LES ÉTUDES CLASSIQUES
Emile apprendra-t-il le grec et le latin? C'est une question qu'Hélène et moi nous avons plus d'une fois discutée. Je ne ferai guère que résumer les débats.
Tout enfant devrait être élevé comme s'il devait être un grand homme. C'est le moyen qu'il se tienne plus tard au-dessus de la médiocrité. 11 faudrait pour cela consulter sa nature, étudier ses goûts, sonder les dispositions de son esprit. Comme il y a mille manières de se distinguer dans le monde, il importe avant tout de trouver celle qui lui convient.
Ce que je reproche à notre système pédagogique, c'est de ne tenir aucun compte des facultés personnelles, des vocations. Tel était né pour être voyageur et aurait surtout besoin des langues vivantes pour se mettre en communication avec l'étranger, on commence par lui apprendre les deux idiomes qui ne se parlent plus sur la terre. Tel autre aurait du goût pour la mécanique, on le plonge dans les livres. Celui-ci se destine au commerce; celui-lù était fait pour l'agriculture, l'usage
veut qu'afin de passer dans le monde pour des hommes instruits ils s'enferment l'un et l'autre pendant huit années dans un collège. Combien parmi ceux qui étudient le latin et le grec sont pourtant condamnés à ne les savoir jamais ! Engagés au sortir des classes dans les affaires, ils ne songent guère, ma foi, à ouvrir le Virgile ou l'Homère, aux pages écornées, sur lesquels ils ont usé tant d'heures pénibles et monotones. Je ne veux point dire qu'aucune connaissance de l'esprit, même superficielle, soit absolument inutile; mais pour beaucoup d'élèves cette éducation classique représente-t-elle des avantages égaux aux sacrifices de temps qu'elle impose ? Il est permis d'en douter.
Je sais tout ce qu'on peut dire d'un autre côté en faveur de ces études. La connaissance du grec et du latin est un sixième sens à l'aide duquel nous saisissons les délicatesses littéraires de notre propre langue. Qui oserait nier l'heureuse influence des auteurs classiques sur l'esprit de la jeunesse ayant vraiment sucé le lait de l'antiquité? Ils nous détachent des préoccupations matérielles de notre temps ; à un siècle vulgaire et positif ils opposent les hautes et salutaires fictions des âges héroïques; sans déguiser la nature ils voilent les faiblesses humaines sous la sainteté du beau. L'éloignement, la différence des mœurs, contribuent encore à dégager de leurs œuvres poétiques le rayon de l'idéal. Et puis quels accents de patriotisme 1 Aux beaux temps de la République quel superbe mépris des roisl II a suffi d'un souffle venu de Rome ou d'A-