LIVRE PREMIER îi
meilleurs termes, car il me parla de toi avec beaucoup d'estime. Une seule fois il fit une allusion délicate et sympathique à mon présent veuvage, mais sans me prodiguer ces motifs vulgaires de consolation qui m'ont si souvent humiliée dans mon juste orgueil d'épouse. Il lut convenu que je partirais le lendemain môme pour la Cornouaille. J'avais hâte de planter ma tente quelque part. Pourquoi pas là aussi bien qu'ailleurs? Le monde entier sans toi m'est indifîérent.
Arrivée à Penzanee durant la nuit, je fus reçue à la descente de la diligence par M me Warington, à laquelle son mari avait écrit et qui m'attendait. Représente-toi une femme d'environ trente-cinq ans, ni belle, ni laide, mais agréable; des yeux et des cheveux noirs, le nez un peuretroussé, la bouche grande et souriante, beaucoup de bienveillance ramassée dans une grosse et courte personne, qui n'en paraît pas moins très-alerte. Combien de fois n'avons-nous pas observé qu'il existe, dans certains cas, une ressemblance et comme un air de famille entre deux individus d'un sexe opposé, d'un autre pays, et qui sont sous tous les rapports étrangers l'un à l'autre I Sais-tu à qui j'ai pensé en voyant M me Warington? A ton ami Jacques Nicole... c'était lui eu femme.
Un domestique s'empara de mes bagages et les chargea dans une voiture qui nous conduisit à la maison de campagne du docteur. Vue par un ciel de nuit, cette maison est charmante; bcàtie en granit, ainsi que la plupart des villas et des chaumières de
l'endroit, elle a des paillettes de mica et de feldspath qui brillent oorarae des étincelles tombées delà lune. Le jour c'est encore bien autre chose; elle s'élève au milieu d'un bouquet d'arbres exotiques, aux couleurs délicates et variées. Le long de la façade s'étend une galerie couverte, sur laquelle grimpent des fuschias d'une taille extraordinaire. A Tintérieur, aussi bien qu'à l'extérieur de la villa, c'est un luxe de Heurs comme je n'en ai jamais vu. Les serres occupent, je crois, le premier rang dans les dispositions de cette architecture domestique, et de tels jardins sous verre doivent certainement ajouter aux attraits de la vie de famille, l,a chambre qu'on avait bien voulu me préparer et dont M mc Warington elle-même me ht les honneurs avec une grâce parfaite, serait un paradis s'il y avait un paradis sur la terre pour les âmes esseulées ou blessées... A mon réveil j'entendis chanter l'alouette.
M m " Wariugton est une excellente mère; elle partage son temps entre ses enfants et ses Heurs. 11 lui reste encore assez de loisirs pour la lecture, et sans avoir de prétentions au bel esprit, elle raisonne sur beaucoup de sujets avec un grand fond de jugement et d'instruction solide. Sa famille est admirable. Les deux filles aînées, dont l'une peut compter dix-sept printemps — ainsi qu'on disait autrefois — ont des joues à rerdre jalouses les roses. Vient ensuite toute une bande d'autres filles et de garçons dont les têtes inégales forment entre elles les plus gracieux contrastes. J'avais bien entendu dire que les Anglaises avaient beaucoup d'enfants; mais,
mon Dieu! quel luxe de cheveux blonds, d'épaules nues et de fraîches couleurs I
28 mars 185..
Hier nous fîmes une promenade en voiture découverte. La carriole suivit la grande route qui, au sortir de Penzauce, décrit un immense fer à. cheval autour de la Baie-du-Mont [Mount' s Bay). Quelle magnifique vue! Ce ne fut pourtant ni la mer, ni la bordure rocheuse des cotes, ni le mouvement alternatif des vagues et des vagues venant mourir l'une après l'autre sur le sable de la route qui appela tout d'abord mon attention. C'était une masse solitaire de granit couronnée d'un édifice, — abbaye ou château fort. Les Anglais l'appellent mount, et ce mont émerge sur la gauche du sein de la baie ù laquelle il a donné son nom. Ce rocher surmonté de tourelles, il me semblait l'avoir déjà vu ailleurs dans un rêve ou dans un cauchemar.
Je demandai à M me Warington quel était ce spectre de pierre, et ma voix tremblait. Elle me répondit en hésitant : «C'est notre mont Saint-Michel, Saint Michel s mount. » A ce mot je sentis tout mon sang refluer vers le cœur. Elle s'aperçut de mon trouble et me proposa de rentrer. — « Non , allons-y, »m'écriai-je. Il fallut pour cela contourner la baie/et nous rendre à Marazion.
Au moment où nous arrivâmes en face du Mont, la marée s'était retirée, et ce rocher de granit, qui est
une île durant certaines heures du jour, n'était plus pour le moment qu'une presqu'île. Un sentier de sable boueux, bordé de chaque côté par des quartiers de roche recouverts d'algues et de mousses humides, nous permit de traverser à pied sec le lit de la mer. Nous marchions comme à travers des ruines. Chemin faisant, je fus de plus en plus frappée de la ressemblance des deux monticules qui portent un nom identique. C'était presque le même rocher, la même mer, le même édifice. Ainsi que le nôtre, le mont Saint-Michel des Anglais a été "d'abord un monastère, puis un chàteau-fort ; mais, plus heureux que celui des Français, il n'a jamais été une prison.
Nous atteignîmes enfin la base du Mont autour de laquelle se pelotonnent quelques maisonnettes — un petit village de pêcheurs et de marins. La masse granitique nous dominait maintenant de toute sa hauteur farouche. Il fallut gravir un sentier ou un escalier dont les marches ont été rudement taillées dans la roche. M n,c Warington était essoufflée; je lui proposai de nous asseoir sur un des blocs qui semblent avoir été soulevés du liane de la montagne par une éruption. Là nous restâmes quelque temps en silence. La scène était grande et désolée : autour de nous la mer, audessus de nos têtes un sombre édifice du moyen âge, à nos côtés des débris de roches dont quelques herbes sauvages recouvraient pauvrement la nudité. Entre les fentes de la pierre croissait pourtant sur une mince couche de terreau une petite