‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 116 sur 188 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

ville ni palais bâtis pour les plaisirs d'un homme, ni arsenaux, ni casernes, ni mauvais lieux.

— Pourriez-vous me dire, lui demandai-je, le nom du grand législateur auquel vous devez de telles institutions?

Il se prit à sourire.

« Je vois, répondit-il que vous venez d'un autre monde. Nos lois ne sont point l'ouvrage d'un homme. Peut-être dois-je vous raconter en peu de mots notre histoire. Il v a deux siècles environ nous ne valions pas mieux que les autres peuples. Le dernier de nos rois dont nous ne savons pas même le nom (car l'oubli est le meilleur châtiment qu'on puisse infliger aux méchants), était tombé du trône à. la suite d'un règne qui avait mécontenté tous ses sujets. Les hommes qui avaient pris part à cette révolution proposèrent alors diverses formes de gouvernement. On était sur le point de se battre pour le choix d'un maître, quand nos pères dans leur sagesse se dirent que mieux valait ajourner leurs différends et confier â leurs successeurs le soin de décider pour eux-mêmes. De quoi servent les meilleures institutions si l'on ne trouve point dans les mœurs de la jeunesse le moyen de les faire vivre? Il fut donc convenu qu'on laisserait subsister pour un temps ce qu'il y avait de plus raisonnable dans nos anciennes lois et que durant cet interrègne on formerait la génération nouvelle à l'usage de la liberté. Avcz-vous vu notre école? c'est le noyau de notre constitution politique. »

Il me conduisit alors à quelque distance de la

ville, et sur le dos d'une colline boisée, j'aperçus bientôt un palais ou un temple qui se détachait en lumière sous les premiers rayons du soleil levant. Il me serait difficile de décrire l'ensemble de ce vaste édifice dont l'étendue égalait la magnificence. A l'intérieur chacune des parties, construite d'après un nouveau système, était tellement embellie de statues, de peintures, d'ouvrages d'art qu'il suffisait presque de laisser faire les murs pour imprimer aux sens et à l'esprit un mode d'instruction. Les élèves se divisaient en plusieurs nations dont chacune représentait un âge de l'humanité. Cet édifice était situé au milieu d'un paysage ravissant qui abondait en contrastes : des bois, quelques rochers, des chutes d'eau, au fond la mer.

Dans l'une des cours je découvris un groupe d'enfants qui se livraient à divers exercices athlétiques, la course, la lutte, le tir à l'arc. Ce qui m'étonna le plus est que les maîtres dont ils prenaient des leçons étaient de vrais Peaux-Rouges. Je les reconnus aisément pour tels à leur couleur, à leurs membres grêles et aux ornements fantastiques dont était surmontée leur chevelure.

« Cette tribu de sauvages, me dit mon guide, a été dernièrement attirée vers nos frontières par les mœurs douces de nos colons. Au lieu de les recevoir en ennemis, nous avons convié ces Peaux- Uouges à partager avec nous les bienfaits de la civilisation, eu leur montrant les avantages qu'elle nous procure et combien elle est supérieure à la . vie du désert. Reconnaissant en eux d'un autre

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