‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 102 sur 188 · LIVRE DEUXIEME 2V · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME 2V

ii se livrer aux exercices du corps, ù plier ses muscles sous l'empire de la volonté, et à braver les obstacles qui ne sont point au-dessus de ses forces. Notre fils, je l'espère bien, ne sera point un athlète; je ne voudrais pour rien au monde d'un petit Milon de Grotone ; mais il me semble que toute faiblesse ou physique ou morale devient pour l'homme un élément de servitude.

Depuis quelque temps Cupidon s'affligeait de ce qu'Emile ne sût point encore nager. Ce dernier n'était-il point trop jeune pour apprendre à'se soutenir sur l'eau? L'objection ne valait rien ; car si la crainte qu'inspire le commerce avec un milieu inconnu est le principal obstacle à la liberté des mouvements, cette crainte ne fait que s'accroître et se fortifier avec l'âge. Le bon nègre, à l'entendre, nageait en naissant : cela veut dire, sans doute, qu'il ne se souvient pas plus d'avoir appris à se déplacer dans l'eau qu'à marcher sur la terre, tant les deux exercices lui paraissent naturels. Son assurance dissipa mes doutes et mes frayeurs. La natation développe les muscles, et, en quelque sorte, étend la liberté de l'homme d'un élément à un autre. C'est de plus un moyen de sauvetage, et comme tel un devoir envers nous-mêmes aussi bien qu'envers nos semblables. Je savais d'ailleurs que Cupidon, souvent téméraire quand il risque sa propre vie, n'exposerait pour rien au monde celle d'Emile à un danger sérieux.

A quelque distance de chez nous est une sorte de petit lac formé par un ruisseau que les bancs de

sables empêchent de se jeter librement dans la mer. L'endroit était favorable, et c'est là qu'Emile reçut ses premières leçons. Ni ceinture de liège, ni vessie ballonnée d'air, ni aucun des appareils dont, si je ne me trompe, on se sert quelquefois pour seconder les efforts des débutants. « L'enfant doit être son bouchon à lui-même, » avait déclaré le nègre dans son naïf langage; autant que je puis en juger, sa méthode est bien simple : elle consiste surtout à inspirer de la confiance. Payant lui-même d'exemple, il s'e couche, m'assure-t-on, sur le dos, regarde le ciel, ferme la bouche et respire par le nez qu'il tient un peu élevé au-dessus de la surface. Il a ainsi l'air de dire : « Vous voyez qu'on ne doit point couler à fond, et que si les gens se noient, c'est qu'ils le veulent bien. »

Le maître ne tarda point à se montrer très-fier des progrès de son élève. Pourtant, il aspirait pour lui à d'autres succès plus éclatants. « Nager dans un lac, murmurait-il, la belle affaire! autant vaudrait nager dans une baignoire. Parlez-moi de la mer, à la bonne heure. Voilà de quoi vous soutenir et vous donner des forces.» Je m'opposai néanmoins à ce qu'on tentât cette épreuve dont une terreur imaginaire m'exagérait sans doute les dangers. Elle fait tant de victimes sur nos parages, cette grande masse d'eau, que je professe pour elle un respect mêlé d'effroi. Je dois dire que de son côté Emile partageait un peu mes craintes. La mer vit, elle palpite, elle vous soulève et vous entraine en hurlant. La lame est une personne, une ennemie. Ce

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