‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 104 sur 188 · L'ADOLESCENT · texte numérisé non relu

L'ADOLESCENT

Extraits du journal d'Érasme

Mnrnzion, 185. .-ISO. .

Depuis un an tout est changé dans ma vie.

Je l'ai retrouvée, Elle! et en nous revoyant, il semblait que nous n'eûmes jamais été séparés. L'absence n'avait rien introduit d'étranger dans nos sentiments et nos habitudes, tant nos cœurs étaient restés unis. Seulement je sens mieux que jamais la douceur de son commerce. Ce n'est plus la jeune fille que j'ai connue; mais elle n'a pris aux années que ce qui rend la femme plus aimable et plus touchante : son esprit, les traits mômes de son visage se sont en quelque sorte élevés et purifiés dans la sainteté des devoirs maternels.

J'avais presque désespéré de connaître mon fils.

Il est à remarquer que la plupart des hommes qui se sont le plus occupés d'éducation n'ont jamais eu d'enfants ou les avaient perdus de vue. Peut-être ont-ils tenu pour cela même à payer en une autre monnaie la dette de la nature.

Qu'ai-je fait pour être plus heureux que d'autres • qui valaient mieux que moi !

Combien je me sens ému quand il m'embrasse; combien fier de me promener dans la campagne en le tenant par la main I La nature avec lui me parait nouvelle comme si je ne l'avais point vue pendant sept années. — Voit-on quand on n'est pas libre ? Les arbres, les rochers vieux comme le vieux monde, tout me paraît né d'hier.

Un instant j'eus l'idée de retourner en France ! Qui m'a retenu? Mille raisons, mille préjugés si l'on veut , peuvent empêcher un homme de vivre dans sa patrie. Qui sait? Peut-être la poignante et inexprimable douleur de revoir sous un maître un grand peuple qu'il a connu libre. Il n'en est pas moins pour cela d'esprit et de cœur dans tout ce qui se passe sur la terre natale.

A toutes les époques de l'histoire, quelques honnêtes gens ont cru devoir à eux-mêmes et à leur pays de le servir de loin ; ce sont ceux, je crois, qui l'ont le plus aimé. De loin comme de près, ils vivent de son souffle, de ses luttes, de ses espérances. Au fond de l'àme ils portent des blessures qui sont celles de la nation, mais dont la nation semble ne plus souffrir comme si le temps et l'habitude avaient le pouvoir d'endurcir toutes les cicatrices. De tels

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