LIVRE DEUXIÈME 2il
Je ne m'aveugle point sur la valeur de cette fantasmagorie ; il est évident que je n'aurai enseigné à Émile ni la géologie ni l'histoire pour avoir fait passer devant ses yeux quelques images des anciennes époques de la terre ou de l'humanité. Parmi ces figures magiques, beaucoup, je le sais encore, glissent sur le cerveau des enfants comme sur la toile sans y laisser de trace ; mais qu'une ou deux se fixent dans leur imagination, et peut-être chercheront-ils plus tard à se renseigner euxmêmes à l'école de la nature ou des livres. Après tout de quoi s'agit-il à leur âge? — De leur donner la science? — Non, d'éveiller en eux le goût et la curiosité de connaître.
il juillet 1S.J..
Émile a été très-fier de recevoir ta lettre et trèsdépité, je crois, de ne pouvoir la lire lui-môme. En attendant qu'il soit capable de te répondre, il veut que je te tienne au courant des nouvelles recueillies sur le dernier naufrage. Les pauvres matelots avaient été si cruellement éprouvés, que deux d'entre eux moururent au bout de quelques jours; un seul survit. Il est en train de recouvrer ses forces, et a pu être interrogé dans sa langue, par un capitaine espagnol. Il résulte de son témoignage que YAfjacucho, le navire perdu, appartenait à un armateur du Pérou qui faisait voile vers l'Angleterre avec des marchandises, quand il fut assailli en vue des côtes par l'une des plus vio-
lentes tempêtes qu'on puisse imaginer. Pour des raisons qui ne sont point encore expliquées, il amenait avec lui sa lille âgée de cinq ans, et qui était connue à bord sous le nom de Lola, — contraction, je crois, de Dolorès. Que le père ait été emporté par les vagues, c'est malheureusement un fait dont personne aujourd'hui ne peut douter.
J'ai fait écrire dans le pays à la famille de la jeune fille; mais jusqu'ici on n'a reçu aucune réponse. Les matelots ajoutent que sa mère est morte depuis quelques années, qu'elle n'a ni frère ni sœur, et qu'il ne lui reste que des parents assez éloignés. Alesentendre, l'armateur était un homme riche ; mais en quoi consiste sa fortune ? peut-être en châteaux..., car le Pérou, c'est l'Espagne au delà des mers.
Tu ne m'en voudras point, j'en suis bien sur, d'avoir recueilli jusqu'à nouvel ordre cette orpheline. Son triste sort m'intéresse ; ses manières sont un peu farouches, mais il y a de la grâce dans sa sauvagerie enfantine. Elle promet d'être belle. Lola apprend le peu qu'elle sait d'espagnol à Emile, et de son côté Emile lui apprend le français et l'anglais. Les enfants avec très-peu de mots s'entendent tout de suite entre eux.
17 juillet 185..
Tout en cultivant l'esprit d'Emile, je crois qu'il s'agit surtout à son Age de préparer pour la vie des membres sains et vigoureux. Aussi je l'encourage