée au pire des mensonges devenait la forme de sa douleur. Chaque fois qu'il s'était rappelé, depuis ces quatre semaines, la foudroyante révélation, tout de suite il avait pensé au procédé employé par le mort pour lui laisser sa fortune, et frémi de révolte impuissante. Aucun incident ne l'avait distrait de cette obsession : ni les interrogatoires de l'enquête instituée contre lui, ni les conférences avec son avocat, ni la comparution devant ses juges, ni les manifestations provoquées par son acte. Des témoignages de sympathie lui étaient venus par centaines de toute la France, émanant d'officiers supérieurs et de camarades, même de simples cavaliers. Il avait reçu aussi quantité de lettres et de cartes postales, remplies d'ignobles injures. C'était le signe que le marquis de Claviers avait eu raison : le geste de refus devant la porte de l'église à cambrioler, puisqu'il exaspérait les ennemis de l'armée, correspondait vraiment à un besoin profond de la conscience militaire. Hélas I ce n'était qu'un geste, qu'une simulation. L'officier avait obéi à un sentiment qu'aucun de ses admirateurs ou insulteurs ne pouvait même soupçonner. Éloges et oritjiques ne lui étaient pas plus

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Rrrivés que les autres impressions du monde extérieur. Seules, les lettres de Mme Olier avaient trouvé le secret de lui communiquer uc peu de leur tendresse^ Il en avait reçu une chaque jour. Assurément, la charmante femme se rendait compte qu'elle l'avait blessé, le premier jour, en lui parlant de M. de Claviers. Jamais plus, dans ces longues causeries, la plume à la main, elle ne mentionnait môme l'existence du mar» quis. « On lui a dit l'héritage, » en ayait conclu Landri, « et elle a compris. » Il devinait juste. Mme Privât, venue à Paris, pour l'enterrement de Jaubourg, avait fait une visite à Valentine. Elle lui avait raconté, avec l'aigreur d'une parente évincée, le testament de son cousin :

— « Vous vous rappelez ce que je vous avais dit de sa passion pour Mme de GlavierS'Grandchamp? Aujourd'hui il laisse toute sa fortune à M. de Claviers- Privât ne veut jamais voir le mal. Il prétend que c'est la plus sûre preuve qu'il ne s'est jamais rien passé.,. Avouez, ma chère amie, que ça n'a pas bon air... »

Mme Olier n'avait rien répondu. Mais son cœur s'était serré de pitié. Elle avait revu Landri, dans leur dernière conversation, paralysé tour à tour et convulsé de souffrance, et elle avait pénétré la terrible vérité. Son affection s'était faite plus douce, plus caressante à travers la distance, et par cet après-midi d'avant son retour à Paris, penché sur cette dépêche énigmatique, présage certain de nouvelles luttes, l'ofïicier con-» damné évoquait, pour dominer ses troubles, l'image de son unique amie, la fiancée et la consolatrice.

— « Je la reverrai demain... » se disait-il. « Je pourrai garder le secret que l'honiieur me commande, et elle lira en moi, elle me plaindra. Elle m'aime I... // va me demander d'y renoncer. J'ai eu de la force contre le premier assaut. Je suis sûr d'en avoir davantage contre le second... Mais est-ce bien de cela qu'il

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veut me parler?... Et de quoi pourrait-ce être?... » Déjà, dans cette question que Landri se posait, ou plutôt qui se posait en lui, malgré lui, une autre hypothèse était enveloppée. S'il était vrai que Mme Olier eût entendu parler des assiduités de Jaubourg auprès de Mme de Claviers, — et de cela il ne doutait pas, — d'autres en avaient entendu parler aussi, d'autres en parlaient. Dans le premier sursaut de la révélation, c'avait été l'immédiate pensée du fils. On se rappelle comment, parti pour le cercle de la rue Scribe, après la scène de la rue de Solferino, il avait, rien que pour avoir vu un membre du Cluh en passer le seuil, fui, d'une fuite affolée et sauvage, avec l'épouvante d'un coupable devant un témoin de sa honte. Le testament de Charles Jaubourg avait dû réveiller tous les propos, déchaîner de nouveau la malveillance assoupie. Qui sait si le marquis n'avait pas reçu des lettres anonymes, si le soupçon ne s'était pas éveillé en lui? Un détail avait étonné Landri, plus que tous les autres, parmi les incidents de ces ({uatre semaines. Voici qu'en méditant sur le sens caché de cette dépêche, il se prit à y repenser, et il y attacha soudain une souveraine importance. Comment M. de Claviers n'avait-il donné aucune suite à un des projets examinés dans leur entretien : le choix d'un avocat? Le motif qui le rendait irréconciliable sur le point du mariage avec Valentine, c'était le respect, le culte, l'idolâtrie de son nom ; ce même motif n'aurait-il pas dû le faire persévérer dans son idée initiale? L'héritier de ce nom était traduit devant un conseil de guerre. C'était là un fait public, et qui n'avait rien à voir avec leur dissentiment privé. Comment « l'Émigré » n'avait-il pas tenu à ce que l'inculpé fût défendu — c'avait été son premier mot — sur le terrain du principe auquel il dévouait sa vie : l'honneur du gentilhomme? Entrer en communication avec sou fils n'était pas nécessaire pour cela. Il eût suffi d'en-

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voyer au jeune homme un défenseur « endoctriné », suivant son autre mot. Il ne l'avait pas fait. Pourquoi? Landri avair dû s'adresser au notaire Méti\'ier, qui lui avait expédié un de ses parents, praticien distingué, mais purement professionnel. Le marquis et cet avocat ne s'étaient pas vus. Pourquoi?... Cela signifiait-il qu'un événement était survenu? Lequel? Cet éveil de soupçon? Ou bien la colère de la puissance paternelle offensée suffisait-elle à expliquer cette abstention? Landri éprouva un tel besoin de le croire qu'il alla prendre, parmi les livres déjà emballés, l'ouvrage où était ramassée et resserrée l'essence des idées du marquis, V Histoire et la Généalogie de la maison de Claviers- Grandchamp^s^e titre seul le fit tressaillir, mais il se rappelait y avoir lu une note qu'il lui fallait à tout prix retrouver. Quand il la tint, il en épela mot par mot, à voix basse, toutes les syllabes. Il voulait y voir une explication de l'attitude du Féodal, froissé dans une de ses convictions les plus intimes. C'était un fragment d'une harangue prononcée en 1783, par l'éloquent Duveyrier, devant le Parlement de Paris. M. de Claviers avait cité ce passage, à propos de la sévérité d'un de ses ancêtres pour un fils, un cadet, avec un commentaire enthousiaste et en soulignant les dernières lignes comme pour se les approprier. Duveyrier soutenait dans ce plaidoyer la dénonciation d'un père en justice contre sa propre fille. « ... Peut-on, » disait-il, « peut-on,' sans s'affliger, considérer quel intervalle immense nous sépare de ceux qui nous ont transmis nos lois? Par quels degrés d'affaiblissement nous avons substitué à cette énergie de l'âme, à la force de la véritable vertu, une sensibilité factice qui s'effraie du moindre effort ; non pas cette sensibilité saine, inséparable de l'humanité, qui plaint le criminel en punissant le crime, mais cette flexibilité du caractère, cette mollesse du cœur, qui nous fait acheter par notre indul-

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gencc l'indulgence des autres et que nous nommons sensibilité pour légitimer notre faibleBse, pour l'ennoblir même, s'il était possible !.,, Dans les derniers temps de la République, au moment où la discorde introduisait la dépravation, Aulus Fulvius déserte Rome pour guivre Catilina, Son père le rappelle. Ce citoyen rebelle à la patrie est encore un fils respectueux. Il obéit. Il vient subir le jugement de mort prononcé par son père. Nos aïeux admiraient cet exemple d'une vertu sublime. Nous le croyons sévère. Nos petits-fils le trouveront barbare. Nous commençons à nous étonnner quun père exerce le droit que la loi lui donne, de venger son honneur trahi, son autorité méprisée. Nous finirons par lui retirer ce droit. De V impossibilité de punir les enfants naîtra le mépris du père, V insubordination, la révoUe et Vuniverselle anarchie.,, »

-r- «t Voilà sa façon de penser, et la plus profonde, » conclut Landri en refermant le gros livre. « Cela suffît pour que ma résistance l'ait exaspéré, et qu'il n'ait plus voulu s'occuper de moi jusqu'à ce que j'aie plié... Où avais-je l'esprit? Il désire me voir demain pour ces mêmes affaires dont il m'a (ait écrire par Métivier. Vais- je m'imaginer aussi qu'il a des raisons mystérrieuaes pour séparer nos intérêts? Il m'a déclaré ici même cette résolution. Rien que cela prouve quelle idée il se fait de ma faute à son égard. Pour lui, c'est un crime... Je devrais tant me féliciter qu'il ait cette rigueur dans ses convictions I,.. ^

Cette explication était très plausible. Elle n'apaisa pas la vague inquiétude où le télégramme avait jeté Landri. Voici pourquoi. M® Métivier lui avait, une quinzaine de jours auparavant, envoyé de nombreux papiers à signer, en les accompagnant d'une assez longue épître, plus personnelle. Il y racontait qu'il approuvait beaucoup cette séparation de fortunes entre le père et le fils, et qu'il y voyait un très bon

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signe pour l'avenir. Il ajoutait que M. de Claviers avait, sur ses conseils, confié la liquidation de ses dettes à un ancien clerc à lui, un M. Cauvet, avocat particulièrement occupé de choses notariales. Ce Cauvet avait presque immédiatement découvert une grave irrégularité. Chaffin avait été renvoyé. « Peut-être M. le marquis, » remarquait le prudent Métivier, « a-t-il été un peu dur. Quoique la fraude fût bien probable, elle n'était pas tout à fait certaine... »

— « J'avais donc raison, » avait pensé Landri sur le moment ; « Chafïin aussi trahissait |... » Et il s'en était tenu là. Dans ses réflexions actuelles, les choses prenaient un autre aspect. Cette violence dans l'emportement était certes un trait du caractère de M. de Claviers. Il n'était pas besoin d'autres raisons, pour l'expliquer, que cette découverte d'une infidélité. Mais les conséquences? Landri se souvenait que le fils de l'administrateur congédié de la sorte était Pierre ChafTm, le médecin qui avait veillé Jaubourg agonisant. Si pourtant ce garçon avait répété à son père ce qu'il avait certainement entendu?... Si pour se venger celui-ci répétait ce secret à son tour?... S'il l'avait écrit à l'intéressé?... « Non, u se répondit Landri, « Chalfin a pu être tante par l'argent qui lui passait entre les mains et devenir un voleur. Ce n'est pas un monstre. Pierre, lui, est un médecin. Il en existe encore et beaucoup qui gardent le secret professionnel. Rien n'a pu se produire de ce côté, ni d'aucun autre... Notre conversation de l'autre jour suffît bien 1... »

En dépit de ces raisonnements, cette rentrée à Paris, dans ces conditions et sur ce télégramme, donnait au jeune homme un insurmontable sentiment d'appréhension. — « C'est d'être enfermé dans cet appartement, où j'ai eu trop de chagrin, qui me trouble, » se dit-il, et il sortit, pour essayer do vaincre

cet énervement par la marche. Il employa cette fin de l'après-midi à des visites d'adieu. Elles ne lui donnèrent pas non plus ce calme dont il avait, après tant de secousses, un besoin presque physique. Il aurait pu mesurer le degré du changement accompli en lui, depuis ces quelques semaines, à ce petit fait : durant cette dernière promenade d'une extrémité à l'autre de cette ville qui avait été sa dernière garnison, il n'éprouva pas une minute la nostalgie du métier qu'il avait tant aimé. Une préoccupation emportait tout, de la même nature que celle qu'il avait subie devant le télégramme et qu'il avait voulu secouer : savoir si la nouvelle du testament infâme était arrivée jusqu'à ses camarades et ce qu'ils en pensaient. Landri avait su vaguement autrefois, sans s'y intéresser, que le commandant Privât était un cousin éloigné de Jaubourg. Il n'eut pas plus tôt mis le pied sur le trottoir qu'il se le rappela. Cet officier avait pris sa retraite, l'autre hiver. Il était resté certainement en correspondance avec quelques-uns de ses compagnons d'armes. Leur avait-il écrit cette nouvelle, avec quels commentaires? Si oui, quel jugement portaient tant de cœurs droits et simples, dont il connaissait la loyauté intransigeante, sur l'acceptation de M. de Claviers? Une telle idée n'était pas de celles qui en permettent d'autres. Vainement les tableaux d'activité militaire, partout épars dans les rues de Saint-Mihiel, se multipliaient-ils, autour du lieutenant chassé du service, comme pour lui représenter ses rêves de jeunesse et leur écroulement, n n'y prenait pas garde. Il put ainsi passer, sans que le désespoir l'étoulfât, devant cette porte du Quartier, qu'il franchissait, l'autre jour encore, avec une telle volonté de garder son uniforme. Il croisa, sans que son cœur se déchirât, plusieurs cavaliers de son ancien peloton, conduits par son successeur, lequel était monté précisément sur Panthère, devenue, en ces

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quelques semaines, une docile et fringante jument d'armes. Il reconnut le profil insolent et gouailleur de Baudoin, le visage déjà moins ouvert de Teilhard, évidemment repris par des influences d'anarchie. C'est une des plus amères tristesses que puisse éprouver un vrai chef : voir se fausser entre d'autres mains l'outil vivant qu'il avait espéré et commencé de façonner. Landri ne s'en émut qu'à peine. Tout au contraire, il ressentit un intense soulagement à constater que ni Despois, ni Vigouroux, les deux premiers officiers auxquels il rendit visite, n'avaient le moindre soupçon du legs fait aux Claviers par le cousin de Privât. Il eut le courage de leur nommer l'ancien commandant à l'un et à l'autre. Visiblement, ils ne pensaient pas à lui depuis des mois. Ils avaient bien d'autres soucis en tête, qu'ils épanchèrent tous deux, à leur manière.

— « ... Vous voilà perdu pour l'armée, » lui dit Despois. « Vous, un si bon officier, quel dommage !.., C'est ce que je reproche le plus aux malheureux qui nous gouvernent, de ne pas comprendre que, chez nous surtout, un homme ne se remplace pas... Un homme? Quand on en a un et qui veut servir, on doit tout faire pour le garder. Un homme, en campagne, ça en vaut dix, vingt, trente, cent ; ça en vaut mille... On croirait qu'un esprit de vertige est dans nos tyrans, qui les pousse à éliminer de l'armée les gens de cœur, c'est-àdire les loyalistes, ceux dont leur République a le moins à craindre. L'officier qui refuse, comme vous, d'enfoncer une porte de chapelle, c'est l'officier qui ne conspire pas, parce qu'il a des scrupules, et ces insensés ne le comprennent point 1... Moi aussi, » avait-il ajouté, « je m*en irai, et bientôt... Je ne crois pas que j'y tiendrai. Hier on nous faisait marcher contre les églises, demain nous serons appelés à faire campagne contre des grévistes. Cette seconde besogne n'est pas plus celle d'un soldat que la première. L'arinée peut s'em-

ployer, par exception, à assurer l'exécution des lois. Ce doit être une exception. Elle a, pour raison d'être, la guerre, et non pas la police. Nos politiciens ont rhorreuï de la guerre, de cette mâle et sainte école d'héroïsme. Ils ont le goût ignoble des coups de force dans la rue. Tenez : on parle de nous envoyer, cette semaine, mettre de l'ordre aux forges d'Apremont... Faites-nous donc une politique de paix à l'intérieur, messieurs, et de dignité fière à l'extérieur I... Adieu, Claviers. Je souhaite que nous nous retrouvions, où vous deviaez, botte à botte, et chargeant l'ennemi... Mais aurons-nous encore des cavaliers pour nous suivre?... J'ai tort. On n'a pas le droit de désespérer, si près de Vaucouleurs. Que voulez-vous? Cela crève le cœur de votre vieux capitaine de vous voir partir... »

— « Hé bien ! Ils vous ont fendu l'oreille, mon brave Claviers, » tel fut le premier cri de Vigoureux. (( Ah ! les... » et le lieutenant de dragons, qui appartenait à la grande tradition des Kléber et des Cambronne, lâcha un terme de corps de garde à l'adresse des persécuteurs de son camarade. « Savez-vous qu'il a failli m'en arriver autant?... Et pourquoi? Pour avoir échangé deux ou trois phrases avec vous, quand nous sommes descendus de cheval au retour de Hugueville. Ah I ça n'a pas traîné. L'après-midi même, le colonel me faisait venir. « Est-il vrai que vous avez « félicité publiquement M. de Claviers? » m'a-t-il demandé. « J'ai causé en effet avec Claviers, » ai-je répondu, « mais en tête à tête, hors du service ; et si « quelqu'un prétend avoir assisté en tiers à notre « entretien, il a menti. » Charbonnier a hésité une minute. Il a beau avoir les idées que vous savez, il est bon diable. Et puis, Vigouroux, Charbonnier, ça rend le même son, ces noms-là, au lieu que Claviers- Grandchamp... Enfin 1... « Va pour cette fois encore, »

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m'a-t-il dit. a Soyez moins bavard, jeune homme. Vous « pourriez tomber sur un autre colonel que moi. » Il n'en a rien été de plus. Mais vous voyez, deux minutes de conversation, et nous avions déjà été mouchardés... Ça empoisonne la vie, Claviers, d'être au milieu des fichards... Ça me gâte la cuiBine du mess, qui, juste* ment, n'était pas trop mauvaise cette année. Je ne sais pas manger sans causer, et personne n'ose plus parler autour de la table. Si tous les bons comme vous, les solides, dont on était bien sûr, disparaissent, que deviendrons-nous?... C'est égal. Charbonnier et ses flics diront ce qu'ils voudront, je vous félicite de nouveau, et je vous autorise à répéter partout que Vigoureux vous a crié par deux fois bravo... »

Privât n'avait donc rien écrit ! Voilà toute la signification qu'eurent, pour leur ancien camarade, ces / propos des deux officiers, l'un si distingué de nature, '^^' l'autre si simple, tous deux également épris du service et blessés au vif de leur honneur militaire par des procédés misérables. Plus tard Landri devait souvent revoir en pensée le regard tristement clair de Despois dans son masque creusé, et la lippe gaillardement dégoûtée ■— si l'on peut dire — du rougeaud Vigouroux. Sur le moment, il n'avait plus de place dans son cœur pour des sensations de cet ordre. Ses autres visites se passèrent dans les mêmes alternatives de curiosité douloureuse et d'un peu d'apaisement, si momentané I L'attente de l'entretien avec M. de Claviers — le troisième depuis qu'il savait ce qu'il savait — le brûlait d'une fièvre trop forte. Elle ne fit que croître à mesure que les minutes passèrent, rapprochant celle où il se retrouverait en face de cet homme. Derechef, comme dans la marche à la tête de ses dragons sur Hugueville-en-Plaine, il recommençait de ne plus voir que lui, — que lui sur le quai de la gare, où

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bien peu de ses amis de Saint-Mihiel eurent le courage de venir lui dire adieu, — que lui dans le compartiment de wagon, où il essayait, bercé par la rumeur monotone du train, de se figurer et les mots qu'il entendrait et ceux qu'il répondrait, indéfiniment et anxieusement, — que lui enfin, à Paris, où de se retrouver rue du Faubourg-Saint-Honoré, devant l'entrée de leur hôtel, fut un renouveau dé sa souffrance. Il n'en avait plus franchi la porte depuis le jour où, amené par le train, il était venu là, s'habiller, avant d'aller chez Valentine pour lui demander sa main. C'était la veille de la mort de Charles Jaubourg ! Tout disait que les habitudes restaient, dans cette maison seigneuriale, celles qu'il avait toujours connues. Le vieux concierge le salua du seuil de sa loge, avec la même physionomie déférente et familière. Les mêmes hommes d'écurie lançaient, du même geste, les seaux d'eau dans les caissons et sur les roues tournantes des mêmes voitures. Garnier, le maître d'hôtel, qui avait l'air poudré sous ses cheveux blancs, le reçut au haut du perron, après que son arrivée eut été annoncée du même coup de cloche, avec la même étiquette :

— « M. le marquis va bien? » dmanda Landri. Son cœur éprouva un profond soulagement, comme la veille auprès de Despois et de Vigouroux, quand le domestique lui eut répondu :

— « Mais oui, monsieur le comte, très bien, M. le marquis est allé hier à Grandchamp chasser avec quelques personnes. »

— « Il chasse?... » pensa le jeune homme. « C'est qu'il ne se passe rien d'extraordinaire. Décidément, j'étais dans le vrai. Il ne veut me parler que pour les affaires d'argent... » Et, tout haut : « Vous lui ferez demander s'il peut me recevoir vers dix heures. »

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Ce caractère un peu cérémonieux n'était pas non plus une nouveauté dans les rapports du père et du fils. Si la politesse conventionnelle, qui est de tradition dans les familles d'ancien style, apparaît comme une gêne à de certains moments, à d'autres elle se révèle comme singulièrement bienfaisante. Elle assure un anonymat, bien nécessaire, quand on souffre. Personne, dans la maison, ne soupçonnait qu'entre le marquis et Landri se préparait une de ces scènes qui marquent une date solennelle dans deux existences. Mais Landri lui-même soupçonnait-il vers quelle explication il marchait, quand, à Theiire dite, il descendit de son appartement pour entrer dans la bibliothèque où M. de Claviers lui avait fait dire qu'il l'attendait? Cette grande et haute pièce donnait de plain-pied sur le jardin, si gai, si frais en été, si sévèrement nu et dépouillé par ce matin noir de décembre. Ce décor de deuil convenait trop aux paroles qui allaient s'échanger là. Le marquis se tenait debout devant l'énorme cheminée, le dos au feu, dont la claire flambée montait autour d'un véritable tronc d'arbre. C'était encore une des petites manies du vieux seigneur que ce chauffage d'autrefois. Devant cet âtre monumental, et en dépit du costume moderne, il était lui-même, à cette minute, plus « ancien portrait » que jamais. Seulement, c'était le polirait d'un homme qui traversait des heures d'un effroyable martyre. Le maître d'équipage de la forêt de Hez, dont Landri avait tant admiré la robuste et droite silhouette dans le groupe des veneurs occupés à regarder la curée, avait cinquante ans à peine, en dépit des soixante-cinq que lui donnait l'arbre généalogique des Claviers-Grandchamp. Le chef de famille qui attendait en ce moment l'héritier de son nom, dans cette vaste chambre entièrement revêtue de boiseries et de livres, était un vieillard. Son teint rouge, marbré de taches livides, ses paupières flétries, les plis de son front

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disaient les longues insomnies de ces quatre «emaines. L'éclat si gai de ses profonds yeux bleus avait été remplacé par une brûlante ardeur du regard, où se devinait le supplice intime, — - en ce moment ! Car la fierté conservée de la physionomie l'annonçait assez : le gentilhomme ne s'était pas rendu, et, devant tout autre témoin, il aurait su cacher sa blessure. Quelle blessure? Landri n'eut pas besoin de l'interroger pour le savoir. Ce qu'il avait prévu s'était passé. M. de Claviers soupçonnait la vérité. Jusqu'à quel point? Averti par quels indices? Le jeune homme ramassa d'instinct toutes ses forces, afin d'affronter sans défaillance un entretien où son propre secret pouvait lui échapper. Il allait constater une fois de plus la supériorité de la race et quel vigoureux, quel ferme génie elle donne à ses authentiques représentants. M. de Claviers était infiniment tendre et sensible, mais il était par-dessus tout viril. Le caractère, chez lui, était réellement nourri et pénétré de ces principes dont il parlait avec une ferveur qui détonnait tant parfois, même, — surtout peut-être, — dans son milieu. Il devait, aux instants de crise suprême, manifester cette énergie du fort parti pris qui répugne à l'équivoque, et qui a une implacable décision de couteau chirurgical. Lui non plus ne savait pas exactement ce que son fils — par le nom — connaissait d'une situation qu'il n'avait jamais pressentie lui-même avant d'en avoir la preuve foudroyante et indiscutable. Il était en droit de penser que le jeune homme en ignorait tout. C'était de quoi justifier, pour une âme plus faible, cette tentation du silence à laquelle Landri n'aurait assurément pas échappé. Pour le marquis, un devoir dominait tout, celui de sauver, dans ce naufrage de toutes ses confiances, de toutes ses affections, ce qu'il pouvait sauver de l'honneur des Glaviers-Grandchamp. Il était le dépositaire de ce nom 6t il allait imposer à l'intrus sa volonté, d'ailleurs

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justifiée, sans s'inquiéter de rien que de cet honneur. Aussi, quand le jeune homme, à peine entré dans la chambre, eut commencé de lui parler, en faisant allusion à leur dernière rencontre, il l'arrêta court d'un mot :

— « Je ne vous ai pas fait venir, » lui dit-il, — et cette suppression du tutoiement avait dans sa bouche une rigueur singulière. Jamais, depuis son enfance, Landri ne l'avait entendu s'adresser à lui ainsi, même dans ses plus grandes sévérités, — « je ne vous ai pas fait venir pour reprendre une discussion qui, dorénavant, n'a plus d'intérêt, ni même de raison d'être... Un événement s'est produit, depuis un mois que nous ne nous sommes vus. Il va changer pour toujours nos rapports, et du tout au tout. J'ai estimé que je me devais et que je vous devais de vous le faire connaître. Préparez-vous à recevoir un coup très douloureux, comme je l'ai reçu, courageusement... »

' — « Je suis préparé, mon père, à tout accepter de vous, » répondit Landri, « sûr que vous n'agirez jamais que pour ce que vous croirez mon bien. »

Cette phrase ambiguë était un dernier effort pour dissimuler — à quoi bon maintenant? — ce qu'il avait appris de son côté. A ces deux mots, « mon père, » le marquis, si ferme qu'il fût, ne put s'empêcher de clore une seconde ses paupières. Pourtant, sa voix ample et profonde, n'hésitait pas pour continuer :

— « Prenez connaissance d'abord de ces deux lettres ; nous causerons ensuite... »

Il avait montré à Landri, de son doigt tendu, une enveloppe posée sur le bureau, non cachetée. Le jeune hornme vit en Touvrant qu'elle contenait doux lettres, en effet. L'une, écrite à la machine, était ainsi rédigée : « M. le marquis de Claviers-Grand» champ ignore sans doute les raisons pour lesquelles un de ses ami» (?), décédé très récemment, Ta institué

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SOU légataii'e universel. Le document suivant le renseignera. Si M. le marquis n'était pas édifié, on a d'autres pièces à lui fournir. « Elt cette dénonciation était signée : « Un admirateur de la maison de Claviers- Grandchamp ! » L'autre lettre... Ah I d'en reconnaître l'écriture arrêta le battement du cœur de Landri. Le papier, un peu jauni, exhalait encore un vague et doux relent, l'arôme atténué, évaporé du parfum favori de Geneviève de Claviers, celui qui avait flotté autour des baisers dont était né l'enfant qui dépliait cette feuille maintenant, avec un tel tremblement qu'il en déchira le milieu. C'était un billet d'amour, écrit librement, dans la sécurité dangereuse que finit par donner aux plus surveillés une longue liaison. Les trois premiers mots : « Mon Charles aimé, » le « tu » qui venait ensuite, des nouvelles données au père de « notre cher petit Landri », d'autres phrases encore, non moins explicites, n'auraient pas permis le doute aux plus obstinés. A qui cette lettre avait-elle été dérobée? A l'amant, après qu'il l'avait reçue? Ou bien des mains scélérates l'avaient-elles interceptée, que la déraisonnable amoureuse avait crues fidèles? Pourquoi était-on demeuré des années sans se servir de cette arme redoutable, et pourquoi la sortait-on, aujourd'hui que les deux complices étaient pour toujours protégés par la tombe contre la vengeance du mari offensé? Que le testament qui instituait M. de Claviers légataire universel eût déterminé cette hideuse dénonciation, l'autre billet n'aurait même pas eu besoin de le déclarer avec cet outrageant cynisme. C'était l'évidence même. La cause importait peu. L'effet avait été produit, aussi complet que la plus implacable rancune pouvait le désirer. Landri se tenait anéanti devant Celui dont il portait le nom, de par la faute de la morte, qui, de ses doigts passionnés, avait si follement tracé ces lignes. Quand il osa enfin lev.er les yeux, il vit que le

...FOBs l'hon.neur 203

marquis lui montrait d'un geste le feu allumé dans la cheminée. Il y jeta les deux chiffons de papier, chargés d'une si meurtrière signification. Une minute plus tard, quelques pellicules carbonisées, en train de se tordre sur la braise, attestaient seules que ces lettres avaient existé. Sans doute le visage du jeune homme avait exprimé dans cette scène muette une extraordinaire intensité de souffrance. Car M. de Claviers ne put se retenir, même à cet instant, d'en avoir pitié. Il lui dit :

— « Je ne pouvais accomplir la tâche qui m'incombe qu'avec votre aide, et vous averti. »

— « Ne vous reprochez rien, monsieur, » fit Landri. « Ces lettres ne m'ont rien appris. Je savais tout déjà. »

Un flot de sang monta soudain à la face du vieillard, attestant quels sentiments passionnés cette réponse inattendue soulevait en lui. Ses yeux bleus lancèrent des éclairs, et ses anciennes habitudes de langage lui revenant aux lèvres dans cette explosion : « Tu savais tout?... » s'écria-t-il. « Et tu ne m'as pas parlé?... Tu savais tout et ta conscience ne t'a pas dit : « Cet homme qui m'a élevé, qui m'a aimé comme « le plus tendre des pères, a été trahi dans son honneur « d'époux. Il l'est aujourd'hui dans sa probité I 11 « accepte de bonne foi ce legs abominable 1 II en est^c^ « reconnaissant ! Il va s'en servir pour payer ses dettes, « pour dégager son patrimoine ! Son patrimoine ! » répéta-t-il. « A tout prix, je dois empêcher cela !... » Tu savais tout, et tu m'as laissé partir l'autre jour sans pousser le cri que tu me devais I... Oui, tu me le devais, pour ce que je t'ai donné de mon cœur, pendant tant d'années, pour ce que je t'en donnais encore, il y a quelques instants... J'allais m'excuser de n'avoir pas pu te taire la honteuse vérité I... Et tu me trahissais, toi aussi I Tu t'étais fait le complice du suprême

204 l'AmigrA

affront I Ah ! malheureux, tu es bien de leur sang, l'enfant de... »

Il s'arrêta. Même dans cet éclat de sa fureur, sa grande âme reculait devant cette barbarie : insulter une mère, fût-elle une indigne, en présence d'un fils. Mais l'accès était trop fort pour passer ainsi. Ses poings serrés s'ouvrirent et se refermèrent convulsivement. Il saisit le premier objet qui se présentait ; un couteau de métal doré placé sur la table, à côté d'une revue, restée non coupée. Il tordit en deux cette lame qui se brisa comme du verre. Puis, rendu à lui-même par la frénésie de cette action, il interpella Landri, d'un accent où grondait encore la tempête :

— « Mais expliquez-vous donc, malheureux. Mais expliquez votre silence... Pourquoi vous êtes-vous tu?... »

— « Parce que je vous aimais, » dit Landri, « et qu'il s'agissait de ma mère. »

Cri déchirant, d'une humanité si simple et si poignante, comme il en jaillit d'un cœur quand il est touché dans son fond dernier 1 M. de Claviers avait chéri trop longtemps et trop profondément le jeune homme, cette tendresse était encore trop mêlée à l'horreur que lui inspirait son existence pour qu'il n'en fût pas pris aux entrailles. Il esquissa un mouvement qu'il réprima aussitôt, et, comme s'il s'en voulait de cette faiblesse, son visage s'assombrit encore pouf demander :

— « Et par qui avez-vous appris cette chose? »

— « Rue de Solferino, le mardi. Ah ! ne me forcez pas de revivre cette horrible scène !... »

— « Il t'a parlé?... » rugit M. de Claviers. « A toi? à toi?... Il a osé?... »

— « Il est mort... » répondit, implora plutôt le jeune homme. Lô générosité native l'emporta de nouveau dans le coeur du gentilhomme qui appuya

...FORS l'honneub 205

sa main sur ses yeux, cette même main avec laquelle il avait tracé sur la dépouille du faux ami le grand geste du pardon. Ces sursauts incontrôlables de sa passion lui faisaient sans doute peur à lui-même. Cet entretien, qu'il avait voulu, le bouleversait trop profondément. Il se recueillit ainsi quelques secondes, et, quand il recommença de parler, son ton était changé. Il prononçait à présent ses mots avec une espèce de froideur hautaine, hâtive et dure, qui faisait sentir davantage peut-être, à son interlocuteur, tout l'irréparable de leur situation :

— « Il est inutile de prolonger une conversation qui doit vous être aussi pénible qu'à moi. Écoutezmoi, je vous prie, sans m'interrompre. Je continue, en ma qualité de chef de la famille de Claviers, et du moment que vous en portez le nom, à me considérer comme ayant vis-à-vis de vous et des devoirs et des droits. Mon devoir, c'est de vous traiter officiellement comme si vous étiez mon fils... » Ses paupières s'abaissèrent de nouveau sur ses prunelles, tandis qu'il prononçait ces mots... « Je n'y manquerai pas... Mon droit, c'est d'exiger que vous vous conformiez à mes décisions, pour tout ce qui touche à la défense de l'honneur de ma maison... Cet honneur est menacé. Des vilenies comme celle-là sont un signe. » Il montra de la main la place sur le bureau où tout à l'heure était l'enveloppe. Il l'y voyait toujours. « Elles prouvent que l'on a parlé et que l'on parle. Nous connaissons assez le monde, vous et moi, pour savoir que sa légèreté dépasse encore sa férocité. Nous savons aussi qu'il a, malgré tout, ses justices. Il n'est personne, je dis personne, qui puisse supposer de bonne foi que Geoffroy de Claviers- Grandohamp a accepté un héritage en le sachant infâme. Si donc il le garde, c'est qu'il ne croit pas que cet héritage soit infâme. C'est qu'il est persuadé que sa femme a été calomniée... Je veux, entendez-vous?

206 L'éMIGR*

je veux que l'on dise, je veux que l'on pense que Mme de rtXfi' 'Claviers a été calomniée. Par conséquent, je ne renon- .^cerai pas à cet héritage, après que j'ai publiquement consenti à le recevoir. Ai-je besoin de vous dire que cet argent me fait horreur et que je n'en garderai rien? C'est votre argent. Je veux que vous l'ayez tout. Mais cette restitution se fera, de moi à vous. J'ai malheureusement donné des ordres déjà, que je ne peux pas révoquer sans faire causer, à l'homme de Métivier, Cauvet, le successeur de ce misérable Chaffin. Cette restitution n'aura donc lieu que dans un certain temps... D'ailleurs, ce temps m'est nécessaire pour l'exécution de mes projets. Voilà un premier point réglé entre nous, n'est-ce pas?... »

— « C'est à vous d'ordonner, » répondit Landri, « et c'est à moi d'obéir. »

— « J'arrive au second point. Nous ne pouvons plus, je ne dis pas vivre ensemble, mais nous voir. Il faut que nous nous séparions et pour toujours, en

- restant fidèles au programme que je vous traçais. Le motif avoué doit être de ceux que notre société puisse admettre sans chercher au delà. Il est tout trouvé, ce motif : c'est la mésalliance que vous vouliez faire et que vous ferez. Elle m'était insupportable à imaginer seulement, il y a un mois. Je vous l'ai assez montré. Aujourd'hui... » Il hocha sa tête, et fixant Landri d'un regard qui donnait une signification évidente à ces mots : a II m'est horrible que la famille que voua fonderez ainsi porte le nom de la mienne. Là, moi, je ne peux rien. Leur Code ne me permettrait même pas de faire reconnaître ce qui est. D'ailleurs, je n'ai pas le •'^^^droit d'exiger que vous ne fassiez pas votre vie. Je ne peux pas vous empêcher d'exister... Vous vous marierea donc, officiellement contre ma volonté. Vous me donnerez votre parole de ne pas habiter la même ville que moi, de ne pas présenter votre femme dans

...FORS l'honneur. 207

notre monde. Je ne veux ni vous rencontrer, ni la rencontrer... Attendez... » fit-il impérieusement, comme Landri allait répondre. « Si je n'avais pas la certitude, je vous le répète, que Ton parle, les choses iraient toutes seules. Vous sortiriez de l'hôtel ce matin, pour n'y plus rentrer. Mais l'on parle, et comme nous n'avons, ni vous ni moi, initié aucun confident à nos deux discussions, celle de Hez et celie de Saint-Mihiel, l'annonce subite de ce mariage, en ce moment, passerait pour un prétexte. On a beau savoir que je ne suis pas un homme de ce temps-ci, cette idée de mésalliance s'est tellement affaiblie ces dernières années, que l'on pourrait dire, que l'on dirait : « Il a saisi cette « occasion, il y avait autre chose. » Vous quittez l'armée dans des conditions qui ont ému toutes les sympathies autour de vous, de nous, dois-je dire, puisque aucune puissance humaine ne peut faire que nous ne soyons pas solidaires. D est naturel que je prenne ce moment pour recevoir, pour vous entourer. Je recevrai. Nous recevrons, et ensemble. J*aurai la force de garder cette attitude, vous l'aurez aussi. Elle durera le temps que nous pourrons, mais il faut que, le jour où la nouvelle de votre mariage et de notre rupture éclatera, tous ceux qui nous approchent disent : « Pauvre Claviers ! Il aimait tant son fils... » Je ne doute pas qu'il ne se rencontre des gens pour ajouter : « Quelle dupe ! ...» On n'est pas blessable dans sa vanité quand on pense à l'honneur, et la seule manière pour moi de défendre celui de Mme de Claviers, c'est de paraître y croire... Là, nous sommes solidaires vraiment, d'une solidarité qui n'est pas un mensonge. Elle a été, elle reste ma femme, et elle est votre mère. »

— « Je vous répète que je vous obéirai en tout, » dit le jeune homme.

— « Il me reste à toucher deux pointa, » reprit

le marquis. « J'ai beaucoup réfléchi, ces derniers jours, au caractère de la personne que vous allez épouser. Vous l'aimez. Oui, il faut que vous l'aimiez beaucoup pour m'avoir parlé comme vous m'avez parlé, quand nous nous sommes vus à Saint-Mihiel. Vous voyez, je ne méconnais pas votre affection à mon égard. Vous serez tenté de lui ouvrir votre cœur. Si elle ne mérite pas d'être aimée comme vous l'aimez, ne le faites pas ; et, si elle le mérite, ne le faites pas non plus. Je vous demande votre parole qu'elle ne saura jamais par vous ce honteux secret... »

— « Je vous la donnerais, et tout de suite... » répondit Landri. Puis, à voix basse, tant jl redoutait un autre transport de cette fureur qu'il sentait toujours grondante : « Mais, si je me laissais aller à lui dire toute la vérité... je crois... que je ne lui apprendrais rien... »

— a Tu lui as déjà parlé? » menaça M. de Claviers. « Avoue-le?... Ah ! si tu as fait cela... »

— « Je ne l'ai pas fait, » protesta Ijandri ; et des larmes au bord des yeux : « Je vous en supplie, ne croyez jamais que j'aie pu agir autrement que vous ne me l'avez enseigné par toute votre vie, que vous ne me l'enseignez encore à ce moment. Je vous dirai tout. Vous me jugerez après... » Et il commença de raconter le premier indice, cette soudaine imploration de ne pas monter, en retournant de Paris à Grandchamp, chez le malade de la rue de Solferino, et comment, après la visite chez Jaubourg et la révélation, il s'était dit : a Mme Olier sait tout, » et dans quelle fièvre il était arrivé chez elle, et l'horreur qu'il avait eue de parler, et son silence à elle devant sa douleur, et cette douleur, et leurs fiançailles dans ces instants de suprême émotion ; — la lettre ensuite qu'il avait reçue d'elle aussitôt après l'affaire de Hugueville, et les autres où elle n"avait plue fait une seule allusion à

...FORS l'honneub 209

M. de Claviers. Celui-ci écoutait cette confession, avec une physionomie immobile où passait pourtant comnie un étonnement. Jan>ais Landri, alors qu'il se croyait son fils, ne lui avait parlé avec cette ouverture du cœur. Jamais il n'avait osé montrer à son père cette sensibilité charmapte et frémissante, si effrénée et si délicate, si vulnérable et si aimante. Il se découvrait tout entier dans la vérité de sa fine et tendre nature, au moment où le marquis et lui échangeaient les parole^ de la dernière explication. Que pourraient-ils se dire dorénavant? M. de Claviers sentait cela par-dessijs tout le reste. Sa vieille tendresse pour cet enfant s'émouvait de nouveau, et, plus elle remontait en lui, plus il se roidissait contre elle. Et puis, à travers ce récit, il entrevoyait la délicieuse âme de Valentioe, et ce lui était une inexprimable aipertume de se rappeler d'autres fiançailles, les siennes, il y avait quarante ans déjà, si fières, si radieuses, pour aboutir... à quoi? à cette douloureuse inquisition autour d'une honte !

— « Vous avez raison, » dit-il enfin, a c'e^t trop évident. Elle sait tout. Comment? » Une qmgoisse se peignit dans ses traits pqur ajouter : « Depuis un mois, je me heurte à cette question, sans arriver à même entrevoir la réponse : — Qui a pu voler ces lettres?... On a d'autres pièces à fournir! » Il répéta les mQ*s du dénonciateur, si douloureusement : a D'autres pièces?... Sont-ce le? héritiers? me suis-je demandé. Pour se yenger de ce legs?... M^is je les ai vus à cet enterrement. Il y avait là un ancien officier, un M. Privât, qui m'a parlé de vous. Jamais je ne croirai à tant d'hypocrisie? Ils savaient le testament et ils ont été d'une tenue admirable. Non. Le coup ne vient pas d'eux... D'un domestique? Pour a;Tiver à quoi? A un chantage. Ah ! qu'il se démasque donc 1 Je les lui payerai ce qu'il voudra, ces autres lettres 1...

210 L*ÉMIGné

Non. Un domestique n'aurait pas trouvé l'abominiable ironie de la signature : un admirateur de la Maison de Claviers-Grandchamp. Ça sent le club, cette ignoble insulte, la basse envie contre ceux qui ne pactisent pas avec les lâchetés de ce temps... » Il jeta un autre rugissement : « Ah ! si je pouvais savoir qui?... Si je pouvais?... » Et, secouant sa tête : « Il ne s'agit pas de moi. Encore une fois, il s'agit de l'honneur de Mme de Claviers, et c'est la dernière promesse que je voulais exiger de vous, que vous cherchiez ce que je ne peux pas chercher, la main d'où part le coup. A tout prix il faut la trouver, pour empêcher que l'on ne recommence... »

— « Vous n'avez soupçonné personne? » interrogea Landri. « Chaffin que vous avez renvoyé... »

— « Chafïin? Mais j'avais reçu la lettre depuis dis jours, quand je l'ai exécuté... Non. Chafïin est un voleur. Il n'a jamais voulu que de l'argent. Il aurait essayé de vendre les papiers... Ne nous perdons pas dans ces suppositions aussi vaines que mes plaintes. Peut-être, en questionnant Mme Olier, apprendrezvous quelque chose?... Trop, peut-être... » Un silence. « Non. Cela non plus n'est pas possible... » A quelle atroce idée répondait-il, ce : « non, » et ensuite, le : « Si c'était pourtant?... » qu'il ajouta, pour conclure : « Maintenant, vous savez mes volontés... »

— « Je m*y conformerai, » dit le jeune homme. Il avait compris l'inique et atroce soupçon soulevé soudain dans l'esprit du mari si cruellement trahi, et il l'en plaignait davantage encore. « Je vous le promets... »

— « C'est bien, » conclut M. de Claviers, « j'accepte votre parole... Chaque jour, je vous écrirai mes instructions pour ce que je désire de vous. Il est inutile que désormais nous nous retrouvions en tête à tête, à moins que vous n'ayez à m'apporter un renseignement

...FORS l'honneur 211

sur l'enquête que vous allez faire. Alors prévenez-moi • aussitôt... J'oubliais. J'ai grié ce matin les Charlus '^^<'it et Bressieu. Soyez là à midi un quart... Allez. »

— « Aurai-je la force de la tenir, cette parole? » se demandait Landri en descendant à l'heure fixée dans le petit salon où le marquis recevait ses invités, quand il donnait à déjeuner. Il lui fallut, pour y arriver, traverser plusieurs pièces magnifiques, en enfilade. Il pouvait entendre, à distance, les éclats de ce rire haut, associé aux impressions de son enfance et de sa jeunesse. L'homme qui, tout à l'heure, stoïque et désespéré tour à tour, glacé et emporté, accusait, ordonnait, gémissait, soupçonnait, dans une telle fièvre de douleur et d'indignation, était-il bien le même que celui qui l'accueillit par ces mots, d'une voix joyeuse, en lui montrant les amis annoncés :

— « Hé bien? vous vous faites attendre, monsieur le héros?... Vous n'en n'avez pas le droit, vous qui n'êtes pas nouveau jeu... Mais vous avez du crédit pour quelque temps, après ce que vous avez fait. N'est-ce pas, mademoiselle Marie?... »

— « Oh ! une ardoise énorme... » dit Marie de Charlus en riant de ses belles dents claires. « Ah ! vous me taquinez, monsieur de Claviers. Je me vengerai en vous parlant argot... Et ça ne m'empêchera pas de retrouver le français de votre vieille France pour répéter à votre fils que nous avons, tous et toutes, été bien fiers de lui. »

— « Bien fiers, » répéta Charlus. « De voir accomplir une belle action fait toujours plaisir. Mais, quand celui qui l'accomplit appartient à la classe des gens comme il faut, le plaisir est double... »

— « En effet, » dit Bressieu en serrant à son tour la main à Landri. « Nous ne sommes pas gâtés sous ce rapport... »

212 l'émigrb

— « C'est que les gens comme il faut pensent beaucoup trop à la bonne galette, » reprit Marie en regardant le seigneur de la Rochebrocante avec cette insolence gaie qui était la sienne.

— « C'est surtout que les gens comme il faut ne sont pas comme il faudrait, » dit le marquis. « C'est si simple d'être de son parti, tout bonnement ; et personne n'en est. De son avis, et je ne vois que des gens qui, sous prétexte d'idées larges et libérales, donnent raison à leurs ennemis. Landri a été de s-on parti, voilà tout, san§ phrase, sans étalage. Tu vas leur raconter cela, mon ami, et co Hument ces braves paysans vous ont acclamés, toi et tes dragons, quand vous avez détalé à la barbe du préfet estomaqué.,. Mais le déjeuner est servi... Voulez-vous me permettre de vous offrir le bras, mademoiselle? Lardin a promis de se distinguer, et nous aurons, pour boire à la santé de ce grand garçon, un musigny d'une royale année... Car nous buvons encore, et du bourgogne, nous autres, de même que nous mangeons, et de bel o.ppétit, dans cette vieille France dont vous vous moquez. Elle est jolie, la nouvelle I Tout à l'eau minérale et au régime... » Les domestiques en livrée avançaient les chaises aux convives autour de la table, dont le boi^ sombre n'avait pas de nappe, d'après le vieux rite des déjeu^ ners à la française. Les profondeurs du jardin mettaient une atmosphère de paix presque campagnarde autour de cette salle à manger que le maître du logis animait de sa cordialité. Pour qui l'eût observé de près, cette chaleur de sa comm.uniQative gaieté contrastait trop avec la fièvre de ses prunelles et les ravages de sa physionomie. Mais l'orgueil de son nom à défendre le soutenait, et, devançant lui-même toute remarque de ce genre, — lui qui n'avait jamais menti, — il disait :

— « J'avais bien besoin que Landri revînt... Voilà mon vra-i remède, ai-je répondu à Louvet quand U

SUR tut PISTB 213

m'a parlé de régime, justement, à propos de ces deux ou trois vertiges dont je vous ai entretenu, Charlus. Seulement, je trouve que ce jeune homme n'a pas l'air asâez content de nous revoir... Vous verrez qu'il regrettera l'armée !... »

Et, pour ne pas être inférieur au tragique héroïsme de cette comédie, Landri, à qui l'on servait en ce moment des œufs à la Claviers, une des mille et une créations du savant maître queux, dit, en riant lui aussi :

— « A coup sûr, je ne regretterai pas la cuisine du mess... C'est vrai que Lardin s'est encore surpassé pour fêter mon oreille fendue... »

Il portait sa fourchette à ses lèvres avec la mine respectueuse d'un gourmet pour qui manger est une affaire solennelle, ce qui lui attira cette exclamation de Bressieu :

— « Vous y venez. La table, c'est encore ce qui trompe le moins ; et quand un chef-d'œuvre de Lardin vous est servi dans du chantilly de cette finesse de pâte, » ajouta-t-il en montrant son assiette, sans que l'on pût deviner à son clignement d*yeux s'il Cédait à son goût pour le bibelot ou s'il distillait une secrète ironie, « on peut dire, en dépit du mot fameux, que l'on èonnaît encore la douceur de vivre !... é

SUR UNE PISTB

Landri ne s'y était pas trompé, ces phrasés échappées à M. de Claviers et aussitôt interrompues, ce « trop peut-être... », et ce a si c'était pourtant?... », signifièrent, qu'au moins une secondé, cet htmiîne,

214 1,'ÉMIGBé

étranger jadis à toutes les mesquineries du soupçon, avait admis cette sinistre hypothèse : Mme OHer dénonciatrice de Mme de Claviers. Imagination insensée par la matérialité même ! Comment Valentine eût-elle jamais pu se procurer ce hillet? — Plus insensée encore du point de vue mioral. Elle prêtait, gratuitement, à une jeune femme, sans un seul indice, le plus ignoble des calculs : séparer à jamais Landri de celui qui jusqu'alors l'avait cru son fils. Et dans quel dessein? Pour l'épouser plus librement?... Cela ne tenait pas debout un seul instant. Fallait-il que la blessure eût été profonde, pour que le grand seigneur magnanime en fût venu, et si vite, à de tels changements de son caractère? En sortant de l'hôtel de la rue du Faubourg- Saint- Honoré, au terme de ce déjeuner qui lui avait donné l'impression d'un cauchemar vécu, Landri se rappelait ces mots, parmi tant d'autres, et cette insinuation si insultante pour sa Valentine. Il n'y trouvait qu'une raison de plus pour désirer savoir qui avait commis ce double crime de l'ordre privé, impunissable aux lois et vraiment féroce : ce vol d'une correspondance, aggravé d'une dénonciation. Dans cet entretien d'une tension presque inhumaine, il avait vu distinctement que cette découverte soulagerait seule un peu l'angoisse dont étouffait le marquis. Lui-même comy prenait combien était nécessaire la destruction de ces * « autres pièces », comme avait dit l'anonyme, dans un style de dossier, froidement cruel. Ces lettres gardées restaient comme une trop redoutable menace pour cet honneur de la morte que le mari trompé voulait généreusement sauver. Comment le fils n'eût-il pas mis tout son amour-propre à s'associer à cette œuvre de salut? Gomment l'amoureux de Valentine n'eût-il pas tenu à cœur aussi de ne pas laisser planer même l'ombre de l'ombre du plus déraisonnable soupçon sur la femme qu'il allait épouser et que jamais M. de Claviers ne

connaîtrait? Qu'il eût pu penser d'elle ainsi, ne fût-ce que dans un moment de délire et de souffrance, c'était de quoi surexciter encore, chez le jeune homme, le besoin d'y voir clair dans ces immondes ténèbres. Mais sur quelle piste s'engager et avec quels signes? Il se posait cette question, enfin dégagé de cette contrainte contre nature, à laquelle l'avait condamné — en s'y condamnant lui-même par un point d'honneur digne d'un autre âge — celui qu'il avait si longtemps appelé « l'Émigré ». Il se rendait chez Valentine, pour demander à ses doux yeux, à son cher sourite, à sa présence aimée, la force de supporter cette épreuve, dont il ne lui appartenait pas de fixer la fin. Allait-il l'interroger, comme M. de Claviers n'avait pas craint de le lui conseiller? Afin d'apprendre quoi? que les parents déshérités lui avaient dit le testament de Jaubourg et qu'elle en avait tiré une conclusion trop évidente pour une personne avertie? Qu'elle le fût, Landri ne le savait que trop. Dans les longues méditations solitaires de ses semaines d'arrêts à Saint-Mihiel, il était arrivé à reconstituer l'histoire entière et à comprendre pourquoi les Privât lui avaient toujours marqué une froideur dont il ne s'était avisé qu'à distance. Oui, à quoi bon essayer d'en connaître davantage? Si c'était des Privât que venait la lettre anonyme, Valentine l'ignorait, et quç servirait de l'initier à de pareilles turpitudes? Les vrais amoureux ont un respect, ému et ravi, pour cette fleur de délicatesse et d'illusion, qui fait le charme pur de l'âme féminine, quand elle n'a pas été brutahsée trop jeune par les flétrissantes réalités de la vie. Ce sentiment seul aurait empêché Landri de questionner 9on amie, quand bien même il n'eût pas éprouvé comme un spasme d'horreur à la pensée d'accuser sa mère devant efle. Le silence est la pieuse charité du fils auquel la vénération est interdite. Et puis, eût-il voulu parler, que la jeune femme eût arrêté sur ses lèvres les

216 l'ÈMiGiti

parties blasphématoires. Il n'eut pas plus tôt franchi le seuil du petit salon de la tùé de Monsieur, où elle l'attendait, qu'au regard dont elle racciieillit il sentit dette peur, chez elle aussi, d'une explication trop douloureuse. Et comment aurait-il souillé ce charme du revoir par une hideuse confidence, la trouvant comme il la trouvait, si jeune, si fine, si jolie, dans sa toilette toujours noire, — mais la fin prochaine du deuil s'y devinait déjà. Valentine avait une robe de crêpe de Chitie et de dentelles, dont la souplesse s'harmonisait à la grâce un peu menue de toute sa personne. A son cou, un fil de perles luisait doucement, une touffe de violettes fleurissait son corsage, et dans les boucles légères de ses cheveux cendrés était passée une torsade de tulle noir. C'était la renaissance de la femme i^Ue ces bijoux et que ces fleurs, que ce visible et naïf dèàir de plaire, qui mettait un éclat de pétale de rose à ses joues minces, une lumière à ses yeux bleus, un frémissement à son sourire. Elle avait près d'elle son fils, dont sa main fiévreuse flattait les cheveux, d'un or pareil à l'or pâle des siens. Elle le poussa doucement vêts Landri quand celui-ci entra, comme pour donner un Symbole à l'union qu'elle rêvait, où rien ne fût sacrifié du bonheur de l'enfant, où il restât toujours èntl-e elle et le second père, et elle disait :

— « Embrasse M. de Claviers, Ludovic, et répète^ lui ifue ta maman et toi vous avez bien prié pour lui, pfendatit qu'il était en prison, si injustement... »

— « C'est vrai, » dit l'enfant, « que je suis content (}Ue vous en soyez sorti... On ne vous y mettra plus, dites, monsieur?... » ajouta-t-il craintivement.

— « Non, » répondit Landri, qui, lui aussi, catessa lès boucles blondes tandis que la mère disait :

— « Je ne t'ai gardé que parte que tu voulais voir M. de Claviers. Tu l'as vu, va à tes devoirs... Il vous aime, a t-eprit-èïîe, quand la porte se fut refermée sut

le petit garçon, « et cela m'est si doux !... * Et prenant la main du jeune homme dans les siennes : « Oui, j'ai tant prié pour vous, mais avant la prison, pour que vous fissiez ce que vous avez fait, et dont je suis fière, si fière !... » répéta-t-elle. « En lisant dans les journaux le récit des événements de Hugueville, j'avkis tant d'orgueil de vous... »

— « Et moi, » dit-il, a j'ai tant de douceut à être de nouveau auprès de vous 1 » Et c'était vrai que le tendre accueil de cette femme passionnément chérie, après les scènes meurtrières du matin, succédant ellesmêmes à tant d'émotions si actes, si fcorrosives, c'était la fraîcheur divine de l'oasis entre deux marches accablées sur le sable brûlant du désert, une fête du cœur presque trop enivrante, à croire que ce contraste n'est pas vrai, que ce ravissement est un mensonge et va s'évanouir... « Oui, » reprit-il, « tant de douceur. Car, voyez-vous, je n'ai plus que vous au nrionde... »

— « Vous avez parlé à M. de Claviers de vos projets? » demanda-t-felle. « Vous ne m'en avez jamais écrit... » Elle traduisait la phrase de Landri dans une partie seulement de son sens, ne voulant pas avoir deviné l'autre. Si perspicace que fût son intuition, elle n'avait pas encore discerné l'étendue entière du drame où son ami si aimé était engagé. Elle avait compris qu'il était le fils de Jaubourg et qu'il le savait. Elle ignorait que le marquis le sût aussi.

— « Je lui ai parlé. »

- — « Et il a refusé son consentement 1 • •— « Il l'a refusé... »

— « Landri, » dit-elle après un silence, « vous savez maintenant que je vous aime, et combien... Quand j'ai répondu oui à votre demande, il y a cinq semaines, je l'ai fait sans illusions. J'étais certaine que M. de Claviers n'accepterait jamais notre mariage. J'ai passé outre, parte que j'ai vu, j'ai cru voit que A*taiment voiiâ

ne pouviez plus vivre sans moi, et aussi parce que je vous aimais... Ne cherchez pas dans ce que je vous dis ce qui n'y est pas. Je vous aime toujours de même. Je suis, je serai toujours prête à vous donner ma vie. Mais si vous deviez rencontrer des difficultés trop grandes, soutenir des luttes trop pénibles, je veux que vous vous sachiez libre... Je vous attendrai un an, deux ans, dix ans, s'il le faut, vingt, — toujours... » Elle insista : « toujours. »

— « Après ce que nous nous sommes dit, M. de Claviers et moi, » répondit Landri, « que je vous épouse ou non, tout est brisé entre nous... »

Elle le regardait, tandis qu'il prononçait cette phrase d'un accent si triste qu'elle en tressaillit. Il pâlit un peu, comprenant qu'elle avait compris, et, dans le même élan de pitié que l'autre jour, elle l'attira vers elle, en lui pressant le bras contre son cœur d'un geste passionné. Et frissonnante :

— « J'essaierfii d'eflacer cela aussi, » dit-elle. Ce fut à lui de paraître n'avoir pas démêlé tout ce que signifiait cette protestation d'amour, et il reprit :

— « Il ne s'est pas contenté de refuser. Il veut que, marié, je n'habite plus Paris. »

— « Je vous répondrai comme Ruth, » fit-elle : « où vous irez, j'irai ; où vous demeurerez, je demeurerai... »

— « Même si je ne quitte pas seulement Paris, — même hors de France?... »

— « Même hors de France... » Un tout petit signe révélait l'excès de i' émotion dont elle était remplie. Le point central de ses prunelles s'était dilaté si fortement que ses yeux bleus en paraissaient noirs ; et, enveloppant, caressant, étreignant Landri de ce sombre regard passionné, elle lui disait : « Vous ne savez pas ce que j'ai amassé pour vous de tendresse dans mon cœur, pendant ces trois ans, où je vous ai tant caché de ce que je sentais, pour ne pas vous perdre. Cet

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amour s'est creusé en moi à une profondeur qui me ferait trembler, si vous n'étiez pas vous, si je n'étais pas sûre que vous ne voudrez jamais que mon devoir, que vous ne me demanderez pas de vivre dans des conditions où mon fils ne serait pas élevé comme il doit l*être, pour rester, même loin de son pays, un enfant de France !... » Elle redit : « Loin de son pays?... » Et, timide : « M. de Claviers l'exige vraiment?... »

— « Il n'exige rien, » répondit Landri.

— « Mais vous pensez que c'est le seul moyen de le réconcilier un peu avec l'idée de notre mariage?... » demanda-t-elle ; et, comme il inclinait la tête : « Alors, il ne faudra pas hésiter, » dit-elle. « Vous ne savez pas non plus combien vous m'avez appris à l'aimer, sans le connaître ; combien je lui suis reconnaissante de l'influence qu'il a eue sur vous, des traces de sa magnifique sensibilité que je retrouve dans la vôtre. Quand je vous ai répondu oui, l'autre jour, j'ai eu tout de même un remords de vous prendre à ce devoir et à cette tendresse... Vous me dites que ce n'est pas, que tout est brisé entre vous... Cela m'enlève mon remords, mais en me donnant pour vous un tel regret... Ditesvous du moins que se séparer, ce n'est pas s'oublier. On peut conserver l'un de l'autre une image à laquelle on n'ait rien à reprocher. Je voudrais qu'entre M. de Claviers et vous, il en fût ainsi, et que, pensant à vous, il sentît que vous l'avez aimé, que vous l'aimez toujours, comme il le mérite, et qu'il n'y a entre vous deux que la Vie... »

Les arbres de l'étroit jardin derrière la porte-fenêtre étaient aussi désolés que ceux dont les ramures se dénudaient derrière les hautes vitres de la salle à manger, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Le ciel plombé du jour d'hiver était aussi menaçant. Les phrases de la jeune femme, si peu appuyées, si délicatement imprécises, affamaient pourtant, par la seule réserve de leurs sous-

Ô2Ô t'ûùiùni,

entendus, le même affreux et indeètï-uctible fait qui avait pesé d'un poids si lourd tout à l'heure sur le cœur de Landri, durant le suppliciant déjeuner de parade. Mais Valentine avait eu de nouveau la double vue miraculeuse de l'amour. Elle s'était adressée dans ce cœur malade au seul sentiment qui pût l'aider à traverser cette période par trop éprouvante avant la rupture officielle avec le marquis. Il ne pouvait trouver de force que dans ce passionné désir de prouver à cet homme une affection qui n'avait jamais été plus vivante. A cette voix d'amie pitoyable et de tendre conseillère, l'âme de Landri, si suggestionnable par la tendresse, s'était reprise à véritablement vouloir, et, en quittant la rue de Monsieur, il éprouvait, dans sa détresse, la sorte de plénitude intérieure que donne un dessein très ferme, quand il est fondé sur une acceptation courageuse des circonstances, même les plus hostiles, et sur les sentiments les plus profonds de notre être. Oui, si cruel que fût le rôle de dissimulation imposé par M. de Claviers, il aurait la forcé de le soutenir tant qu'il faudrait. Si difficile que fût la découverte du dénonciateur anonyme, il s'y acharnerait. Il pouvait offrir, à cette noble et grande victime du mensonge dont il était né, cette réparation. Il la lui donnerait avant de partir, peut-être une autre encore. Quand il avait parlé à Valentine de ce projet d'un établissement bien loin de France, il avait dit une des pensées lés plus constamment caressées depuis ces dernières semaines et qu'il avait retrouvée dans un certain regard du marquis. Il avait entrevu dans un exil à l'ouest des États-Unis, ou plutôt du Canada, c'était encore la patrie ! une possibilité de dépouiller, en échappant aux commentaires, ce nom de Claviers qui n'était pas ie sien. Avec quelle émotion il l'avait entendue lui répondre : « Même hors de France !... » Et cette certitude ajoutait à son courage.

Il en eut besoin, de ce renouveau, pour supporter le 4îner de ce soir-là, qu'il dut prendre au club de la rue Scribe, en face de M. de Claviers. Celui-ci lui avait fait transmettre cet ordre, comme il était convenu, sous la forme d'un billet où se trouvait simplement tracée cette ligne : a A huit heures, dîner au cercle... » Il en eut besoin et davantage, le lendemain, pour accepter de s'asseoir à dix heures, à côté du marquis, dans la baignoire de l'Opéra, qui avait été celle de Mme de Claviers, Charles Jaubourg avait passé là tant de soirées à regarder sa maîtresse trôner dans toute la splendeur de sa royauté mondaine 1 Quelque chose de cet adultère flottait dans les tentures de cette loge, que le châtelain de Grandcjaamp avait conservée, par piété... Et quel courage encore, tous les jours suivants, pour figurer de repas en repas, de réception en réception, à côté de ce compagnon qui, devant témoins, Je traitait avec sa chaude et ample cordialité de jadis ! Puis aussitôt seuls dans l'automobile qui les emmenait ou les ramenait par exemple, plus une parole, plus un regard ; et sur ce masque creusé et vieilli de vingts? quatre heures en vingt-quatre heures, c'était l'em,". preinte du chagrin altier, qui ne se plaindra ni ne par'^ donnera jamais. Combien de fois, durant ces retours, Landri fut tenté de lui demander : « Êtes-vous content de moi?.,. » Content? Quelle parole à prononcer entre eux !... Arriverait-il à en prononcer une autre, à pouvoir lui dire : « L/'anonyme qui a écrit la lettre infâme, je sais son nom. Les autres pièces dont il vous a menacé, les voici?... » Entre les instants qu'il passait de la sorte, dans cette torturante attitude d'une simulation à deux vis-à-vis du monde, et les heures qu'il avait aussitôt pris la chère habitude de consacrer tous les après-midi à la consolatrice de la rue de Monsieur, son unique pensée était celle-là : trouver une piste et Ja suivre» Mais laquelle? Mais comment?

— a Procédons par des faits positifs, » s'était-il dit dès le premier jour. Or, quels étaient ces « faits positifs »? Que l'envoi de la lettre de Mme de Claviers à son mari avait coïncidé avec le testament de Jaubourg. Qu'avait pu espérer l'envoyeur? Que M. de Claviers renoncerait à cette fortune. A qui ce renoncement eûtil profité? Aux héritiers naturels. Il était donc indiqué de chercher de ce côté, en écartant d'abord Privât. Landri le connaissait trop pour admettre une minute que cet officier, riche d'ailleurs par lui-même et par sa femme, eût commis une action de cette bassesse. Et pour qui? Les Privât n'avaient pas d'enfants. Quelques démarches, prudemment conduites, le convainquirent que les trois autres héritiers ne devaient pas davantage être soupçonnés. L'un était un gros commerçant de la rue du Sentier, à Paris ; le second, un propriétaire de vignobles considérables, près de Lectoure, d'où les Jaubourg sont originaires. Le troisième, magistrat en vue, exerçait les fonctions de procureur général près une des cours d'appel du Nord. Il y avait toute une leçon de philosophie sociale dans ce tableau des cousinages de Charles Jaubourg. Il avait été, lui, le bourgeois élégant qui passe aristocrate. Il avait, à son insu, satisfait, dans une liaison avec une grande dame, ce besoin d'anoblissement qui est l'instinct naturel, et, s'il était bien dirigé, légitime et utile des plus hauts représentants des classes moyennes. Pour Landri, les situations occupées par les parents du mort représentaient simplement une garantie qu'aucun d'eux n'était le dénonciateur cherché. Ces premiers « faits positifs » ne permettaient aucune hypothèse. — Un autre « fait positif » était le vol de cette lettre d'amour écrite par Mme de Claviers. Une lettre n'est volée qu'à l'expéditeur ou au destinataire. Il y avait quinze ans passés que la marquise était morte. Il était^ possible que cette lettre eût été dérobée quinze

ans auparavant, et que le voleur fût demeuré tout ce temps sans s'en servir, mais c'était très improbable. Or, quand on poursuit une recherche de ce genre, la règle est de n'admettre l'improbable qu'après avoir examiné tous les probables. Le plus sage était donc d'admettre que la lettre avait été prise chez Jaubourg. Que cet homme si prudent, si surveillé, qui avait tant travaillé pour cacher sa paternité, n'eût pas détruit des page:; si terriblement accusatrices, quelle contradiction ! Elle pouvait s'expliquer par l'ardeur d'un amour qui avait dû être bien grand. N'y avait-il pas dévoué toute sa vie? Précisément parce qu'il savait le danger de conserver une semblable correspondance, l'amant de Mme de Claviers avait dû multiplier les précautions. Cette lettre et les autres, dont parlait l'anonyme, n'avaient donc pu lui être volées que par une personne initiée à toutes ses habitudes, et dans un moment où il était incapable d'une surveillance. Le vol avait dû être commis ou pendant la maladie ou tout de suite après la mort. Que signifiaient ces mots : les « autres pièces »? Le reste de la correspondance évi-, demment. Mais pourquoi l'envoi de cette lettre unique, sans accompagnement d'aucune demande d'argent, et depuis plusieurs semaines déjà? C'était une énigme. Elle n'empêchait pas le « fait positif » d'être là. Ce fait exigeait qu'une enquête bien conduite commençât par un entretien avec Joseph, ce serviteur de confiance dont Jaubourg avait dit dans son agonie : « Tu peux le croire, lui. Il e«t sûr, très sûr... » Landri ne l'avait^ plus revu depuis l'instant où, dans la chambre du mort, le marquis agenouillé priait au pied du lit. En pensée, il aperçut cette silhouette, en cravate blanche et en habit noir, vaquant aux derniers apprêts ; cette face immobile de témoin discret, de muet complice. Joseph était resté trente ans au service de son maître. Il avait certainement pénétré le mystère de la liaison

224 L'ÉMiGiié

de Jaubourg avec Mme de Claviers. Il isavait )e secret de la naissance de Landrj. Le jeune homme se rappelait la singularité de son regard, lors de cette démarche faite auprès de lui, la veille de la mort, au château de Grandchamp. D'ailleurs le domestique n'était^il pas là, aidant le docteur Pierre ChafFm, quand le malade proférait dans son délire tant de paroles cruellement révélatrices? Cette idée rendait une conversation avec cet homme si pénible que Landri se recula d'abord. — « C'est une lâcheté, » se dit-il aussitôt. « Si je ne passe pas outre à une souffrance de cet ordre, pour lui, de quoi suis-je capable?... »

Résolu à cet interrogatoire, la plus élémentaire habileté lui commandait d'y procéder par surprise. Il ignorait un petit détail qui devait lui faciliter sa tâche ; M. de Claviers avait eu, comme on l'imagine, horreur de remettre les pieds dans l'appartement de Jaubourg. Décidé à rendre l'abominable héritage, et ne voulant pas d'une vente qui aurait attiré l'atten-^ .tion, il avait confié la garde de l'appartement, jusqu'à nouvel ordre, au vieux maître d'hôtel. Quand Landri vint rue de Solferino demander l'adresse de celui-ci, le concierge répondit un : « Mais il est en haut, monsieur le comte, » très étonné, qui prouva à l'enquêteur combien était délicate l'affaire où il s'engageait. Les plus légères imprudences risquaient de provoquer une curiosité trop périlleuse. Aussi tous les ressorts de son être étaient-ils bandés à rendre sa physionomie impé-» nétrable, tandis qu'il attendait le maître d'hôtel dan^ la bibliothèque, où une vieille femme venue à son coup de sonnette l'avait introduit. C'était 1' « Epouse » de (' M. Joseph » qui servait de lingère dans la maison, du vivant de Jaubourg. Le couple avait une fdle, Mlle Amélie, que l'indulgent patron leur avait permis de garder avec euç. Comment associer à l'idée d'un

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complot si criminellement combiné le chef de cette famille de quarts de bourgeois, affamés de respectabilité? Mme Joseph avait une dignité de m.a trône, qu'elle déploya pour ouvrir les fenêtres, tout en expliquant le bruit d'un piano, qui était celui de Mlle Amélie. « On l'a porté dans l'appartement, » disait-elle, « parce que nous ne quittons jamais, rapport aux bibelots... » Le père de la pianiste arrivait lui-même, attristé et déférent, empressé et curieux. Le changement du marquis de Claviers depuis la mort de son maître n'avait pas échappé à ce sagace observateur. Il en avait deviné la cause secrète, sans avoir pu démêler quel indice avait soudain éclairé une crédulité si longtemps abusée. Quand il se trouva en présence de Landri, ce désir de savoir donna malgré lui à ses prunelles, ordinairement inexpressives, une acuité qui fut odieuse au jeune homme, moins cependant qu'une circonstance tout ensemble macabre et comique. Joseph était en grand deuil. Il portait des vêtements qui avaient appartenu au mort. Les plis de la jaquette et du pantalon, de coupe britannique, comme il convenait à un homme du style de Jaubourg, avaient conservé les lignes du corps du premier possesseur, la physionomie de ses mouvements. Cette évocation était rendue caricaturale par l'involontaire imitation que le domestique faisait de son maître, lequel avait évidemment exercé sur lui un hypnotisme. Il le regrettait sincèrement, et il eut une réelle doul-eur dans la voix pour dire à Landri :

— « Ah 1 monsieur le comte, j'avais bien annoncé à M. le comte à Grandchamp que Monsieur ne durerait pas deux jours encore... Un si bon maître !... M. le comte sait qu'il nous a laissé à ma femme et à moi une rente viagère de trois mille francs et une dot de dix mille francs pour Amélie. Je vais pouvoir me retirer dans un petit bien que j'avais déjà acheté

dans mon pays avec mes économies. Les gens me disent. : « Vous allez vivre heureux, monsieur Joseph. » Hé bien ! monsieur le comte, ce n'est pas vrai. De l'avoir vu s'en aller comme je l'ai vu, ça me gâte tout. »

— « Puisque vous lui étiez si dévoué, » répondit Landri, en étudiant, sur ce visage envahi par l'étonnement, l'effet de ses paroles, « vous m'aiderez certainement dans une recherche qui, d'ailleurs, vous intéresse vous-même... Des papiers ont disparu, des lettres auxquelles M. Jaubourg attachait une extrême importance... Remarquez bien, Joseph, que je ne vous accuse pas. Je suis venu vous demander simplement : « Est-il « possible que quelqu'un soit entré dans l'appartement « pendant que M. Jaubourg était malade et ait pris « ces papiers.?.. »

— « Non, monsieur le comte, » répondit vivement le domestique, « ce n'est pas possible. » L'éclair qui avait passé dans ses yeux avait trahi une épouvante qui n'était pas jouée. Ce n'était pas pour lui qu'il avait peur. Il n'était pour rien dans cette affreuse aventure. Mais qui alors? comme avait dit en gémissant M. de Claviers, qui?... Et Joseph continuait : « Monsieur, par principe, ne gardait aucun papier. Bien souvent je lui ai entendu dire : « Après moi, on « n'aura pas besoin de rien classer. Je détruis tout... » Il avait pourtant conservé un paquet de lettres. Voici comment je le sais. Le matin du jour où il m'a envoyé à Grandchamp, c'était donc le lundi, il se sentait très mal. Il a voulu que je l'aide à se lever, malgré l'ordre du médecin. Il a ouvert son coffre-fort qui était dans sa chambre. Lui-même il a pris deux liasses qu'il a placées sur le feu. 11 ne s'est recouché que lorsqu'il a vu qu'il n'en restait que des cendres. Et comme la clef du coffre-fort ne le quittait pas... »

— « Mais pendant les jours qui ont précédé ce lundi, il était couché. Où était cette clef?... »

— « A son trousseau, qu'il gardait dans le tiroir de sa table de nuit. »

. — « N'a-t-on pas pu entrer, pendant qu'il sommeillait, par exemple, et que vous n'étiez pas là?... »

— « Un des autres domestiques, peut-être. J'en réponds comme de moi-même. C'était moi qui les choisissais. »

— « Mais le médecin? » demanda Landri.

— « M. le docteur Chafiîn? » dit le maître d'hôtel... « Évidemment... Je ne croirais pourtant pas cela de lui, » ajouta-t-il, après quelques secondes de réflexion. « Oh ! si c'était son père?... »

— « Son père?... » répéta Landri. « Voyons, dites toute votre idée. »

— « Je n'ai pas d'idée, » répéta Joseph, « sinon que je sais que Monsieur se défiait beaucoup de lui. »

— « Et il n'est pas venu pendant la maladie?... »

— « Si... Je me rappelle, maintenant, l^e samedi... Mais il n'a pas vu Monsieur, auprès de qui j'étais. Il m'a fait demander, pour avoir des nouvelles fraîches à porter à M. le marquis. »

Ainsi l'image de Chaffin se trouvait de nouveau associée dans la pensée de Landri aux scènes mystérieuses qui avaient dû se jouer autour de ce lit de mort. Chaffm avait erré autour de cette chambre d'agonie, dans les dernières heures. Chaffin était venu dans l'appartement. Une fois, disait le domestique. Qu'en savait-il? Lui-même avait beau prodiguer son dévouement le plus assidu au malade, il s'était absenté. Que Chaffin, averti de cette absence, eût profité de ces instants-là, qu'il fût entré dans la chambre avec la complicité du médecin, il le pouvait. Qu'en ce moment-là, le malade eût dormi, la morphine aidant, et le vol des lettres s'expliquait... Le jeune homme n'avait pas quitté Joseph depuis dix minutes que cette construction s'était dressée déjà dans son esprit.

Elle reposait sur une série de suppositions presque fantastiques : — que Chaffin connût l'existence des lettres de Mme de Claviers, — qu'il sût où Jaubourg les tenait serrées, — que Pierre Chaffin fût de connivence avec son père, — que le coffre-fort n'eût pas une serrure à combinaisons. Mais rien ne paraissait fantastique à Landri depuis la terrible scène où il avait appris la vérité de sa naissance. Quand tout ce qui faisait certitude et comme assise en nous : tendre piété pour une mère, amour respectueux pour un père, fierté de notre famille, affirmation de notre rang socia^, s'est écroulé d'un coup, aucune annonce d'événement ne nous étonne. Les plus extraordinaires nous paraissent simples. Pas une de ces difficultés ne l'arrêtait donc. Ce qu'il ne voyait pas, c'était l'intérêt de Chaffin à ce vol et la dénonciation qui avait suivi. Du moment que son ancien précepteur avait pu commettre des malversations dans la gérance de la fortune d'un homme tel que le marquis, il le jugeait un scélérat et capable des pires vilenies. Il se souvenait de la démarche tentée lors de son dernier séjour à Grandchamp, et il la traduisait dans un de ses hideux motifs : précipiter un désastre à la faveur duquel ses gabegies passeraient inaperçues. Tout cela était vrai, mais il se heurtait à cet autre « fait positif », que la lettre dénonciatrice, au témoignage même de M. de Claviers, avait été expédiée bien avant que l'administrateur infidèle ne fût congédié. Chaffin n'avait donc pas pu céder, en l'envoyant, à un mouvement de vengeance. On n'agit pourtant pas sans motif, surtout quand l'action aura pour inévitable conséquence la ruine totale de deux existences. Chaffin n'avait eu aucun motif, à ce moment-là, pour commettre cette in-utile et féroce infamie. Non. Il fallait chercher ailleurs.

— « Aucun motif? » se demandait le jeune homme, quelques jours plus tard. Il s'était épuisé en hypo-

thèses et en démarches, toutes plus vaines les unes que les autres, jusqu'à se donner la peine de retrouver et de voir personnellement les divers domestiques qui avaient été, sous Joseph, au service de Jaubourg ; et il en revenait à l'hypothèse vers laquelle, et malgré toutes les objections, l'attirait un invincible instinct : « Mais j'ignore tout de cet homme, que je croyais connaître et sur qui je m'abusais tant. Je ne sais même pas pour quelle raison il a été chassé. Auprès de qui puis-je me renseigner? Auprès de Métivier, tout simplement. J'aurai d'ailleurs besoin de lui pour mon mariage... » Ils en avaient débattu la date, Valentine et lui, dans la journée. Fidèles à leur pacte de silence, ni l'un ni l'autre n'avait parlé de M. de Claviers. Lui, continuait à ne pas expliquer pourquoi il tardait à faire les sommations qui hâteraient le moment désiré de leur union, et elle continuait à ne pas l'interroger. Il prévoyait pourtant, à des signes évidents, — regards, accent, gestes, — que l'héroïque marquis lui-même ne supporterait plus longtemps leurs trop douloureux rapports, et il commençait de préciser avec la chère compagne de sa vie à venir les détailsde leurs projets. Elle se montrait, dans ces discussions, pareille à ce qu'il l'avait toujours connue, si finement judicieuse et si forte d'âme. L'idée d'une retraite dans une grande terre se transformait de plus en plus dans le rêve de l'exploitation d'un « ranch » dans l'Ouest du Canada, le Manitoba ou l'Alberta. De grands déplacements de fonds allaient être nécessaires. L'entrée en matière était donc toute trouvée pour la visite à Métivier. L'appréhension d'une perspicacité est si cruelle dans certaines crises que Landri alla plusieurs fois jusqu'à la place de la Madeleine sans pouvoir prendre sur lui de monter à l'étude. Il finit, comme il arrive sans cesse aux imaginatifs trop sensibles, par triomprher de cette impression, pour constater qu'elle

avait été toute subjective. Métivier l'accueillit avec la simplicité d'un notaire surchargé de besogne, et pour qui, penser à son client, c'est penser à des actes et à des chiffres. De la tragédie familiale où sombraient les Claviers-Grandchamp, il ne soupçonnait rien. En revanche, il avait très sagacement démêlé tous les fils de la conspiration ourdie par Chaffin et ses complices, et quand, après avoir parlé de quelques formantes indispensables au règlement définitif de sa fortune maternelle, afin de justifier sa visite, Landri eut abordé le sujet de son ancien précepteur :

— « Ce qu'il a fait? » s'écria Métivier, « mais c'est bien simple. Il s'est entendu avec les gens à qui M. votre père empruntait de l'argent, de façon à avoir son tant pour cent sur leurs bénéfices... J'attends justement ce matin Altona. S'il pouvait venir pendant que vous êtes ici, vous verriez un magnifique type de l'usurier d'aujourd'hui. C'est le marchand de curiosités, qui vous vend un portrait de Vélasquez, une armoire de Boule, un buste de Houdon, cent mille francs, deux cent mille, et il vous les reprend pour cinquante ou soixante. Le piquant, c'est que le Vélasquez, le Boule et le Houdon sont authentiques, et qu'en les gardant, le client ne ferait pas une mauvaise affaire. Cela permet au sieur Altona de se donner comme un collectionneur, un dilettante, un amateur d'art... Ce personnage et sa bande ont su les embarras de M. le marquis de Claviers. J'y suis pour quelque chose. .J'avais indiqué à M. votre père un certain Gruet que je croyais sûr, et il était de mèche avec eux I Ils savaient aussi ce que valaient les trésors de Grandchamp. Vous voyez d'ici le coup. Il est classique : acculer le marquis à la vente en centralisant les dettes. Chaffin devait avoir sa commission, trente mille, quarante naille, plus peut-être... Il s'est chargé d'offrir à M. de Claviers quatre millions, au nom d'Altona,

pour un lot catalogué dans les notes de votre livre de famille. Il a eu cette audace... Et M. le marquis est si bon qu'il m'expliquait cela : « Il a cru me rendre « service, » me disait-il. Heureusement nous avons pu l'éclairer, en découvrant les traces d'une plus vulgaire friponnerie : des notes réglées deux fois par exemple, une fois au fournisseur, et une fois à qui? A mons Chafïin... M. de Claviers l'a exécuté. Quand je vous ai écrit qu'il avait été dur, Cauvet, l'avocat que je vous ai donné, n'avait encore trouvé qu'une de ces notes. Je mie disais qu'il y avait une chance pour une erreur. On a beau être notaire. On a de la peine à croire à certaines comédies, et ce Chafïin m'en avait joué une, quand je l'ai questionné, votre lettre en main ! Le chasser ainsi, c'était s'exposer à n'y pas voir clair dans bien des choses... Enfin, ça se débrouille... Comme je dis toujours à mon cousin Jacques Molan, l'auteur dramatique, la vraie comédie moderne, c'est chez nous qu'elle se joue... »

— « Alors, » interrogea Landri, devant qui Métivier avait complaisamment rappelé le plus brillant de ses cousinages, celui avec un écrivain célèbre, dont il était fier après en avoir été assez honteux, « vous pensez que Chafïin était intéressé dans le coup Altona?... »

— « Ça ne fait pas doute ! » reprit le notaire. « D'ailleurs, » un de ses employés venait de frapper à la porte et de lui passer une carte, « si vous voulez me permettre de le faire entrer, vous allez voir Altona lui-même. Il est là. Vous vous rendrez compte de l'individu. Vous jugerez s'il est possible qu'ayant voulu la fin, il n'ait pas voulu les moyens, tous les moyens, » et faisant avec ses doigts le geste de compter de la monnaie, « y compris le pot de vin. »

Landri n'avait pas besoin de cette rencontre avec l'usurier -antiquaire, pour savoir à quoi s'en tenir sur

la nature de la conspiration ourdie contre les tableaux, les tapisseries et les meubles du château de Grandchamp. Le souvenir du conseil soufflé par Cbaffin : a Redemandez votre fortune... » aurait même dû lui suffire, sans cette visite à Métivier, et lui faire comprendre que l'envoi de la lettre anonyme par cet homme pouvait s'expliquer tout bonnement par un désir de lucre. Au moment ovi l'héritage de Jaubourg lui était échu, M. de Claviers était prisonnier de la dette Altona. Il n'en sortait qu'en vendant tous les trésors du château. Chaffin avait dû éprouver une déception proportionnelle au courtage qu'il perdait. Il connaissait le caractère de son maître. Lui révéler la liaison de sa fem.me avec le faux ami, c'était lui rendre inacceptable cet argent. Que Chaffin eût en main des lettres de Mme de Claviers et tout s'expliquait. Cette construction était moins chimérique que l'autre, mais sur combien d'hypothèses encore elle reposait 1 Pour une minute, elle fit certitude dans Landri, quitte à s'écrouler, ainsi que s'était écroulée la première, à l'examen. Cependant, il échangeait un salut avec le sieur Altona, — comme le notaire avait insolemment appelé le marchand de bibelots. Il n'y avait qu'à les voir, tous deux à côté l'un de l'autre, pour comprendre que, dix ans auparavant, il l'eût sans doute appelé « mon garçon », et que, dans dix autres années, il l'appellerait « M. le baron ». Altona avait une de ces faces exsangues et fanées une fois pour toutes, qui n'ont pas d'âge. Il était très noir de poil, avec des moustaches et une royale taillées de manière à lui donner l'air d'un des portraits qu'il brocantait. Ses yeux bruns et veloutés, qui faisaient comme deux taches sur son teint pâle, trahissaient l'origine orientale, comme aussi le mélange singulier de souplesse et d'arrogance répandu sur toute sa personne. Un peu trop bien mis, afvec trop de bjjwux, une correctfon tïwp sou-

SUR UNE PISTB 233

lignée, on comprenait pourtant qu'un dernier « coup de fion » — parlons le langage des truqueurs à son service — ferait de lui un simili-grand seigneur passablement réussi. Par contre, Méti\'ier, ce notaire considérable, si étoffé, si établi, mais lourd, mais épais, rendu apoplectique à cinquante-cinq ans par le métier sédentaire, l'abus de la table et celui du cigare, ne serait jamais qu'un brave bourgeois français. Le hasard qui les mettait en présence, et devant l'héritier d'un très grand nom à la veille de disparaître, faisait tenir entre les quatre murs de ce bureau à cartons verts un saisissant raccourci d'histoire contemporaine. Maxwell Altona — quoique né en Allemagne, il avait ce prénom anglais — ne paraissait nullement gêné de se trouver en face du fils d'un débiteur qu'il avait voulu égorger, et, quand M« Métivier les eut nommés l'un à l'autre, il dit tranquillement, avec son plus fin regard et son plus engageant sourire :

— « Je suis d'autant plus content d'avoir Fhonneur de vous être présenté, monsieur le comte, que j'ai suivi avec un bien vif intérêt votre procès, et que j'ai beaucoup admiré votre geste à Hugueville... Vous avez pris le congé... » Ici, le métèque se trahit à ce petit germanisme. On n'est pas parfait. « Vous allez sans doute vous occuper de votre beau château. J'en connais bien les merveilles... » Là, une de ces expressions d'une indéfinissable ironie, comme il en flotte sur les obscurs visages de ces faiseurs internationaux. « Permettez-moi de vous signaler une occasion peut-être unique. Vous n'avez qu'un des deux gobelins de V Ambassade turque^.. C'est l'entrée à Paris, en 1721, de Méhemet efîendi, chargé de complimenter le roi sur son avènement... » ajouta-t-il, en s'adressant à Métivier. Puis, revenant à l'acheteur possible : « Je sais où est le second... »

— « Elst-il étonnant? » disait le notaire à Landri,

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en le reconduisant. « Une affaire est manquée. Vite à une autre. Il vous dévalisait. Il vous meuble... Ma foi, je vous engage à voir la tapisserie. Je suis sûr qu'elle est vraie. C'est sa probité, à ce brigand. Il ne trompe pas sur la marchandise... Et Cauvet ne touchera pas de commission, lui, je vous le promets. »

Une commission? Était-il possible que réellement Chaffin n'eût pas hésité à commettre le plus effroyable des crimes privés, cette dénonciation d'une femme morte à son mari, d'un fils illégitime à un chef de famiUe, après tous les bienfaits reçus, et cela par crainte de perdre son « tant pour cent », comme avait dit Métivier, sur les quatre millions? Était-ce possible? En tout cas, l'objection formulée au premier moment par M. de Claviers était tombée : le fait que l'envoi de la lettre anonyme eût précédé l'exécution de Chafïin ne prouvait pas que cet homme ne fût pas coupable. A ce qu'il le fût, que d'invraisemblances, derechef ! Et d'abord qu'il eût eu en sa possession ces lettres de Mme de Claviers ! Invraisemblance? Oui. Impossibilité? Non. Ici la complicité du fils apparaissait de nouveau comme la condition suffisante et nécessaire. Toutes ces idées tourbillonnaient dans l'esprit de Landri pendant qu'il remontait de la place de la Madeleine vers la rue du Faubourg-Saint- Honoré. Elles se fixèrent soudain dans une résolution qui lui fit se diriger brusquement vers la place de la Concorde, puis, à travers les Tuileries, vers la Seine, il gagna Notre-Dame et l'île Saint-Louis. Que de fois il avait suivi ce chemin tout enfant, pour aller, du logis paternel, au quai de Béthune, où Chaffin avait dès cette époque son appartement de famille ! Ayant accepté, on se le rappelle, de demeurer chez son élève, le précepteur l'emmenait souvent passer quelques heures du dimanche au milieu des siens, entre

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Mme Chaffin, leur fille Louise et leur fils Pierre, dans son quatrième étage, du balcon duquel se découvrait l'admirable horizon formé par la Seine, le chevet de Notre-Dame à droite, en face le dôme du Panthéon et celui du Val-de-Grâce, à gauche les massifs du Jardin des Plantes et la Salpêtrière. Avec le temps, les Chaffin étaient descendus d'abord au troisième, puis au premier, sans quitter la maison que le voisinage de r Hôtel-Dieu et du quartier Latin rendait commode à l'étudiant en médecine. Louise ne s'était pas mariée, et Mme Chaffin vivait encore. Ces souvenirs d'une existence si correcte en apparence protestaient dans le cœur de l'ancien élève contre l'outrageante démarche qu'il se préparait à faire. Il allait interroger Pierre Chaffin. Mais quoi? Ce vertueux habitant d'une vieille maison d'un quai patriarcal avait bien barboté dans la fortune de son maître. N'y eût-il qu'une chance sur mille, sur dix mille, pour qu'il eût volé de même les lettres de Mme de Claviers, grâce à la connivence de son fils Pierre, c'en était assez pour que Landri essayât, coûte que coûte, de le savoir :

— « Qu'est-ce que je risque? » se disait-il le long de la route. « Je lui demande si, à sa connaissance, personne n'est entré dans la chambre à coucher (^u malade que lui et les domestiques. Si personne n'y est entré, il me répond non, tout simplernent. Si quelqu'un y est entré et que ce soit son père, il Se trouble. Ne fût-ce que l'éclair d'une seconde, je le verrai bien. Ce sera un indice certain, cela. J'agirai alors... »

Comment? Par quels procédés? Il ne le savait pas. Il savait en revanche qu'il marchait au-devant d'une autre épreuve, où se renouvellerait tout le chagrin de ces dernières semaines, en revoyant le médecin pour la première fois depuis ce funeste mardi. Il se rappelait la physionomie préoccupée que Pierre avait eue, au sortir dé la chambre du déhrant, et l'insistance avec

laquelle il avait répété : « C'est bien de la folie... » Mais quoi encore? Ils risquaient toujours de se rencontrer. Si Landri voulait vraiment rester fidèle au pacte conclu avec M. de Claviers et défendre la mémoire de sa mère, même coupable, contre ce témoin de l'agonie de Jaubourg, mieux valait le revoir plus tôt et se comporter vis-à-vis de lui comme si le mourant avait en effet tenu des discours de fou, qui ne comptaient pas. Il y avait bien une difficulté d'un autre ordre, Pierre était le fils d'un honime congédié par le marquis pour indélicatesse. Soit. Mais Landri ne lui faisait pas une visite personnelle. Il venait demander un renseignement à un médecin qui avait été payé par M. de Claviers, puisque le légataire universel de Jaubourg avait dû acquitter toutes les dettes de la succession, y incluse la note des frais occasionnés par la dernière mcdadie. D'ailleurs, si Pierre n'était pas le complice de Chaffin, il ne savait certainement pas le vrai motif du renvoi de son père. Celui-ci ne l'avait pas dit. Dans ce cas, la démarche de Landri n'avait rien qui pût étonner le docteur. Dans le cas contraire, pourquoi ménager une couple de brigands?

Toutes les douleurs ont leur égoïsme. Il y avait une autre hypothèse que le fils de Mme de Claviers n'envisageait pas : peut-être Pierre Chaffin traversait-il depuis le renvoi de son père une crise semblable à celle dont son camarade d'enfance subissait les affres? Entre l'ignorance et la complicité, il y a place pour le doute. Disons-le tout de suite : c'était le cas du médecin, qu'inquiétait jusqu'à l'épouvante le visible changement observé chez son père ce dernier mois. Un aprèsmidi de novembre, Chaffin était rentré bouleversé. Il avait racoBté que le marquis le prenait pour la victime expiatoire de ses folies. Il avait flétri l'ingratitude de. ce graad seigneur au service duquel s'était usée son

existence, protesté qu'il n'accepterait rien, pas même la moindre pension, de cet homme-là, défendu que l'on prononçât son nom devant lui. Depuis lors, il dépérissait dans une mélancolie dont les véritables causes étaient, d'une part, la terreur que son fils n'apprît la raison réelle de sa disgrâce, d'autre part, le plus violent, le plus invincible des remords. L'instinct de Landri avait deviné juste. C'était lui le dénonciateur anonyme. Exaspéré par l'écroulement subit de ses espérances, cette perte d'un courtage qui achevait sa fortune, et persuadé en effet qu'aussitôt averti, M. de Claviers renoncerait à la succession Jaubourg, Chaffin était allé chez Altona lui mettre le marché à la main, et lui demander, non plus un, mais deux pour cent des quatre millions offerts pour le lot des objets d'art de Grandchamp. Il s'engageait, moyennant cette somme, à faire rouvrir par le marquis les négociations de vente, interrompues net par l'héritage. Altona avait accepté. Chaffin gardait à part lui une lettre de Mme de Claviers à Jaubourg. Il l'avait ouverte, étant seulement précepteur, il y avait tantôt dix-huit ans. L'ayant trouvée dans un courrier préparé sur une table, il avait cédé à une curiosité passionnée de connaître les vrais rapports de l'ami de la maison avec la marquise. C'était le moment où commençait en lui le travail de corruption signalé déjà. Peut-être la découverte de cet adultère de la mère de son élève avait-elle été le ferment le plus virulent de cette déchéance morale. Il ne s'était pas servi de ce papier, comme il aurait pu faire, pour exercer un fructueux chantage. Il n'était pas mûr pour cette infamie. Pourtant il n'avait pas détruit ce document, par cette espèce de vague attente qui est, dans certaines natures, régulières en fait, et foncièrement gâtées, la gestation préalable du crime. Il l'avait même complété, en y joignant — c'étaient les « autres pièces » — trois billets de Jaubourg, dérobés, ceux-là, dans le

secrétaire de la mère de Landri. Les deux amants avaient, à l'époque, constaté avec terreur la disparition de la lettre de Mme de Claviers. Ils avaient fait, chacun de leur côté, une enquête discrète, et, rien ne se produisant, ils avaient attribué la chose à une irrégularité de la poste. La marquise n'avait pas remarqué le second vol, qui l'eût mise sur la voie. Jaubourg, lui, avait toujours soupçonné Chaffin. C'était le sens du : « Qui est-ce? » prononcé à sou lit de mort avec tant d'angoisse. Voilà l'homme qu'était en effet l'ancien précepteur : un malfaiteur auquel il ne manquait ^ qu'une occasion trop tentante. L'appât des quatrevingt mille francs avait été cette occasion. Il avait composé la "missive anonyme, lui-même, sur sa machine à écrire. Il l'avait mise sous enveloppe, avec l'autre lettre, la révélatrice, et expédié le tout au marquis. Mais si un implacable désir de gain, joint à une cruelle et basse envie contre le grand seigneur, l'avait poussé dans une heure d'égarement à cette ignoble action, le coup fait, sa conscience d'autrefois, celle du petit donneur do leçons à vertus bourgeoises, s'était remise à parler. Il ne pouvait plus chasser cette obsession : le visage de M. de Claviers tel qu'il lui était apparu durant les quinze jours qui avaient séparé son crime et son renvoi, — si ravagé, si consumé de chagrin ! Son œuvre lui faisait peur, d'autant plus que le résultat poursuivi — à quel prix ! — n'était pas atteint. Contre son calcul, le marquis continuait de régler ses dettes. Tableaux, meubles, tentures, restaient à Grandchamp. Les quatre-vingt mille francs promis par Altona ne seraient jamais touchés. Il n'y a pas beaucoup de scélérats qui pratiquent, devant un forfait inutile, la tranquille philosophie de l'assassin de la légende, trouvant une pièce d'un, sou dans la poche de la victime et disant : « Cent comme ça, ça fait cinq francs. » La totale inutilité de sa meurtrière vilenie ne permet-

tait même pas à Chaffin le demi-étourdissement que lui eût donné la possession de cette petite fortune qui, ajoutée au magot déjà amassé, lui aurait fait sa bonne vingtaine de mille livres de rente. Tourmenté par l'idée fixe, il commençait de présenter les symptômes de cette véritable psychose aiguë que crée, dans un homme d'une certaine éducation, le regret constant et lancinant d'une faute irréparable. Il avait cessé de pouvoir manger, de pouvoir dormir, de pouvoir lire, écrire, s'occuper, rester en place. Cette excitation n'avait pas échappé au regard du fils. Le docteur s'était mis, presque automatiquement, à observer son père. Il avait vite reconnu que ces phénomènes, si clairs pour un psychiatre, ne procédaient d'aucun désordre physique. La cause en était toute morale, — le médecin disait toute cérébrale. Presque automatiquement encore, il avait cherché cette cause. Un indice avait éveillé son soupçon : il avait cru remarquer une gêne dans les rapports du professeur Louvet avec lui. En sa qualité de chef de clinique, il voyait sans cesse le célèbre maître de l'Hôtel- Dieu. Il lui semblait, depuis ces dernières semaines, que la poignée de main de son patron était, non pas moins cordiale, mais moins abandonnée, moins familière, enfin qu'il y avait là « une épine », — comme ils eussent dit l'un et l'autre dans leur langage de neurologues, pour parler d'une lésion grossière de l'écorce chez un de leurs malades. — En toute autre circonstance, Pierre n'eût pas hésité à interroger le professeur. Il ne l'avait pas fait. Il avait rapproché ces deux symptômes : changement dans les manières de son maître à son égard, changement chez son père. Il en avait conclu, toujours automatiquement, — un métier comme le sien finit par donner une méthode quasi mécanique, un pas instinctif à l'esprit, — que le même fait était à l'origine. Quel fait? La brouille de ChafTin avec M. de Claviers, cet ancien

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et très important client de Louvet. Pierre connaissait bien le marquis, et, s'il avait contre lui une antipathie d'espèce contre une autre espèce, son fond de justice innée le contraignait d'estimer la qualité d'âme du grand seigneur. Non, le château de Grandchamp, qui faisait des pensions à des trentaines d'anciens domestiques, — voici deux mois encore l'administrateur s'en lamentait à la table de famille, — ne s'était pas séparé, sans de graves raisons, de quelqu'un qu'il avait chez lui depuis tant d'années. Quelles raisons? Cette question poursuivait le médecin depuis plusieurs jours avec une acuité si grandissante que la pensée lui était venue d'en avoir la réponse par Landri ! Il en avait été empêché par des motifs très divers. On se souvient que leurs relations n'avaient jamais été simples. Il était dur au plébéien de demander à l'homme titré si son père avait commis des fautes contre l'honneur. Il était pénible aussi au médecin, qui avait surpris dans le délire d'une agonie le secret d'une naissance criminelle, de provoquer, avec le fils du client, une rencontre sur laquelle pèserait cette impression, d'autant plus que Pierre savait le testament de Jaubourg, et il faisait à l'enfant de l'adultère le crédit de penser que l'acceptation de cet héritage par M. de Claviers lui était un supplice. On imagine maintenant quel saisissement lui causa, un après-midi, dans la petite pièce, encombrée de livres et de brochures, où il travaillait, la remise par la bonne d'une carte où il lut : « Comte de Claviers-Grandchamp. » Le sort, qui a de ces enseignements, mettait face à faee ces deux hommes, nés et grandis dans des conditions si différentes, et qui subissaient, à l'insu l'un de l'autre, cette même universelle épreuve de la réversibilité, dont un ancien disait déjà : « Nous serons punis, ou dans notre personne, ou dans celle de nos descendants, pour les crimes que nous aurons commis en ce monde. » C'est

le principe, tout ensemble mystique et naturel, moral et physiologique, qui, solidarisant les personnes d'un même sang, crée la Famille et la Société. Le premier mouvement de Pierre, tant le sentiment de la honte possible de son père lui était insupportable, fut de répondre : « Je n'y suis pas ; » le second, de dire : « Faites entrer. » Précisément parce qu'il ignorait la vraie raison du départ de l'administrateur des Claviers-Grand» champ, il ne voulait pas paraître redouter une conversation avec le futur chef de cette maison, et il pensait :

— « Que me veut-il? Il vient à cause du testament, sans doute. Il va me demander de ne pas parler de ce que j'ai pu entendre et comprendre... Ces gens-là ne se rendent pas compte de ce que c'est que l'honneur médical... D'ailleurs, l'honneur d'un bourgeois, pour un noble !... Pour un noble? » — il éclata d'un mauvais rire. — « Et pour un officier, avec les idées qu'a cet incompétent, et qu'il vient de montrer dans cette stupide histoire d'inventaire I »

Comme on voit, sa mauvaise humeur habituelle était déjà revenue à ce singulier garçon que la vie avait toujours pris à rebrousse-cœur, si l'on peut dire, à cause de sa position fausse, en marge d'un monde où il n'avait jamais eu de place définie. Le résultat fut qu'en entrant dans cette petite chambre dont l'aspect révélait une ferveur professionnelle et intellectuelle, Landri de Claviers rencontra, derrière les lunettes cerclées d'or du jeune savant, ce regard armé, qu'il lui avait toujours connu. Avec sa barbe rousse et la brutalité de ses traits, comme taillés à la serpe, qui lui donnaient un type tartare, le fils Chaffin avait réellement l'air, à cette minute, d'un très mauvais homme. Cette sensation devait donner et donna à Landri une sécheresse, presque une âpreté dans ses premières paroles, qui allaient tout de suite transformer cette conversation en un bref et furieux duel ;

— « Je ne vous retiendrai pas longtemps, » comniença-t-il, après qu'ils eurent échangé quelques mots de politesse. A cause de leur ancienne camaraderie et de la différence entre leurs conditions, ils ne savaient jamais comment s'appeler. Ils ne se disaient ni « monsieur » ni leur nom tout court. « Je suis venu fajre auprès de vous une démarche délicate, très délicate... Mais ce n'est pas à l'homme privé que je viens poser une question. C'est au docteur qui a soigné M. Jaubourg. » Il eut la force de prononcer ces deux syllabes, sans cesser de fixer les yeux sur l'autre, qui, lui, ne put retenir un plissement de ses sourcils broussailleux et une crispation de ses lèvres, pour répondre :

— « Je suis à votre disposition, dans la mesure où cette demande ne contrariera pas mon devoir de médecin... Nous en avons un, de silence absolu, dont vous autres, vous ne vous doutez point, » continua-t-il, avec une amertume singulière : « Nec visa, nec audita, nec iniellecla (1), c'est la vieille formule du serment hippocratique. Elle est toujours vraie. »

— « Il s'agit de quelque chose de très simple, » dit Landri. « Vous n'ignorez pas que M. de Claviers est l'héritier de M. Jaubourg. Nous avons acquis la preuve que des papiers très importants ont été enlevés de chez celui-ci, dans les derniers jours de sa maladie. Hé bien 1 je voudrais avoir de vous votre parole... »

— « Que je ne les ai pas pris?... » interrompit vivement le médecin. « Ne me dites pas que vous êtes venu me demander cela, » continua-t-il avec un sursaut de colère. « Je ne vous le permettrais point... »

— « Vous auriez pu me laisser finir ma phrase, » répondit Landri, plus calme, mais à peine. Ignorant absolument de quelle tragédie intérieure, et si ana-

(1) « Un médecin ne doit dire ni ce qu'il a vu, ni ce qu'il a entendu, ni ce qu'il a compris. »

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logue, hélas ! à la sienne, Pierre Chaffin était la victime, cet emportement devant la seule idée d'un soupçon d'improbité lui était inexplicable. Il n'avait rien dit qui le justifiât, et, rendu si sensible lui-même par tant de souffrances, il ne pouvait pas supporter une réponse faite sur un tel ton... « Je la reprends, cette phrase. Je voudrais avoir de vous votre parole, non point que vous n'avez pas pris ces papiers, mais, tout bonnement, que personne, à votre connaissance, n'est entré dans la chambre de M. Jaubourg pendant sa maladie, en dehors des gens de service, du professeur Louvet et de vous, bien entendu. Il me semble qu'il n'y a rien là qui puisse provoquer de votre part une susceptibilité. Il s'agit d'empêcher les soupçons de s'égarer. Vous devriez être le premier à le désirer... »

— « Je n'ai pas à répondre à une question de ce genre... » dit Pierre. Il ne voyait pas trop où voulait en venir son interlocuteur. C'était vrai qu'il n'aurait pas eu le droit de s'ofTenser de cette demande, si elle n'avait pas été formulée dans des termes trop impérativement inquisiteurs. La conclusion surtout l'avait froissé. Mais comme Landri avait affecté de parler d'un accent très contenu, presque cérémonieux dans sa sécheresse, le médecin voulait opposer à cette froideur une froideur égale. Il eût été humilié de se montrer moins maître de ses nerfs que le jeune noble, moins poli aussi, et il ajouta : « Je n'admets pas que le rôle d'un docteur soit d'exercer une surveillance autre que professionnelle. J'ose affirmer que j'ai soigné M. Jaubourg de mon mieux, et c'est tout ce dont ses héritiers avaient le droit de s'occuper à mon sujet. »

— « Il ne s'agit pas de surveillance, » répliqua Landri. « Vous me forcez, malgré moi, à préciser mes questions. C'est votre faute. N'avez-vous introduit aucune personne étrangère dans la chambre du ma-

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lade? Car enfin, vous avez reçu des visites ; je le sais par Joseph. »

— « Moi? » fit le médecin. « Aucune, excepté celle de mon père... » Il n'eut pas plus tôt prononcé cette parole qu'il jeta le « Ah !... » d'un homme qui soudain comprend. Il resta une minute silencieux. Puis se dominant : « Hé bien ! » reprit-il en avançant son buste, et s'approchant de l'autre, la face contractée, la voix haletante : « Je vais vous contenter. Je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai introduit personne dans la chambre de M. Jaubourg, vous entendez? ma parole d'honneur ; et c'est celle d'un honnête homme, entendez-vous encore?... Et cela me donne le droit de vous poser une question, à mon tour. Vous avez beau vous appeler M. le comte de Claviers-Grandchamp et moi Pierre Chaffin, simplement, nous ne sommes plus sous l'ancien régime, et je ne sache pas que vous ayez le privilège de venir ici, de votre autorité privée, m'interroger comme un juge d'instruction. Vous m'avez dit qu'on avait volé des papiers chez M. Jaubourg et vous m'avez demandé si la personne que j'avais reçue en visite n'était pas entrée dans la chambre où ces papiers volés se trouvaient. C'était dire que vous soupçonniez cette personne de les avoir volés, et cette personne, c'était mon père. Ma question à moi est celleci : « Oui ou non, soupçonnez-vous mon père?... »

— « Je vous dirai, comme vous tout à l'heure, que je n'ai pas à répondre, n'ayant nommé personne... » répliqua Landri. Son irritation tombait devant une évidence : il avait devant lui, en effet, un très honnête homme. Il l'avait senti à l'énergie avec laquelle Pierre affirmait son honneur, à la révolte de tout son être, à ce cri surtout de surprise indignée. Et voici qu'une étrange et triste sympathie s'émouvait dans son cœur. L'accent dont le fils avait parlé de son père retentissait en lui profondément. C'avait été comme un

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écho soudain de sa plainte intérieure. H allait constater avec épouvante que, venu ici pour vérifier un soupçon, sa visite en éveillait un autre, non pas en lui, mais dans la personne même sur laquelle il avait compté pour découvrir la vérité, et déjà il n'était plus à sa portée d'empêcher cet éveil !

— « Ne pas répondre, c'est répondre, » dit Pierre Chaffin. « Ainsi, il manque des papiers chez M. Jaubourg, des valeurs sans doute, et vous, et M. de Claviers, j'imagine, avec vous, accusez mon père de vol?...»

— « Il ne manque aucune valeur chez M. Jaubourg, » répondit Landri, « et encore une fois nous n'accusons personne. »

— « Si ce ne sont pas des valeurs qui ont disparu, ce sont des lettres, » reprit le médecin. « Et pourquoi vole-t-on des lettres? Pour les revendre, en menaçant de les rendre publiques, pour du chantage... » Ses habitudes d'induction fonctionnaient de nouveau, et, dans cet instant de suprême angoisse, il utilisait ce qu'il savait pour deviner le reste. Des lettres avaient été volées. Quelles lettres? Celles qui avaient trait à la naissance de l'enfant de Jaubourg et de Mme de Claviers. On craignait un chantage. Quel chantage? Celui que permettait le testament. Et tout haut, d'interrogé devenant un interrogateur, un suppliant plutôt, tant il frémissait d'anxiété en adressant cet appel à son compagnon d'enfance : « Je vous ai donné ma parole tout à l'heure... » dit-il ; « donnez-moi la vôtre, vous aussi, que vous n'avez pas cru que mon père fût capable de cela?... Vous ne me répondez pas. Alors, c'est que vous l'avez cru... Vous et M. de Claviers cependant, vous n'êtes pas de méchantes gens... Vous avez cru cela? Pourquoi? Il faut que je le sache. Il faut que je sache tout, tout, tout, et d'abord la vraie cause pour laquelle mon père et M. de Claviers se sont séparés... Je suis un homme, Landri, et je m'adresse à un autre

homme. Cette raison, quelle a-t-elle été? Dites-lamoi... »

— « Vous savez bien que je n'étais pas là, » répondit Landri. « Je n'ai rien su de positif. »

— « Oui ou non, avez-vous entendu parler d'indélicatesse? »

— « J'ai entendu parler de désordre, » dit Landri. « Mais ce dont je vous donne ma parole, c'est que cette affaire des papiers de Jaubourg, sur laquelle j'ai voulu avoir votre témoignage, n'a rien de commun avec les motifs qui ont pu décider M. de Claviers à se priver des services de M. Chaffm... »

Il se rendait trop compte, en prononçant cette phrase sans précision, que la soif desavoir dont l'autre était dévoré demandait une réponse bien différente. Cette réponse, il ne pouvait la donner ni dans un sens ni dans un autre. Il avait trop souffert d'avoir appris la faute de sa mère pour que sa bouche articulât les mots qui apprendraient à un fds le crime de son père. Prodiguer les dénégations, l'honneur ne le lui permettait pas, et d'ailleurs, à quoi bon? En faisant sa démarche, il n'avait pas pu deviner qu'un état de trouble existait antérieurement chez Pierre, qui tout de suite avait donné à cette démarche une signification trop claire. Cette issue absolument inattendue de cet entretien lui faisait éprouver cette impression d'un destin inévitable, ressentie bien souvent, depuis sa visite au lit de mort de son vrai père, et il en demeurait comme paralysé. Cette impression était-elle partagée par le médecin, ou bien le malheureux avait-il peur d'en apprendre davantage? La fin de non-rgcevoir opposée par son interlocuteur à une question si cruellement nette semblait l'avoir, lui aussi, accablé. Il n'interrogeait plus. Après quelques instants d'un bien pénible silence, Landri se leva. L'autre n'essaya pas de le retenir, et les deux jeunes gens se séparèrent en se

touchant la main, sans oser presque se regarder. Cette même impression de la Nécessité, d'une trame d'événements tissée par une volonté plus forte que la sienne, poursuivit Landri durant toute cette soirée, qu'il put passer seul, par bonheur, M. de Claviers étant allé à Grandchamp. Il la retrouva, cette impression, au réveil, toujours poursuivi par l'image de ce jeune honmic, avec lequel il avait joué enfant, et qu'il revoyait, comme il l'avait laissé, immobile et pâle sous l'étreinte de cette affreuse idée : « Mon père est un voleur. » De même qu'à Saint-Mihiel, il s'était dit : « Si pourtant le train de Clermont était arrivé en retard? » il se disait à présent : « Si Louvet ne l'avait pas placé rue de Solferino pour lui être utile?... — Si son père n'était pas venu l'y voir, en passant peut-être, et par hasard !... » Mais y a-t-il du hasard dans le monde? La petitesse des incidents qui avaient déterminé, dans le cas de Pierre, comme dans le sien, une si grande épreuve, confondait Landri, d'autant plus que cette épreuve était méritée, — par qui? Par ceux dont ils étaient nés. La vision du commun désastre où le fils de l'administrateur félon et lui-même, le fils de la femme infidèle, se trouvaient enveloppés, alla jusqu'à la terreur, quand, vers neuf heures et demie, son domestique lui remit une lettre dont l'écriture seule le fit tressaillir. Il se préparait à se rendre chez Joseph de nouveau. Il avait changé d'hypothèse depuis cette visite quai de Béthune. Il voulait causer avec les domestiques sur les membres de la société qui fréquentaient particulièrement Jaubourg, en se souvenant du mot de M. de Claviers : « Ça sent le club... » On voit qu'il avait complètement renoncé à incriminer Chaftin. Or, cette lettre était de Chaffin. Le cœur du jeune homme battit en déchirant l'enveloppe, et plus encore en lisant ces lignes : « Landri, votre vieux maître vous supplie, • au nom du passé, de le recevoir tout de suite, il a

« à vous demander un service qui lui sauvera plus « que la vie, et il peut vous en rendre un qui effacera « bien des choses. »

— « Que l'on fasse entrer M. Ghaffm... » dit-il au valet de chambre ; et presque dans la même haleine : « Savez-vous si M. le marquis est revenu de Grandchamp?... »

— « Cette nuit, monsieur le comte, » répondit le domestique. Et, tandis que ce garçon allait chercher l'administrateur congédié pour l'introduire, Landri se disait :

— (v Me rendre un service?... Si c'était vraiment lui le coupable?... S'il rapportait les autres lettres?... Si je pouvais les avoir, et les lui donner, dès ce matin, dans quelques minutes?... »

Et la seule pensée du regard de M. de Claviers, le remerciant, lui réchauffait tout le cœur.

Chaffm était bien préoccupé, bien anxieux, tandis qu'il suivait le valet de pied chargé de le conduire auprès de Landri. Il l'eût été bien davantage, s'il eût regardé à travers les carreaux de la longue galerie vitrée qui contournait la cour de l'hôtel. Ses jambes, déjà tremblantes, lui eussent refusé le service. Il n'aurait certainement pas franchi le seuil de la pièce où son ancien élève l'attendait. Au moment même où il s'acheminait ainsi vers un entretien d'une importance pour lui décisive, la petite porte de la rue du Faubourg-Saint'Honoré, celle par o*ù entraient les piétons,

s'ouvrait à un coup de sonnette impatient, et Pierre surgissait. Que le médecin arrivât ainsi sur les pas de son père, quelle menace à faire s'arrêter le sang dans les veines de l'administrateur infidèle, étant donné les circonstances où les deux hommes s'étaient quittés. Il faut les rapporter pour montrer par quelles voies toutes simples cet implacable Fatum, dont Landri avait été l'ouvrier, d'abord inconscient, puis épouvanté, continuait son œuvre. Mais qu'est donc cette nécessité, sinon la logique intérieure de la vie, résumée profondément dans le mot du poète : « Nous sommes les maîtres de notre premier acte. Nous sonmies les esclaves du second... » Cette force qui tire ainsi toutes les conséquences du crime n'est pas distincte de lui. Nous pouvions ne pas commettre ce crime. Une fois commis, il nous tient. Nos précautions mêmes ne servent qu'à hâter le châtiment. Il nous arrive également et par nos prudences et par nos imprudences, par les personnes qui nous aiment et par celles qui nous haïssent, par celles aussi auxquelles nous sommes indifférents, tant nos fautes développent leurs effets d'après une norme mathématique. La visite de Landri chez Pierre ChaflQn, la veille, avait été un résultat très naturel des indélicatesses pratiquées par le gérant de la fortune des Claviers, et cette visite avait produit cet autre résultat non moins naturel : le docteur avait interrogé son père. Leur entretien avait suivi presque immédiatement celui des deux jeunes gens. Quand Chafïin était rentré à la maison du quai de Béthune, une demiheure à peine après le départ de Landri, c'était son fils qui lui avait ouvert :

— « Je t'attendais, » lui avait-il dit. « Allons dans mon cabinet. J'ai à te parler tout de suite. »

— « Que se passe-t-il? » avait demandé Chaffîn. En prononçant ces mots, son regard exprimait plus de terreur que de surprise. Cette singularité n'avait

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pas échappé à Pierre. Il avait senti de même combien sonnait faux le rire du nouveau venu, pour ajouter, allusion saugrenue aux opinions très avancées que professait le médecin : « Il ne s'agit pas d'un complot anarchiste, au moins? Car moi, tu sais, radical tant que l'on voudra, propriétaire toujours... »

— « Landri de Claviers sort d'ici, » avait répondu Pierre, sans prendre garde à cette plaisanterie. Il avait refermé la porte de la pièce avec précaution, et il parlait à mi-voix. Il ne voulait pas que sa mère et sa sœur, sans doute occupées à revoir le blanchissage de la semaine dans une chambre voisine, soupçonnassent que son père et lui étaient enfermés ensemble : « Oui, » répéta-t-il, « Landri de Claviers... » Et il regardait fixement l'administrateur congédié. Il essayait de saisir sur cette physionomie obscure un trouble qui ne se manifesta point. Le voleur se reprenait en main, et il osait répliquer :

— « Il aura eu honte de la manière dont on s'est conduit envers son vieux précepteur... Je ne les confonds pas, M. de Claviers et lui. Landri est faible. Il n'ose pas rompre en visière avec les préjugés d'un milieu qu'il apprécie pourtant à sa vraie valeur. Tu as vu son absurde conduite dans cette histoire d'inventaire? Il ne croit pas. Il adore l'armée. Et il se fait casser aux gages !... C'est une pauvre tête, mais un très bon garçon... »

— « Landri n'est nullement venu s'excuser, • ni lui ni son père, «dit le docteur.» Il est venu nous accuser... »

— « Nous?... » s'écria Chaffm. « Et de quoi, s'il te plaît?... » Quelle que fût sa domination de lui-même, cette phrase si directe l'avait fait tressaillir. Parmi les diverses hypothèses dont l'obsédait son imagination travaillée par la phobie, une le tourmentait davantage, depuis ces derniers jours : il avait composé son billet anonyme, on s'en souvient, sur sa machine à

écrire. Plusieurs personnes, chez les Claviers, la lui connaissaient. Sur le moment, il s'était dit : « Bah ! il y en a des centaines d'autres dans Paris, » et il avait passé outre. Depuis, il vivait dans l'angoisse qu'une recherche n'amenât le marquis à vérifier si les caractères de la lettre dénonciatrice ne correspondaient pas exactement à ceux de cette machine. Cette crainte était extravagante. Au n«m de quelle autorité M. de Claviers eût-il réclamé un pareil contrôle? Mais c'est le propre de l'idée fixe, qu'elle ne distingue plus le possible de l'impossible. Et puis, il y avait Pierre. D'être atteint par une insinuation de ce genre dans l'affection et l'estime de son fils représentait pour le père un châtiment pire que l'envoi devant la cour d'assises. L'accusation de Landri portait-elle làdessus? Prétendait-on exiger une épreuve? Mais alors, que signifiait ce « nous »?

— « Je vais te mettre au courant, » avait repris le médecin. Il avait répété mot pour mot la conversation qu'il avait eue avec l'ancien élève de son père, pour finir sur cette terrible dernière demande formulée par lui : « Oui ou non, avez-vous entendu parler d'indélicatesse? » et sur l'équivoque réponse de Landri : « J'ai entendu parler de désordre. » Tout en détaillant ce récit, très cruel pour lui-même à reprendre ainsi, ses yeux continuaient de scruter le masque de l'agent si formellement incriminé. De vives impressions auraient dû y apparaître, même innocent, surtout innocent. L'annonce de cette visite de Landri, et dans ces conditions, ne pouvait cependant pas laisser un homme de cœur indifférent. Il y avait de quoi se révolter, s'affliger, s'inquiéter, s'indigner. Peut-être Chaffin, s'il eût prévu cette explication avec son fils, eût-il eu l'habileté d'adopter en effet cette comédie du bouleversement. Attaqué à l'impreviste, il devait d'instiuct feindre l'impassibilité absolue. C'est ia moins

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dangereuse des défenses pour un coupable surpris. Elle ne livre aucun élément à l'enquête, mais par cela même elle suppose une maîtrise de soi, une réserve voulue, la possibilité d'un secret. Pierre sentit cela si fortement qu'au terme de cette douloureuse confidence, de cet interrogatoire plutôt, à peine déguisé, il jeta un cri, véritable appel à l'honneur de ce père qui l'écoutait, sans que sa face immobile perm.ît de déchiffrer une seule de ses pensées :

— « Et cela ne te fait pas bondir que j'en sois venu là, moi, ton fils ; que j'aie pu poser cette question à cet homme, et lui, qu'il ait refusé de me répondre?... Tu ne parais pas te douter que je traverse une des heures affreuses de ma vie?... Ne me dis pas que tu n'es pour rien dans la disparition des papiers de M. Jaubourg. Je le sais. Ne me dis pas que cette démarche de Landri prouve de sa part et de celle de son père un afîolement. Je le sais. Je sais autre chose, et par une expérience de combien d'années? M. de Claviers et Landri, avec leurs défauts, leurs préjugés, leurs sottises, leurs ridicules, sont de très honnêtes g«ns, incapables de faire un tort à quelqu'un, volontairement. S'ils t'ont soupçonné ainsi, c'est qu'ils ont cru en avoir le droit. Il faut que vous ayez, le marquis et toi, rompu vos relations pour un motif que je ne connais pas. Je veux le connaître. Oui, pourquoi M. de Claviers qui a tant de peine, tu t'en plaignais si souvent, à renvoyer ses employés, s'est-il séparé de toi, et si brusquement, si brutalement? Ah I » conclut-il d'un accent déchirant, « si le motif était ce que tu nous as dit, jamais Landri ne serait venu ici, jamais il ne m'aurait quitté sur cette fin de non-recevoir, après qu'il avait vu combien je souffrais, et ce que je pensais I... Jamais !... »

— « Je vous ai dit ce qui est, à ta mère, à ta sœur et à toi, » avait répondu Ghaflûn d'un ton qui jouait la

SÉVABATIOH 25S

colère cette fois. Il ne pouvait prendre maintenant que cette attitude, mais le contraste était trop fort entre ce subit éclat et son attention surveillée de tout à l'heure. Les simulateurs de sentiments manquent toujours leur copie de la réalité par quelque nuance. Ils outrent les symptômes ou ils les faussent. Tels ces imposteurs qui singent une attaque de haut mal et qui tombent les mains en avant, pour se protéger. Le véritable épileptique, comme précipité dans sa chute, n'a pas le temps de prendre cette précaution. La faute, ici, était le passage soudain de cette froideur réfléchie à cette extrême fureur, sans progression. Comment Pierre, déjà si averti, ne s'en fût-il pas aperçu? Cette protestation, trop soulignée dans son trop brusque sursaut, n'était pas sincère. « Oui, » avait insisté cependant le malhonnête homme, « je vous l'ai dit, et je trouve incroyable que ce soit justement toi, mon fils, qui prennes contre moi le parti de ces grands seigneurs que tu ne connais que par ouï-dire. Je les connais, moi, pour avoir subi tant d'humiliations que je vous ai toujours cachées. On ne compte pas, pour eux, quand on n'est pas de leur caste. Ils ne vous feraient pas un tort matériel. De ceux-là ils se soucient, par orgueil. Des autres, non. J'attendais mieux de Landri. Décidément, il vaut son père... Il manque des papiers chez leur Jaubourg, des titres de rente, sans doute? C'est à nous qu'ils pensent, remarque bien, à nous, à toi aussi bien qu'à moi. Est-ce que j'en conclus qu'ils ont des indélicatesses à te reprocher? Non. Et toi, si, pour moi I C'est incroyable !... Mais l'indéHcatesse, c'était de venir ici, t'insulter et insulter ton père ! Et tu as écouté ce monsieur? Et quand il te prouvait, par sa seule démarche, son défaut absolu de perspicacité, tu l'interrogeais sur moi?... Combien de fois devrai-je te le répéter : M. de Claviers ne s'est pas séparé de moi. C'eât moi qui me suis séparé de hii, et

pour la raison que Landri a reconnue : il m'a parlé de désordres dans mes comptes, quand il n'y avait de désordres que dans ses dépenses à lui, qui ont été folles. Ce que Landri ne t'a pas dit, c'est que je l'ai averti lui-môme de la ruine toute prochaine du marquis afm de lui sauver sa fortune. Questionne-le seulement là-dessus. Nous verrons s'il osera nier cette conversation à Grandchamp où je lui ai donné des chiffres vrais. Je te le jure, sur la tête de ta mère et de ta sœur. S'il m'avait écouté, il n'aurait pas perdu un sou.... Et voilà comment il m'en récompense. Mais ce n'est pas mon fils, et toi, Pierre, tu viens d'être trop injuste avec moi, et trop ingrat. Je n'ai vécu et travaillé que pour vous, que pour toi en particulier. J'ai voulu t'épargner les misères du gagne-pain qui m'écrasaient à ton âge. Tu étais inteUigent, laborieux. Je t'ai gardé à la maison, pour que tu pusses faire de la science, tout à loisir, préparer tes examens d'agrégation, pendant que tes camarades s'épuisaient dans la clientèle, et tu as oublié tous ces sacrifices !... Ah I c'est trop affreux !... »

— « Précisément parce que je vis de tes bienfaits, » avait répondu le médecin avec une âpreté farouche, « je ne veux pas supporter certaines idées... Et ces idées, » avait-il continué, plus durement encore, « mettons que ce soit affreux, comme tu dis, de les avoir. C'est un fait que je les ai. Veux-tu que je t'en dise la cause? La démarche de Landri de Claviers n'y entre pour rien. Le changement observé chez toi ces dernières semaines me les a données, et lui seul. Depuis ton départ de Grandchamp, tu n'es plus le même. Je le vois de mes yeux. Je te vois souffrir. Tu mai^is. Tu ne manges pas. Tu ne dors pas. Tu as une obsession que tu ne peux pas cacher, et moi aussi, je vais me mettre à en avoir une, — je la sens grandir, m'envahir, — celle du soupçon. Je n'en veux pas. Nous ne ferons

pas de la folie à deux. Soyons plus fiers. Un père et un fils ne doivent pas échanger deux fois des propos comme ceux-ci. Il y a un moyen d'en finir. Il est trop tard aujourd'hui, » avait-il ajouté, en regardant la pendule, « mais demain, à onze heures, après l' Hôtel- Dieu, je viens te prendre. Nous allons ensemble rue du Faubourg-Saint-Honoré. Nous demandons à parler au marquis. Tu lui diras, ou, si tu préfères, je lui dirai que des bruits circulent. Et c'est vrai, Louvet a changé de manières avec moi, depuis que tu n'es plus chez les Claviers. Ces bruits sont arrivés jusqu'à nous. Nous venons le prier d'y couper court en déclarant publiquement, et devant moi d'abord, qu'il n'a rien à te reprocher dans ta gestion qui soit contre l'honneur... J'exigerai qu'il me l'écrive, au besoin, cette déclaration... »

— « Je ne ferai pas cette démarche ! » s'était écrié Chafïin, et une épouvante dilatait ses prunelles, qui voyaient par avance M. de Claviers. « Je ne la ferai pas !... Tu parles de fierté, et tu ne comprends pas que tu me proposes une humiliation sans nom? Pire que toutes les autres... »

— « Et laquelle? » avait reparti vivement le fils. « Quelle humiliation y a-t-il à se présenter chez quelqu'un envers qui l'on n*a rien à se reprocher et de qui l'on réclame la réparation d'une injustice involontaire? Oui ou non, que Louvet, que moi, — et combien d'autres, que je ne connais pas ! — ayons pu recevoir une mauvaise impression de ta brouille avec M. de Claviers, est-ce une injustice, si cette brouille n'est qu'un caprice de sa part? Oui ou non, en est -il l'auteur, par l'excès d'humeur dont tu prétends qu'il a fait preuve?... »

— « On pensera ce qu'on voudra, » avait interrompu Chaffin. « Je ne monterai pas l'escalier de cet homme. Je n'irai pas chez lui. Je n'irai pas. »

— « Soit, » avait répondu Pierre, « j'irai donc seul. »

— a Tu ne me feras pas cet affront I » avait supplié le père. « Tu n'iras pas. Je te le défends. T'humilier, c'est m'humilier. Nous sommes solidaires sur ce point. Tu m'obéirap. »

— « A cause de cette solidarité même, je ne t'obéirai pas, » avait repris le fils. « Ton honneur, c'est mon honneur. Je veux savoir que l'argent dont je vis est pur. A onze heures, demain, je serai là-bas. J'espère que tu y seras aussi. Mais, si tu n'y es pas, j'entrerai seul. Rien au monde, tu entends, rien ne m'empêchera d'avoir cette explication avec M. de Claviers, à moins que... »

— « A moins que?... » avait interrogé Chaffin, haletant. « Achève. »

— « A moins que tu ne me dises que ton départ de chez eux a une raison différente et laquelle... »

— « Je ne peux pourtant pas en inventer une, » avait répondu le père.

— « Alors, je ne comprends pas tes objections contre une démarche dont j'ai besoin, encore une fois, pour en finir avec une sensation insupportable. »

— « Hé bien I » avait dit Chafïin, après un silence... « Fais cette démarche, puisque tu ne crois plus en ton père, mais rappelle-toi que je ne te la pardonnerai jamais... »

Maladroit et gauche efTort de dignité paternelle, auquel avait manqué l'acctiit, le geste, le regard, cette inimitable et irrésistible vérité enfin dont le fils avait besoin, il l'avait déclaré, comme de pain et d'eau, d'air et de lumière ! Le père y avait eu recours cependant, par une tentative désespérée, afin d'empêcher cette visite dont l'annonce avait fait courir du feu dans ses veines. Quelle soirée et quelle nuit

il avait passées sous la menace de cette heure que chaque minute rapprochait, où ce patron indignement trahi et ce fils idolâtré seraient face à face ! Le jeune homme n'avait pas dîné à la maison, pour ne pas se retrouver avec son père. Celui-ci l'entendit rentrer vers minuit. Une tentation folie le saisit, au bruit de ce pas si connu, de se lever, de courir à lui, de tout lui avouer... Mais non. La phrase terrible de Pierre retentissait encore à son oreille : « Je veux savoir que l'argent dont je vis est pur. » Comment supporter d'apprendre à ce garçon, d'une probité si entière, que cet argent n'était pas pur, que cette petite fortune, grâce à laquelle il poursuivait librement ses études sans quasi faire de métier, était, pour une partie, volée? Car c'était bien un des motifs qui avaient déterminé Chaffîn à l'escroquerie : le passionné désir d'assurer l'indépendance de ses travaux à ce fils Pierre était la revanche de sa demi-domesticité. Il l'avait vu médecin des hôpitaux, professeur à la Faculté,; membre de l'Académie de médecine, de l'Institut peut-être. Cette exaltation de son amour paternel avait tenu chez le secrétaire du marquis de Claviers à cette même rancune de sa destinée manquée qui l'animait contre son noble et fastueux patron d'une implacable haine. Que de très bons sentiments puissent coexister dans un même coeur avec de très mauvais, et des résolutions criminelles, inspirées par ceux-ci, se justifier par ceux-là, c'est un l'ait d'observation courante, aussi déconcertant qu'indiscutable. Il explique pourquoi les grands législateurs, qui furent aussi de grands psychologues, se sont toujours elTorcés de punir les actes en eux-mêmes, sans admettre la recherche des intentions. La décadence de la justice civique commence avec cette recherche qui, dans les sociétés saines, ressortit à la religion. L'Église peut encore trouver des raisons de pardonner ses crimes à

un Chaffin, quand les tribunaux humains, saisis de son cas, ne lui doivent que le bagne.

— « S'il sait jamais cela, » s'était dit le père coupable, dans cette veillée d'agonie, « il me quittera. Il s'en ira de la maison. Sa mère et sa sœur voudront savoir aussi. Elles devineront la vérité. Il faut que Pierre l'ignore, à tout prix. Comment?... »

C'est alors que dans cet esprit, épuisé déjà par le bourrèlement de la conscience, une idée avait commencé de grandir. Il s'était vu allant lui-même, dès les neuf heures, pendant que son fils serait à l' Hôtel- Dieu, se jeter aux pieds du marquis. Il le supplierait de ne pas le perdre aux yeux de Pierre. M. de Claviers était généreux. Il aurait pitié de lui. Il promettrait de ne pas parler. Il he parlerait pas. Mais paraître devant le mari de Mme de Claviers après qu'il lui avait porté lâchement ce coup infâme du message anonyme, le Judas n'avait pas pu. Il n'en supportait même pas l'idée. Il y avait, dans l'attitude observée par cet homme si fier, depuis qu'il avait reçu la lettre de sa femme, attestant la liaison avec Jaubourg et l'illégitimité de l'enfant, un mystère dont Chaffin s'épouvantait. Il y devinait des abîmes de souffrance sur lesquels il lui serait trop horrible de se pencher. La visite de Landri chez Pierre avait encore accru cette sensation d'énigme. Cette enquête sur des papiers volés chez Jaubourg supposait le jeune comte mis au courant de la lettre anonyme. M. de Claviers la lui avait donc montrée? Pourquoi? Mais pour que Landri procédât à cette enquête, justement. Et dans quel dessein, sinon de découvrir le détenteur des « autres pièces »? Chaffin se rappelait ces termes de sa lettre, écrite dans le spasme nerveux que lui donnait la satisfaction d'une longue haine. Il y avait mis, par un accès de cruauté, la menace d'un chantage, qu'il n'avait jamais eu l'intention d'exécuter. Une seconde

idée était née en lui à ce souvenir : puisque cette menace avait produit un tel effet sur les deux hommes, il tenait un moyen certain d'obtenir d'eux la promesse du silence à l'égard de son fils. C'était à Landri que le marquis avait confié la mission de rechercher ces papiers. C'était à Landri qu'il fallait s'adresser. L'imagination anticipée de cette entrevue était pénible au précepteur dégradé. Elle n'était pas insupportable, comme l'autre. Mais Landri plierait-il sous cette pression? Ne répondrait-il pas, bien au contraire : « Vous nous menacez d'un scandale? Soit. Nous allons déposer contre vous une plainte en justice... » Non, il ne fallait pas risquer cela. Chafïin avait entrevu un procédé plus sûr. Il croyait bien connaître son élève de tant d'années. Il le considérait comme très faible, mais il savait aussi sa loyauté, les grandes touches* de ce caractère. Le mieux serait de l'aborder très simplement, de lui dire : « C'est moi qui ai écrit cette dénonciation abominable, dans un moment de folie. Je m'en repens. J'ai les autres pièces. Les voici. Je vous les livre. Je vous demande, en échange, d'obtenir de M. de Claviers qu'il ne dise pas à Pierre les raisons vraies de mon départ. » D'avoir accepté cette restitution constituerait pour la générosité du jeune homme le plus sacré des engagements. Telles sont les contradictions déroutantes de la nature humaine : Chafïin avait éprouvé, à se représenter cette scène d'une confession même intéressée, un soulagement, presque la détente d'une réhabilitation. Il aurait parlé, avoué ce crime, dont il étouffait. Une fois rangé à ce parti, sa hâte de l'exécuter avait été si fiévreuse qu'il avait quitté la maison dès avant neuf heures, à peine son fils parti pour l'Hôtel-Dieu. Il n'avait pas calculé qu'un travail mental s'accomplissait chez Pierre, parallèle au sien. Le médecin s'était dit, en quittant son père : « Demain il aura réfléchi. Il se décidera à venir

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chez M. de Claviers avec moi, s'il n'y a rien. S'il y a quelque chose, il avouera. » Voyant que Chaflin ne lui reparlait pas, la matinée venue, et se rappelant l'ardeur de sa protestation, la veille, il avait raisonné : « Mon père a trouvé un moyen. Lequel?... Coupable, il n'y en a qu'un : aller là-bas le premier, pour supplier le marquis de l'épargner auprès de moi. Mais est-ce possible?... » Le médecin était décidé à tout maintenant, pour en finir avec cette torture d'un soupçon qui déjà passait, à son épouvante, de l'intermittence à l'idée fixe. Il redoutait trop cette monomanie si bien définie par un de ses confrères de l'antiquité : animi angor in unâ cogitatione defixus atque inhssrens. Il avait donc agi. Au lieu de se rendre à son hôpital, il s'était posté dans l'angle de la rue des Deux-Ponts et du quai de Béthune. Il avait vu son père sortir, épier autour de lui comme quelqu'un qui redoute une surveillance, puis se diriger, d'un pas en apparence indifférent, vers le pont Sully, et là monter en voiture. Pierre lui-même avait hélé le premier fiacre qui passait. Il avait donné une pièce de cinq francs au cocher, en lui enjoignant d'aller le plus vite possible rue d'Aguesseau, au coin de la rue du Faubourg-Saint- Honoré. Il y était arrivé, en effet, assez tôt pour voir le taximètre de Chaffin s'arrêter devant la porte de l'hôtel Claviers. Il avait attendu quelques minutes pour sonner à son tour, et interroger le concierge :

— a Mon père est déjà chez M. le marquis? »

— « Non, monsieur le docteur, » avait répondu cet homme, « M. Chaffin est venu voir M. le comte... »

— « Hé bien ! je vous prie de faire demander à M. le marquis s'il peut me recevoir... » avait dit Pierre, après un instant d'hésitation. Dans le regard du portier, il avait cru discerner la même gêne que dans les prunelles du professeur Louvet, ces temps derniers. Il ne se trompait qu'à moitié. Naturellement le magna-

■ÉPARAvioa 261

nime M. de Claviers n'avait confié à personne dans son entourage ses griefs contre son secrétaire. Mais ses domestiques savaient sa parfaite bonté. Ils avaient imaginé le motif du brusque renvoi de Chaffin, avec d'autant plus de facilité qu'ils n'ignoraient pas sa gratte quotidienne. Officiellement, ils n'étaient pas avertis. Pierre en avait une preuve : la porte de Landri n'était pas consignée à son père, et lui-même on l'admettait chez M. de Claviers. Le concierge avait parlé dans le tuyau acoustique qui reliait la loge à l'hôtel. La réponse était revenue, affirmative. La cloche avait sonné, annonçant le visiteur, et le médecin était introduit auprès du marquis, cinq minutes après que la porte de Landri avait laissé passer la silhouette implorante et humble de Chaffin !

— « Il n'y a peut-être rien tout de même, » se disait le docteur, « puisqu'on nous reçoit tous les deux... Si c'était vrai? Quel poids de moins sur mon cœur I... Enfin, je vais savoir. »

Le grand seigneur auprès duquel le fils de l'intendant infidèle, du dénonciateur scélérat, osait cette tragique démarche, se tenait dans la vaste et sévère bibliothèque où avait eu Heu, quatorze jours auparavant, une explication non moins tragique, celle avec Landri. Assis à sa table, cette fois, il s'occupait à une besogne bien étrange pour qui ne connaissait point les secrètes résolutions de sa pensée. Il achevait de transcrire lui-même, sur des feuilles détachées, d'un numérotage déjà très élevé, l'inventaire de tous les trésors artistiques conservés dans le château de Grandchamp. Il avait procédé méthodiquement, chambre par chambre, et il était en ce moment, comme l'indiquait laJigne écrite au haut de la page, à l'appartement de laVéfunte marquise. Il l'avait gardé pour le dernier. On en comprend trop la raison. Ce travail, commencé depuis plusieurs semaines, touchait à sa fin. L'écriture

du vieux gentilhomme lui avait toujours ressemblé. Elle était large, aisée et claire, avec un air du grand siècle. Un tremblement dans quelques lettres attestait pourtant combien de tracer les lignes de cette page lui avait coûté. Un cartonnier était ouvert sur le bureau qui contenait des documents justificatifs. Le livre de la Généalogie de la maison de Claviers- Grandchamp était là aussi, avec le signet mis au fameux appendice n^ 44, dont Altona, jadis, avait pris texte pour faire son offre. Le dernier, par le sang, de ces magnifiques Claviers, rédigeait l'acte de décès de sa maison, sous une forme arrêtée par lui. Il avait, ce matin encore, passé par des émotions solennelles dont le reflet rendait plus imposant son noble visage. Son antique courtoisie le fit se lever pour recevoir le fils de l'administrateur véreux. D'un geste, il lui montra un siège, — sans lui tendre la main, petit détail que Pierre interpréta aussitôt dans le sens de ses soupçons : le marquis punissait en lui les fautes de son père. Cette visite surprenait en effet M. de Claviers, et bien péniblement, mais pour un motif très différent de celui qu'imaginait le jeune homme. Pierre avait été le médecin de Jaubourg. Il avait assisté à cette agonie durant laquelle le malade avait sans doute parlé. Quoique M. de Claviers ignorât les savantes théories des psychiatres modernes sur 1' « ecmnésie » et 1' « onirisme », il avait vu mourir. Il savait quels aveux l'ardeur de la fièvre arraclio parfois à des bouches jusqu'alors muettes. Il s'expliquait ainsi cette déclaration de paternité faite à Landri. A cette « horrible scène », dont avait parlé le jeune homme, peut-être Pierre Chafïïn avait-il assisté? C'était la cause pour laquelle l'héroïque personnage avait consenti à le recevoir. Il n'avait pas voulu paraître avoir peur de cette rencontre. Une autre nuance frappait le docteur : l'altération vraiment prodigieuse de cette physionomie

puissante. M. de Claviers avait, depuis ces quelques semaines, vieilli autant que son ex-secrétaire. Mais c'était le vieillissement d'un homme rongé de chagrin, sans un remords, le désespoir aux yeux clairs de celui qui n'a rien à se reprocher dans la souffrance dont il meurt ; au lieu que Chaffîn avait tant montré à son fils le masque du malheureux au regard noir et voilé, artisan conscient de sa propre misère. Cette comparaison s'institua involontairement dans l'esprit du médecin, tandis qu'il disait :

— « Vous m'excuserez de vous déranger, monsieur le marquis, et à une heure si matinale. Ce ne sera pas pour un temps bien long. »

— « C'est votre temps qui est précieux, docteur, et non le mien, » répondit M. de Claviers, tout à fait maître de lui à présent. Il cherchait à deviner le mobile de cette présence inattendue. « Il n'aura pas été content des honoraires, tels que Métivier les aura réglés?... » pensa-t-il ; et l'autre continuait :

— « Je n'essaierai pas de faire de la diplomatie avec vous, monsieur le marquis. Ce n'est pas mon genre, et je sais que ce n'est pas le vôtre non plus. J'irai droit au but. Voici donc, en deux mots et très simplenient, l'objet de ma \àsite. Vous vous êtes séparé de mon père après l'avoir eu pendant plus de quinze ans à votre service. Cette séparation a été brusque. Elle a fait causer. J'ai eu, moi-même, l'impression que je ne connaissais pas toute la vérité. Mon père a refusé de s'expliquer avec moi, là-dessus, nettement. Ou plutôt, il s'est expliqué, mais dans des termes qui ne m'ont pas satisfait, et je suis venu vous dire, sachant vos idées et combien vous placez haut l'esprit de famille : — Je ne peux pas supporter que mon père soit soupçonné, et moins encore de le soupçonner moimême. Si vous vous êtes quittés pour des motifs qui ne touchent en rien à son honneur, comme je le crois,

comme je veux le croire, je vous demande de le déclarer publiquement dans deux ou trois circonstances qui coupent court à tous les bruits, notamment devant M. le professeur Louvet, mon maître. Je vous demande de me le déclarer à moi aussi... Si, au contraire... » Et d'un accent poignant : « Je veux le savoir... »

M. de Claviers avait écouté le jeune homme avec une expression de plus en plus triste dans ses prunelles assombries. La ressemblance était trop frappante entre la douleur de ce fils qui doutait de son père et la souffrance dont il avait vu Landri accablé, à cette même place, à cause de la faute de sa mère, — ce Landri qu'il continuait à tant aimer, en se le défendant 1 II était trop absolument, trop vraiment religieux pour ne pas reconnaître une justice supérieure dans ce châtiment reporté, comme l'annonce le Livre, sur la seconde génération. Cette vue du monde moral se raccordait si complètement à sa vue du monde social ! Il était trop humain pour ne pas plaindre ce garçon dont il suivait, depuis l'enfance, la laborieuse et droite carrière. D'autre part, son indignation contre Chaffin était trop récente, trop méritée. — Et il ignorait l'infamie suprême du misérable ! — Il ne pouvait pas lui décerner ce brevet d'honorabilité qu'exigeait le fils. D'ailleurs, il haïssait le mensonge. Ces divers sentiments passèrent dans sa réponse, qu'il ne prononça qu'après avoir pris le temps d'une réflexion, qui parut longue à son interlocuteur :

— « Pierre, » finit-il pas dire, en l'interpellant de la façon familière qu'il avait eue autrefois avec lui, « donnez-moi la main. » Et il joignait le geste à la parole. « Vous êtes un très brave homme. Je l'ai toujours su. Je viens de le sentir plus profondément que jamais, pendant que vous me parliez. Mais justement parce que vous êtes un très brave homme, comment ne comprenez-vous pas l'énormité de la démarche que

VOUS faites auprès de moi? Et vous dites que vous savez mes idées? Voyons, mon ami, un fils ne juge pas son père. Il n'institue pas une enquête sur son père. Je ne m'associerai pas, en vous répondant, à ce que je considère de votre part comme une déplorable erreur, une aberration d'esprit... Si j'avais parlé à qui que ce fût des raisons que j'ai eues de me priver des services de monsieur votre père, j'admettrais, à la grande rigueur, que vous vinssiez me demander de m'expliquer sur mes propos. Je n'en ai tenu aucun. Monsieur votre père m*a quitté parce qu'il gér^^^ mal mes affaires. *^*^ Voilà tout. C'est tout ce que j'ai jamais dit et dirai jamais de lui, à vous comme aux autres... »

— « Mal gérer a deux sens, monsieur le marquis, » répliqua nerveusement le médecin ; et, devant la protestation de M. de Claviers : « Si j'insiste, c'est que vous venez de m'en reconnaître le droit... Oui. Vous m'avez dit que vous admettriez ma question, si vous aviez parlé à quelqu'un. Vous entendiez par là : quelqu'un d'étranger. Vous oubliiez votre fils... M. le comte de Claviers est venu chez moi, hier, dans l'après-midi, m'interroger, en son nom et au vôtre, sur des papiers que l'on a volés, paraît-il, dans l'appartement de M. Charles Jaubourg. Il accusait mon père de ce vol, avec ma complicité. Il a dû reconnaître q\i'il se trompait. Il n'en est pas moins vrai qu'un pareil soupçon m'autorisait à savoir au nom de quoi il avait pu seulement le concevoir. Ce ne saurait être que d'après ce que vous lui avez dit. Il était en prison quand la chose s'est passée. Il a opposé cet alibi à mon investigation. Il ne me restait plus qu'à m'adresser à vous. Ce que vous lui avez dit de mon père, répétez-le-moi. Est-il injuste de vous le demander?... »

— « Mon fils, c'est un autre moi-même... » répondit M. de Claviers. D'apprendre, d'une façon bien vague encore, la scène de la veille entre les deux jeunes gens

venait de le toucher au plus saignant de sa sensibilité. D'après quels indices Landri s'était-il décidé à provoquer une explication qui risquait d'être si périlleuse? Elle pouvait éveiller des soupçons sur l'importance et la nature des papiers volés chez Jaubourg. Pour tenir jusqu'au bout son rôle de père en parfaite entente avec son enfant, le marquis ne devait ni poser une question sur ce point, ni paraître désavouer le jeune homme. Mais cette nouvelle l'avait remué tout entier, et c'est d'une voix frémissante qu'il insista : « Vous n'avez pourtant pas la prétention que je vous rende compte de mes entretiens avec Landri, en tête à tête? Vous n'avez pas celle non plus que je vous mène chez mon nouvel homme d'affaires et que je vous initie au détail de mes recettes et de mes dépenses? C'est ce que vous vous permettez de me demander, remarquez-le, tout bonnement ! Je vous en excuse à cause du mobile qui vous pousse. Mais restons-en là. » Il s'était levé, le sourcil froncé, le regard altier, contraignant ainsi son interlocuteur d'en faire autant, et il avait pressé le bouton d'appel posé sur son bureau. « Je vous ai dit que M. Chaffin avait mal géré mes intérêts. En quoi? Comment? Cela nous regarde, lui et moi, et nous seuls. Je n'ajouterai pas un mot. Il est donc inutile que nous prolongions une discussion qui n'a plus de sens. Vous avez vos malades, et moi, » il montrait la table, « j'ai à terminer ce travail urgent... Garnier, » ajouta-t-il comme le maître d'hôtel qu'il avait sonné entrait dans la pièce, « montrez le chemin à M. Pierre Chaffin... Docteur, j'ai l'honneur de vous saluer. »

— « Non. Nous n'en resterons pas là, » se disait Pierre, en obéissant, quoi qu'il en eût, à l'extraordinaire autorité émanée du gentilhomme, quand il était dans de certains états d'irritation concentrée. Et, s'adressant au domestique : « Je dois aller prendre

mon père chez M. le comte ; voulez-vous m'y conduire?... » Pendant qu'il s'engageait, à la suite du maître d'hôtel, le long de la galerie vitrée où son père passait, un quart d'heure auparavant, une autre personne se dirigeait, par un autre couloir, intérieur celuilà, vers cette même pièce dans laquelle Landri s'entretenait avec Chaffin. C'était le marquis de Claviers. Il voulait savoir, et tout de suite, les raisons de Landri pour être allé quai de Béthune, et si vraiment il entrevoyait enfin un moyen de percer le mystère, cette dénonciation anonyme, constant objet de son anxiété depuis tant de jours. C'est ainsi qu'il se trouva frapper à l'une des portes du fumoir du jeune homme, presque au même moment où Pierre entrait par l'autre. Cette double apparition simultanée, et qui semblait concertée, faillit arracher un cri aux deux occupants de la chambre, entre lesquels venait de se jouer une scène plus angoissante encore que celle dont sortaient le marquis et Pierre. Leur arrivée lui donnait un dénouement terrible. A la minute même où ils entrèrent, Chaffm était assis à une table. Il posait une plume avec laquelle il venait d'écrire, sur une enveloppe, placée devant lui, l'adresse suivante : « Monsieur le marquis de Claviers- Grandchamp. » Il se levait. La vue de son fils le fit retomber sur son siège, et aussitôt celle du marquis se redresser. Il s'éloigna à reculons, si démoralisé par la terreur que ses jambes flageolaient et qu'il dut s'appuyer contre le mur. M. de Claviers, stupéfié lui-même par la présence de son ancien secrétaire et du médecin qu'il quittait à peine, les regarda tous les deux et Landri. Alors, interpellant celui-ci :

— « J'ai à te parler, » lui dit-il, « quand tu auras fini avec ces messieurs... » En ce moment, ses yeux rencontrèrent l'enveloppe restée sur le bureau. Il y reconnut son nom. Il la prit et l'ouvrit. Chaffin n'avait pas eu le temps de la fermer, circonstance qui rendait

plus saisissante l'identité entre cette minute et une autre, celle où le mari trahi avait forcé le fils adultérin à lire la preuve de la honte commune. Cette enveloppe contenait les trois lettres de Charles Jaubourg à Mme de Claviers, volées par le précepteur, et, sur une feuille séparée, ces quelques lignes de son écriture, tracées sous la dictée de Landri : « Le malheureux qui, dans une heure d'égarement, a envoyé une lettre anonyme à M. le marquis de Claviers-Gràndchamp, lui restitue les autres pièces dont parlait cette lettre, et, en lui demandant pardon, il s'en remet à sa générosité pour ne pas le déshonorer aux yeux de son fils... » Le marquis lut ce billet. Il reconnut sur les autres feuilles l'écriture haïe de l'amant de sa femme, de l'ami félon. n regarda Chafîin et dit : « C'était donc vous !... » Puis il fit deux pas vers lui avec un visage si redoutable que le malheureux — ah 1 il méritait bien ce nom dans ce cruel moment 1 — tomba sur ses genoux, en criant : « Pardon ! » Le médecin s'était précipité entre son père et M. de Claviers, qui s'arrêta. Visiblement il luttait contre lui-même pour ne pas faire justice de ses mains. Enfin, montrant la porte, il ordonna : « Sortez 1 Mais sortez donc !... » d'un accent si impérieux que l'ancien secrétaire se traîna, toujours à genoux, vers la porte. Ses doigts défaillants eurent de la peine à l'ouvrir. Il s'échappa enfin, tandis que Landri disait à Pierre épouvanté, et qui n'avait plus besoin de personne maintenant pour savoir la vérité sur son père :

— « Suivez-le. Ne le laissez pas seul... »

— « Vous avez peur qu'il ne se tue?... » fit M. de Claviers, quand cette porte se fut refermée sur les deux hommes. « Il vous aura joué cette comédie 1 » continua-t-il avec un sourire amer. « Ce n'est pas lui, c'est son fils qu'il faudrait ne pas laisser seul. Les lâches vivent. Ce sont les gens de cœur qui pensent au suicide

devant la honte. Et quand on ne croit pas en Dieu !... A cause de ce garçon, je voudrais m' être dominé. Je n'ai pas pu... Mais non. C'est mieux ainsi, » continuat-il, avec une sauvage énergie oiî reparaissait le dur atavisme d'une race de guerre. « Nous avons trop peur de souffrir et de faire souffrir. La douleur des fils, c'est le rachat des pères, dans ce monde et dans l'autre. Il faut savoir expier les fautes que l'on n'a pas commises, puisque l'on bénéficie des vertus que l'on n'a pas eues... » Il s'était comme parlé à lui-même, et il semblait avoir oublié l'existence de Landri, qui le regardait aller et venir dans la chambre, muet maintenant. Le billet de Chaffin et les trois lettres de Jaubourg gisaient toujours sur la table où il les avait posées, en marchant sur le traître. Le jeune homme tremblait qu'au sortir de cette méditation passionnée, la vue de ces feuilles n'envenimât encore la blessure dont ce noble cœur souffrait. Aussi fut-il étonné du calme avec lequel, revenu à lui et apercevant en effet ces papiers, M. de Claviers lui dit simplement, en les lui montrant : « Faites comme l'autre fois... » Il recommença de marcher, tandis que ces preuves du redoutable secret se consumaient. Enfin, s'arrêtant devant Landri :

— « Vous avez tenu votre promesse, » lui dit-il, 0 C'est bien. C'est très bien. Je suis soulagé d'un poids horrible. Nous avons le droit de penser que toutes les lettres sont détruites. Les Chaffin ne parleront pas. Ils ne peuvent pas parler. L'honneur est sauf, et grâce à vous. Encore une fois, c'est bien, et je vous en remercie... »

— « Vous me remerciez?... Ah! monsieur 1... » répondit Landri ; et, l'émotion l'étouffant : « Si vraiment vous estimez que j'ai au moins essayé de vous satisfaire, permettez-moi d'implorer de vous une grâce, celle de rapprocher le moment où cette simulation d'intimité, que vous m'avez imposée, que vous avez eu

raison de m'imposer, finira. Cette vie dans le monde, parmi tous ces indifférents, avec ce que j'ai là, » et il se frappa la poitrine, « m'est trop cruelle. Je n'en ai plus la force. Vous avez vu que je ne m'y suis pas soustrait. J'ose dire que personne n'aura deviné ce que j'ai senti depuis ces dernières semaines. Mais je suis à bout. Je ne peux plus... »

— « Et moi? » dit le marquis, « croyêz-vous que je ne suis pas bien las aussi?... Mais c'est vrai. L'épreuve a duré assez. Le monde ne pourra plus supposer que nous nous sommes séparés sur un prétexte. Votre

\ mariage suffira pour tout expliquer. L'auteur de cette infâme lettre anonyme est démasqué et désarmé. Nous n'avons plus rien à redouter. Nous pouvons en finir... Voilà donc mes volontés, » reprit-il, après une nouvelle pause : « Vous allez m'écrire une lettre que je puisse montrer. Vous m'y annoncerez votre intention, malgré ma défense, d'épouser Mme Olier, et d'employer les moyens légaux que le Code met à votre disposition. Je les ignore. Vous les spécifierez. Vous quitterez l'hôtel aujourd'hui même et me ferez savoir votre adresse, que je puisse, s'il y avait urgence, communiquer avec vous aussitôt. Je ne prévois pas le cas. Métivier doit, par mon ordre, avoir réalisé la fortune qui vous vient de votre mère. Il est bien entendu que la part qu'elle m'avait laissée par son testament y sera jointe. Je vous demande de déposer, jusqu'à nouvel ordre, cet argent à la Banque de France. Il me sera plus facile ainsi de verser à votre compte, sans intermédiaire, une autre fortune que vous savez et que vous acceptez. Vous vous y êtes engagé... Enfin, je vous demande de ne pas vous établir à Paris, du moins tant

i que je durerai... Ce ne sera pas très long... »

— « Je vous répéterai ce que je vous ai dit le premier jour, » répondit Landri : « je n'ai qu'à vous obéir... Pour ce qui est du dernier point, je me propose, non

seulement de ne plus habiter Paris, mais de quitter la France, d'aller entreprendre au Canada une exploitation agricole... A mon retour de Saint-Mihiel, vous m'avez dit, je me rappelle vos paroles textuellement : « Il m'est horrible que la famille que vous allez fonder « porte le nom de la mienne... » Cela ne me serait pas moins horrible, à moi, sachant désormais que ce nom n'est pas le mien. Ce nom, je n'en peux pas changer en France, sans que l'on cherche la cause d'une pareille résolution. M'expatriant, et pour exercer un métier nouveau et dans un pays absolument nouveau, j'échapperai à tous les commentaires. Je compte relever un des noms qui ont appartenu à la famille de ma mère et qui n'a pas été repris depuis plus de cent ans. Vous parliez de moyens légaux. S'il en existe pour que le titre de marquis de Claviers-Grandchamp passe, après vous, à quelqu'un de vos jeunes parents, je m'y prêterai, sous telle forme qui vous conviendra... »

— « Tu ferais cela?... » s'écria M. de Claviers. Le tremblement d'une émotion plus forte que toutes ses résolutions étranglait sa voix dans sa gorge. « Tu changerais de nom?... Mais elle, mais cette femme... »

— « Mme Olier? » interrompit Landri : « je lui ai dit mon projet. Elle s'y est soumise par avance, sans me demander d'autre explication... »

— « Oui, » reprit le marquis avec une exaltation grandissante. « C'est la vérité. C'est le remède... » Derechef il ne pouvait plus se dominer et les mots lui échappaient avec ses pensées : « Je l'avais bien vu, dès la première heure. Mais cela ne pouvait pas venir de moi... Adopter un autre fils? qui ne soit pas toi? jamais !... Ah !... » continua-t-il passionnément, « je peux dire, comme cette veuve du moyen âge : tu m'as été dérobé... Non, je n'aurai pas d'autre fils. Les Claviers-Grandchamp mourront en moi. J'aurai été le dernier du nom, comme je suis le dernier de îa race.

C'est ce qu'ils auraient voulu, s'il» avaient pu prévoir. Notre maison finira, comme elle a vécu, noblement. En y aidant, tu as effacé l'outrage. A cause de toi, je peux pardonner... Il faut faire notre devoir jusqu'au bout, » ajouta-t-il, au terme d'un silence, durant lequel Landri attendit, espéra une autre phrase, un geste, une étreinte, un embrassement. Mais le vieux seigneur jugeait sans doute qu'il en avait déjà trop dit, et aussi, sans doute, il avait peur de lui-même, de ce flot de tendresse qui lui jaillissait de l'âme et noyait tout. Car il conclut en s'interrompant brusquement : « Allez au vôtre. Je vais au mien. Adieu. »

— « Adieu... » répondit Landri. Le marquis hésita 'encore une seconde. Il avait la main sur le bouton de la porte. Il l'ouvrit et il disparut, sans s'être même retourné. Il marchait, du pas alourdi qu'il avait depuis que l'affreuse découverte l'avait atteint dans sa superbe vitalité, la tête penchée, le dos un peu voûté. Quand il se retrouva dans sa bibliothèque, et tout seul, son épuisement était si total qu'il se laissa choir sur le premier fauteuil à sa portée, et il demeura ainsi, indéfiniment, à regarder, quoi? un portrait de Landri enfant, qu'il avait dans cette pièce, depuis des années. Tout ce passé d'amour paternel palpitait dans son cœur, et il songeait qu'à ce même moment le jeune homme, objet de sa passionnée tendresse, se préparait à s'en aller et à jamais. Quand il sortit de cette immobilité farouche, ce ne fut cependant pas pour retourner dans la direction de l'appartement où Landri était sans doute encore. Non. Il reprit sur sa table le gros volume où il avait écrit l'histoire de sa famille. Il l'ouvrit à la page de l'arbre généalogique. Il lui fallut déplier la grande feuille sur laquelle étaient inscrits, les uns à côté ou au-dessous des autres, plus de deux cents noms. Les deux premiers en tête : « Geoffroy et Aude, » portaient, au-dessus, cette date : 1060. Les yeux bleus ^

SâPARATIOM 273

du Geoffroy IX de 1906 embrassèrent d'un ardent regard ce tableau qui était comme le cimetière idéal de tous ses morts. Quand il referma le livre, il était calme. Sa main se mit à tracer, sans une défaillance, cette fois, les lignes d'un billet qui représentait sans doute un épisode décisif dans une résolution très arrêtée. Car il le relut à deux reprises avant de le cacheter et d'y mettre l'adresse.

— « L'automobile est dans la cour? » demandat-il à Garnier, venu à un nouvel appel du timbre. « Qu'Auguste porte ce mot tout de suite chez M. le comte de Bressieu. Si M. de Bressieu est chez lui, qu'il le ramène. Sinon, qu'il laisse le billet... » Et resté seul : a Si quelqu'un peut reprendre cette affaire de la vente du mobilier de Grandchamp avec cet Altona, » se disait-il, « c'est lui. Altona donnait quatre millions rien que des objets énumérés dans la pièce n^ 44. En y joignant le reste, il en donnera bien cinq... » Et il rangeait les papiers, préparés sur son bureau, qui n'étaient autres qu'un inventaire dressé par lui de ce reste : la vaisselle plate, les saxes, les armes, les livres, les statues du parc, tout le mobilier privé, les bijoux. « Cet affreux argent va donc être rendu... En attendant Bressieu, si j'écrivais à Charlus pour lui annoncer le mariage?... Pauvre Marie I Elle aimait Landri. C'est un bonheur pourtant qu'il ne l'ait pas aimée aussi. J'aurais dû empêcher cette union. En aurais-je eu la force?... On a la force de tout quand il s'agit de l'honneur du nom. Et tous les noms se tiennent. Les Claviers n'auraient pas fait, par m.oi, cet outrage aux Charlus, de gâter leur sang... » La vision soudainement évoquée de la trahison lui rendant son énergie, il commença cette lettre au père de Marie, qui justifierait aux yeux du monde la brouille avec son prétendu fds ; et ce nouveau sursaut de ressentiment paralysait, pour une minute, son désespoir de cette séparation.

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