LIVRE PREMIER
endroit était la Nursery. De tels barreaux ne sont là que pour défendre les enfants contre les accidents auxquels peuvent les entraîner la témérité de leur âge et l'ignorance du danger. C'est une mesure de précaution et nullement un signe de captivité. Dans l'une des deux chambres on met coucher la marmaille pendant la nuit, et dans l'autre on envoie jouer les enfants pendant le jour, lorsqu'il fait froid ou mauvais temps. On m'assure que de semblables Nurseries existent ici dans toutes les bonnes maisons anglaises.
Faut-il le dire? Cette circonstance me frappa. Dans nos maisons de Paris on trouve souvent un ensemble très-complet, la salle à manger, le salon, la chambre à coucher, le cabinet de travail, le boudoir, en un mot tout ce qui répond aux habitudes d'un homme du monde et aux caprices d'une femme bien élevée. Un seul être a été oublié, — l'enfant.
Réduit à vivre de la vie des grandes personnes, condamné à passer ses jours et ses nuits sous le même plafond que sa mère nerveuse et délicate, que son père gravement affairé, le marmot ne peut guère manquer d'être pour les autres un hôte fort incommode, pour lui-même un prisonnier très-maussade. Comment s'abstiendrait-il d'écorner de temps en temps les meubles, de déchirer les livres, de briser les porcelaines? Sa turbulence et les petits dégâts qu'elle entraîne nécessairement deviennent alors un sujet continuel de réprimandes. On le gronde et on le punit d'être vif, enjoué, tapageur, — c'est-àdire d'être enfant. Quelquefois encore, chassé de
l'appartement paternel par la distribution étroite du local, il n'a guère d'autre refuge que la cour de la maison, et tu sais ce que sont, dans la plupart des grandes villes, ces espèces de fosses à ours. Les Anglais ont beaucoup mieux compris que nous, sousce rapport, la vie de famille. Ici le nouveau-né est déjà une personne : il a sa chambre.
Je ne t'ai encore rien dit du jardin ; c'est pourtant ce qui m'a séduite^ Pas de murs d'enceinte : une haie vive sur laquelle pleut, dit-on, au mois de juin, l'or des genêts épineux. Figure-toi deux acres de terrain environ tout couverts de rosiers, de groseilliers et d'autres arbustes. La nature sablonneuse du sol et le voisinage de la mer ne conviennent point aux grands arbres; mais daus l'herbe odorante s'épanouissent déjà quelques violettes. Que sera-ce dans cinq ou six semaines, quand le printemps aura secoué au hasard sa corbeille sur cette ancienne dune?
J'ai loué la maison et je dois y entrer la semaine prochaine. En attendant, je vis chez M me Warington, dont l'hospitalité est aussi charmante que généreuse. Tout ce bien-être me fait mal, etje me le reproche quand je songe à ton cachot.
Donue-moi, je t'en prie, de tes nouvelles. Le changement de lieu a-t-il adouci ou aggravé pour toi la vie de prison? Ne me cache rien, au nom du ciell Je t'embrasse à travers les mers qui nous séparent sans nous désunir.
LIVRK I'REMII'H
ÉRASME A HÉLÈNE
8 avril 185..
Ta lettre, ma chère Hélène, m'a beaucoup rassuré; elle montre du courage et de l'empire sur toi-même. Merci I Tu es bien la digne compagne que j'ai toujours connue. A moi la prison, à toi l'exil, et tu as noblement accepté ta part de sacrifice.
Notre ami, le docteur Warington, t'a donné un sage avis : la campagne te convient beaucoup mieux pour le moment que le séjour turbulent des villes. C'est dans la retraite et au sein de la nature que tu peux le plus sûrement retremper tes forces, après les secousses morales qui ont, je le crains, ébranlé ta santé.
Songe que c'est un devoir pour toi de te bien porter. Oui, tu as, dès maintenant, à rendre compte du dépôt que t'a confié la nature. Ne t' étonne point de m'entendre parler le langage de la physiologie ; on n'est point docteur pour rien.
Tout ce qui a déjà un commencement de vie est sujet à souffrir et à s'altérer ; aussi existe-t-il de vé- • ritables maladies du fœtus. Quelles sont les causes de ces maladies, de ces désordres occultes? Il en est sans doute que la science ne peut saisir ; mais il y a tout lieu de croire que dans beaucoup de cas la
femme n'est point étrangère à certaines déformations congéniales de l'enfant. Tu te souviens de cette charmante M me D**' qui, possédée du démon du bal, dansa tout un hiver dans les salons de Paris, et qui sautait encore quand elle accoucha d'une fille assez jolie, mais bossue.
Peut-on, d'un autre côté, découvrir un lien entre les émotions de la femme et le caractère de cet utre mystérieux qu'elle enveloppe de sa vie, de sa personnalité, de ses organes? Hobbes attribuait son extrême timidité aux terreurs qu'avait éprouvées sa mère durant l'état de grossesse. C'était le moment où l'Angleterre était menacée par la flotte espagnole, la fameuse Armada, qui errait autour des cotes et, fantôme de l'invasion, jetait l'épouvante parmi les habitants.
Tu as lu les Àventum de Nigel : quel pauvre sire que Jacques II I Comme il tremble et pâlit à la vue d'une épée nue 1 La pusillanimité de ce roi fait sourire ; peut-être devrait-elle néanmoins inspirer un tout autre sentiment, s'il est vrai que cette faiblesse fût la conséquence des scènes tragiques auxquelles avait été associée Marie Stuart.
A quel point l'embryon abrité sous l'arbre' nerveux de la femme en ressent-il les ébranlements ? C'est ce qu'il est sans doute fort difficile de décider dans l'état présent de la science. Il suffit que le doute existe pour qu'on doive épargner à celle qui porte la vie d'un autre les émotions violentes, la vue des lieux sinistres, les fatigues et les tribulations du dévouement.