‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 114 sur 188 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Molière, les jeunes seigneurs distribuent à leurs valets d'un pied et d'une main lestes, sont infligés aux pensionnaires par les pensionnaires eux-mêmes. Ces petits esclaves de la veille, si patients et si soumis, deviennent les maîtres durs et arrogants . du lendemain. N'est-ce point ^ainsi que va le monde et que se transmettent toutes les tyrannies?

Autrement, je ne verrais aucun mal à ce que le service domestique d'une pension se fit par la main des élèves.

J'ai connu dans le temps une institution dirigée par un homme de haute intelligence qui avait adopté ce système et qui avait su en tirer de grands avantages pour l'éducation de la jeunesse. Presque tout le travail de la maison était confié à des groupes d'enfants ou d'adolescents divisés en corps d'état selon leurs goûts et leurs inclinations naturelles ; car chacun de ces offices était volontaire. On était à son choix feutier, balayeur, allumeur de quinquets, on se chargeait d'éveiller les autres le matin ou de nettoyer la salle d'étude. Le service de table se faisait à tour de rôle par les élèves. Les corvées qui exigent le plus de dévouement étaient aussi les plus honorées, celles que le chef de l'institution affectait de distinguer davantage en distribuant des insignes aux jeunes héros qui avaient le courage de les entreprendre. Il fallait voir avec quel joyeux enthousiasme chacun (feux s'acquittait alors de la tâche qu'il s'était imposée comme un libre devoir! Se service domestique parles élèves avait le mérite de fournir un temps de diversion aux études, et

l'avis du maître était que changer d'occupations, c'est se reposer. Il tenait de plus à inspirer aux enfants du respect pour toutes les fonctions et toutes les branches du travail manuel. On ne méprise point chez les autres ce qu'on a fait soi-même.

Je me demande quelquefois si nous ne sommes point les hypocrites de l'égalité. Ceux im'me qui en parlent sans cesse la pratiquent-ils réellement? L'enfant qui, dans les écoles ou les familles, se voit servi par des mercenaires, en conclura naturellement que les ouvrages pénibles ou dégoûtants sont le lot des classes inférieures de la société. Vainement lui parlerez-vous plus tard de la division du travail et de mille autres théories; il sait très-bien que les domestiques n'ont pas le droit de s'asseoir à la table des maîtres. Devinant qu'on veut faire de lui un savant et qu'on lui épargne a ce titre certaines besognes qui pourraient lui salir les mains ou lui barbouiller le visage, il étendra aux personnes l'opinion qu'il se fait des choses, et, jugeant des unes par les autres, il ne sera que trop porté à confondre dans son dédain tous les ouvriers.

Nous avons tenu, Hélène et moi, à ce qu'Emile fît son lit, sa chambre, sa toilette. Il ne me déplaît nullement qu'il cire ses souliers et prépare au besoin sa nourriture. Non-seulement, il apprendra ainsi à ne point mépriser ceux qui gagnent leur pain par de semblables occupations; mais il accroîtra sa liberté personnelle en s'habituant à se passer du secours des autres. Le pauvre esclave que l'homme incapable de se servir lui-même f

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