‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 10 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

gardent point à voyager deux fois chaque jour par le chemin de fer et s'imposent ainsi plus d'un genre de sacrifice — par exemple celui de leur club — afin d'assurer à leur famille un peu de verdure et de soleil. Ils détournent par là leurs femmes du centre des spectacles et des amusements de nuit. Au fond, tout le monde y gagne; mais c'est surtout la santé des enfants qui profite de cette vie libre au grand air. Il n'y a peut-être que la coquetterie ou la frivolité qui ne trouve pas son jeu à un tel arrangement; mais que voulez-vous? maternité oblige. Regardez les enfants élevés dans les grandes villes; n'ont-ils poiut pour la plupart l'air pâle et souffrant des plantes venues à l'ombre? Croyez-vous d'ailleurs que leur moral acquière en développement ce que perd leur santé? Ce n'est point mon avis. Cette atmosphère chargée de plaisirs et d'affaires ne convient nullement à la croissance naturelle de l'esprit. Sous l'action d'une pareille chaleur artificielle, les enfants deviennent trop tôt hommes : — il est vrai que le plus souvent ce sont des hommes manques. »

11 accompagna ces derniers mots d'un léger sourire qui vint s'épanouir en lignes horizontales sur sa ronde figure saxonne encadrée d'une paire de favoris courts et déjà grisonnants.

— « Laissez-moi faire, reprit-il. Il y a précisément un de mes amis qui possède dans le petit village de Marazion, une assez jolie villa en face de la baie de Penzance. Ayant formé, pour des raisons de santé, le projet d'aller vivre en Italie, il cherche

à louer sa maison toute meublée. Je vous engage à l'aller voir. C'est un voyage qui vous distraira, et, si j'avais l'honneur d'être votre médecin, je vous prescrirais surtout le changement d'air. Croyez-moi — car j'en ai fait l'expérience — il y a peu de douleur morale qui résiste à la variété des impressions. On se renouvelle en voyant de nouveaux paysages. 11 ne m'appartient point de faire l'éloge de la Cornouaille; car j'y suis né. Tout le monde convient pourtant que c'est le comté le plus tempéré de la Grande-Bretagne, celui où les myrtes, les géraniums, les aloès vivent en plein air durant toute l'année. Aimez-vous les rochers? Vous en verrez de toutes les formes et dans les situations les plus pittoresques. Je ne sais point au juste combien mon ami veut louer sa maison ; mais je ne doute nullement que ses termes ne soient modérés*. Madame Warington est dans ce moment même à Penzance avec sa famille; elle sera heureuse de vous recevoir. Toutes les fois que je puis m'échapper de Londres, je vais la voir et respirer l'air natal. Nous autres Anglais, nous ne pouvons tenir longtemps en place. Il nous faut du mouvement, de l'espace. Nous étions dignes d'inventer la locomotive. Avec cela nous sommes le moins changeant des peuples; nous voyageons toujours et nous ne nous absentons jamais; car nous sommes partout chez nous. »

Le docteur et moi, nous nous quittâmes dans les

1. Expression anglaise. Lisez : t Que ses conditions ne soient raisonnables. •

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