LIVRE DEUXIÈME 2lo
va-et-vient perpétuel des ondes, image de l'orageuse éternité, rappelle trop à l'homme sa faiblesse.
Sais-tu ce qui a triomphé des répugnances et des terreurs d' Emile ?
Il se fait de ta captivité une idée assez vague. Je n'ai jamais voulu m'expliquer bien clairement avec lui sur un sujet qui renouvelle toutes mes douleurs, d'abord parce qu'il aurait beaucoup de peine à me comprendre (qu'entend-il à la raison d'État?), et ensuite parce qu'une fausse conception des faits pourrait lui inspirer la haine de la France. Mon silence l'encourage donc à se faire lui-même sa légende. Emile te croit prisonnier de quelque mauvais génie, ogre ou dragon, dans un château gardé parla mer. Ne s'est-il point trouvé un jour surpris par la marée montante sur un rocher et tout entouré du. cerbère des vagues? Quoi qu'il en soit, c'est avec la détermination d'un chevalier de la table ronde ou d'un jeune vainqueur des monstres qu'il osa faire ses premières armes. Je soupçonne d'ailleurs le malin nègre d'avoir flatté les illusions de l'enfant pour l'amener à ses vues.
Ils rentrèrent tous deux à la maison, Cupidon avec un air mystérieux comme la nuit, Émile cachant mal la joie du triomphe. Je devinai tout de suite d'où ils venaient, et me fâchant trèsrouge, je reprochai à l'un autant qu'à l'autre cet acte de désobéissance. Émile soutint bravement la bourrasque, et avec un air de résolution que je ne lui connaissais pas encore: « Je veux apprendre à
nager, dit-il, afin de délivrer et de te ramener mon père. »
Cette parole, son franc regard, sa confiance naïve dans ses généreux projets, tout, me désarma. Je souris, et l'attirant dans mes bras, je couvris de baisers son front encore humide d'eau de mer.
18 juillet 185..
Si j'en crois les journaux anglais et certains bruits répandus dans l'air, Émile n'aurait point besoin de s'armer en chevalier ni de traverser les mers à la nage pour vaincre le dragon qui te garde. On parle d'une amnistie politique. J'avais rêvé pour toi un autre acte de réparation et de justice, mais n'ayant rien demandé, tu n'as rien à refuser. Et puis mon cœur bondit à l'idée de te revoir.
LE DOCÏJLU K WARlaivTO.N A 11KLE.1K * * * .
Madame,
J'apprends ce soir à Londres une nouvelle dont je m'empresse de vous faire part : votre mari vient d'itre mis en liberté.
A vous respectueusement.