‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 115 sur 188 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

UN RÈVF.

Où donc étais-je ?

Je voyageais à cheval dans une contrée inconnue. Appartenait-elle à l'ancien ou au nouveau continent ? je l'ignore, mais à en juger par les apparences, elle devait être située sur les confins du pays d'Eldorado ou de l'Utopia.

Dans des enclos gardés par des haies vives erraient en liberté , sans chien et sans berger, des troupeaux de boeufs, de chèvres, de moutons et de beaucoup d'autres ruminants que ne nourrissent point nos prairies. Un admirable système d'irrigation répandait sur toute la campagne, malgré la chaleur du jour, un air de fraîcheur et de fécondité. Des chaînes de collines couronnées d'arbres semblaient tracer la direction des vents et des nuages. Autour des fermes régnait l'opulence, et à l'intérieur les hommes semblaient heureux, les femmes étaient belles, les enfants bien faits et bien portants promettaient à l'état une race vaillante.

Les villes ne m'étonnèrent pas moins que les campagnes.

Dans l'une d'entre elles on me montra deux édifices qui avaient été construits durant ce que les habitants appellent désormais les âges de barbarie.

Le premier était une prison ; le second était un hôpital. Un jour la prison se trouva déserte parce qu'il n'y avait plus de voleurs et l'hôpital se vit abandonné parce qu'il n'y avait plus de pauvres. Quoique inutiles l'un et l'autre ces deux bâtiments ont été conservés par les édiles de la cité qui les montrent aux étrangers comme un souvenir de leur histoire.

La limite entre les droits personnels et les devoirs publics étant clairement définie, les citoyens n'abandonnèrent à leur gouvernement que ce qu'ils ont intérêt à ne point administrer par eux-mêmes. Les lois, qui sont d'ailleurs en très-petit nombre et qui ont été votées par les élus de la nation, n'atteignent en vérité que les actes de la vie politique, et comme elles ont été faites par tous pour la défense de chacun, il y aurait folie à ne point leur obéir. On compte d'ailleurs pour amender ces lois sur les progrès de la science et la diffusion des lumières.

C'est l'opinion qui règne et jamais monarque dans sa forteresse ne fut entouré de remparts qui valussent les garanties dont elle dispose. Ici les hommes pensent tout ce qu'ils écrivent et écrivent tout ce qu'ils pensent. On les étonnerait beaucoup, je crois, en leur apprenant qu'il y a sur la terre des peuples capables de se donner un maître. *

Un vieillard dont je fis la connaissance (où et comment? je ne saurais le dire), se chargea de m'expliquer leur constitution et de me conduire dans des monuments qui se rapportaient tous à l'utilité publique ; car on ne rencontrait dans la

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