‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 12 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

fleur bleue : je la cueillis en mémoire de toi. Puisse-t-elle nous porter bonheur I

Jusqu'à ce moment, je n'étais encore nullement décidée sur l'endroit où je devais choisir une maison. Ce mont Saint-Michel de la Cornouaille fixa sur-le-champ mes irrésolutions et mes doutes. Il y a une magie dans les noms et dans la forme des lieux. Ces deux rochers qui se regardent à travers l'Océan ne sont-ils point bien frères ? De ces deux chàteauxforts, le premier (celui des Anglais) porte sur le front le noir oubli du passé; le second (c'est le nôtre) jette vers le ciel un cri d'horreur et d'espérance.

Nous allâmes le même jour visiter la maison qui était à louer. Marazion, le village où elle se trouve, a été, dit-on, fondé par des Juifs qui, bien avant la naissance de Jésus-Christ, y faisaient déjà le commerce de l'étain. Je doute qu'on y trouve aujourd'hui beaucoup de leurs descendants. De leur présence dans ces lieux il n'est guère resté qu'un nom, et ce nom me convient. « Amère Sion, » c'est bien ici que je veux me souvenir de la France! Un groupe de maisons neuves, dont quelques-unes ont un certain air d'élégance anglaise, s'élèvent sur cette côte de la baie en face du mont Saint-Michel qui les regarde à distance. Le point de vue a du charme et de la grandeur. La baie du Mont, cette belle masse d'eau, encadrée de sables et dentelée de rochers — surtout vers la côte opposée — abonde en douceurs orageuses qui calment et apaisent les souffrances de l'àme.

U faut maintenant que je te parle de la maison* Certes, ce n'est point la solidité qui lui manque, car elle est bâtie tout en granit, la seule pierre qui se rencontre ici en abondance sous la main. Cette matière étant fort dure et rebelle au ciseau, on se contente de la dégrossir; aussi la surface extérieure des habitations est-elle généralement inégale et rugueuse. Le système intérieur de construction diffère aussi beaucoup du nôtre : non-seulement les maisons ne se touchent guère entre elles, mais encore les chambres se détachent les unes des autres; c'est la vie privée dans la vie privée.

Debout sur une éminence sèche et sablonneuse, La villa dont il s'agit est, je le crains, exposée à la violence des vents de mer, mais on m'assure que ces vents sont ici tièdes et salutaires durant toute l'année. L'ameublement est très-simple : il me convient. Ce qui m'a le plus étonnée a été de trouver à l'étage supérieur de la maison deux chambres entièrement séparées qui n'avaient par elles-mêmes rien de bien remarquable, mais que pourtant l'architecte avait favorisées, car il leur avait donné la plus belle vue et la meilleure exposition au soleil levant. La lumière y joue en pleine liberté, et pour la recevoir avec honneur les L u ' ires se montrent à peu près dégarnies de rideaux. Ceat une manière civile de lui dire : « Entrez, vous êtes ici chez vous. » Il est bien vrai que ces fenêtres sont défendues au dehors par quelques barreaux de fer dont la vue m'a tout d'al>ord serré le cœur.... Cette impression fâcheuse s'effaça néanmoins quand j'appris que cet

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