LIVRE TROISIÈME m
unes sont en quelque sorte la préface des autres. On apprend de bonne heure aux élèves à pratiquer entre eux les mâles vertus démocratiques.
Les maîtres n'exercent aucun système de châtiments contre les élèves, et pourtant les infractions aux usages ou aux lois de l'école ne restent point impunies, car les enfants se jugent entre eux. Les coupables sont déférés devant un tribunal, dont les membres élus pour un temps par leurs camarades ont tout intérêt à rendre impartialement la justice. Ne savent-ils point que la violation des droits d'autrui tournerait tôt ou tard contre eux? Deux avocats, le premier, pour le plaignant, et le second, pour le défendeur, exposent avec gravité les fait-; de la cause. La sentence du jury d'honneur est toujours respectée, et les punitions, quoique trèslégères, sont d'autant plus redoutées qu'elles impliquent le blâme, non du corps enseignant, mais de l'école tout entière.
Les filles habitent un autre corps de logis que les garçons ; mais elles assistent aux classes et à certains cours publics qui se font durant la journée.
« Dans notre système d'éducation, ajouta le vieillard, nous comptons beaucoup sur l'influence morale des femmes. Ce sont elles qui distribuent les récompenses : pour leur plaire nos jeunes athlètes s'essaient à des tours de force sur le champ des exercices gymnastiques, et nos futurs orateurs se livrent entre eux sur le forum de l'école à des combats d'éloquence. Comme on les sait d'excellents juges en matière d'art, on demande volontiers
STi L'ÉMILE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
leur avis dans les concours de poésie, de musique et de peinture. Arbitres du goût, elles signalent et couronnent aussi les bonnes actions. Nos jeunes gens s'accoutument ainsi à prendre conseil des femmes, à chercher dans le sourire approbateur de celles qu'ils admirent la sanction de leur propre . conscience, et à lire leurs devoirs dans les yeux de la beauté. »
J'entends encore les dernières paroles du sage qui m'accompagnait :
« Si vous viviez plus longtemps parmi nous, dit-il on concluant, vous verriez bien d'autres nouveautés qui vous étonneraient sans doute. Qu'il vous suffise de savoir par quel moyen nous avons rompu les chaînes glacées qui nous rattachaient à un passé de misère et de servitude. Ce sont les hommes libres qui font les peuples libres. Croyant que le meilleur des gouvernements est celui qui existe le moins possible, nos pères ont-ils eu tort d ; chercher dans la conscience de chacun la plus sûre des garanties contre le despotisme? Plutôt que d'écrire sur le papier une constitution que les vents et les tempêtes des discordes civiles auraient peutêtre déchirée depuis longtemps, ils ont tenu à buriner dans le bronze de la jeunesse l'inaltérable sentiment du juste et du vrai. En deux mots, ce n'est point chez nous l'école qui se trouve dirigée par l'État, c'est au contraire l'État qui se dégage de l'école. »
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