LIVRE TROISIÈME
thènes pour ressusciter chez nous au xviir 9 siècle la haine de la monarchie absolue. La philosophie et la Révolution française ont emprunté l'une et l'autre ' aux souvenirs du collège les formes qui pouvaient le mieux servir le réveil de la raison et de la vie politique. Les ombres dans cette bataille du droit ont autant fait que les hommes. Eux morts, les Gracques, les Brutus, les Gaton d'Utique ! allons donc, ils nous assistent dans nos luttes, ils combattent à nos côtés, ils nous encouragent de l'exemple et de la voix à poursuivre le but des âmes hères, la liberté.
Certes, je ne conteste point que les études classiques ne puissent être une excellente discipline morale ; mais il y a plus d'une manière de cultiver l'esprit et il serait souverainement injuste de restreindre l'idée d'instruction à une seule branche de connaissances. On peut être un savant fort distingué, un orateur, un homme d'Etat (l'exemple de l'Amérique est là pour le prouver) sans avoir jamais lu dans leur langue ni Aristote, ni Démosthène, ni Cicéron. L'observation directe des faits, la pratique des hommes, l'étude de la littérature nationale et un génie naturel ont plus d'une fois suppléé aux ornements de l'école. Je crois que les circonstances, les facultés personnelles de l'élève doivent déterminer le mode d'éducation. Les méthodes ont été faites pour la jeunesse, la jeunesse n'a point été faite pour les méthodes.
Je ne connais point encore assez les dispositions d'Emile ni le tour de son esprit pour décider du
m L'EMILE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
genre d'instruction qui lui convient le mieux. Mon vœu serait qu'il ne restât étranger ni aux sciences ni aux lettres. Est-ce possible? La seule objection que je voie à celte alliance , c'est le temps que nécessitent les études classiques. Sept ou huit années consacrées à l'acquisition souvent trèsimparfaite de deux langues mortes, n'est-ce pas beaucoup trop dans un siècle où il faudrait presque toute la vie d'un homme pour atteindre la moyenne des connaissances indispensables ? Oui, sans doute, mais je me demande d'un autre côté si un pareil état de choses tient invinciblement à la nature des obstacles ou s'il pourrait au contraire être modifié.
Je crois d'abord que les enfants commencent beaucoup trop tôt le latin et le grec. Ils n'ont encore rien appris, rien observé par eux-mêmes; étrangers au mécanisme des formes de la pensée, c'est à peine s'ils balbutient correctement leur propre langue. Parqués entre quatre murs ils s'accoutument à regarder le collège comme une prison dans laquelle les générations qui croissent viennent l'une après l'autre expier le péché d'ignorance originelle. Que connaissent-ils de la nature? Les affections de famille qui seules pourraient leur faire sentir le prix du travail ne les réchauffent plus que de très-loin. C'est la première fois qu'ils exercent leurs forces naissantes et du premier coup ils ont à lutter contre une broussaille de mots, de formes grammaticales, de locutions inconnues. Leur main inexpérimentée pèche au hasard dans
la trouble écritoire le barbarisme ou le solécisme. Pauvres étourdis I Vainement les thèmes pour eux succèdent aux thèmes : dans une langue ignorée recommencer plusieurs fois les mômes fautes et les mômes bévues n'est point du tout le moyen de s'en corriger.
Avant que mon fils apprît le latin, je voudrais qu'il eût vu un peu du monde, que son intelligence se fût ouverte au contact de l'industrie et de l'histoire naturelle. Tout fait observé dégage un plaisir pour l'observateur et développe le besoin de connaître. Ayant déjà par lui-môme quelques idées nettes, Emile serait mieux préparé à comprendre les idées des autres jusque sous l'obscurité des mots.
Une autre cause contribue, je crois, à faire traîner en longueur les études classiques, c'est qu'on enseigne le latin et ie grec aux élèves avant de leur avoir rien montré de la société romaine ou hellénique. On n'apprend bien une langue que dans 1« • pays ; je tiendrais à faire de l'antiquité le pays d'Emile.
C'est ici que je verrais surtout l'utilité des établissements à l'instar du Palais de cristal. La vue des statues, des peintures, des modèles de temples et de monuments publics, ne donnera point, je le sais bien, à l'élève le moyen de comprendre Homère ni Virgile ; mais le grec et le latin ne seraient plus tout à fait des langues mortes si l'on avait le soin de les entourer des témoignages de la civilisation ancienne et de l'histoire du peuple qui les a parlées.
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Les arts du dessin qui font voyager l'esprit dans le passé ont sur la jeunesse une influence beaucoup plus grande qu'on ne se l'imagine.
L'adolescence est l'âge où l'on s'identifie aisément à la personnalité des autres, par la raison très-simple que le moi est encore peu accusé. A force de vivre en quelque sorte avec les Grecs et les Romains l'élève finirait par s'intéresser à leurs mœurs, à leurs affaires avant même de savoir leur langue. Il aurait suivi la flotte athénienne â Salamine, il aurait assisté derrière Pompée à la bataille de Pharsale. Cette existence rétrospective seraitelle tout à fait une illusion ? Rien n'est absolument mort de ce qui a été.
Notre système d'enseignement a beau faire : il porte encore la trace du moyen âge, celle que lui ont imprimée les moines. Divers obstacles se sont opposés jusqu'ici à ce qu'on étudiât l'antiquité de bonne foi, et d'abord les préjugés du christianisme contre des dieux vaincus, mais dangereux jusque dans la défaite. Tout en s'attribuant de siècle en siècle le monopole des langues anciennes, le clergé tenait à bannir de l'instruction l'esprit qui avait inspiré les chefs-d'œuvre. L'art et la littérature des païens étaient autant de dépouilles qu'on tenait à garder, mais dont on avait bien soin de ne point livrer le dernier secret à la jeunesse. L'Église n'avait-elle point tout intérêt à ne soulever qu'un coin du voile ? Les souvenirs classiques ne devaient-ils point un jour ou l'autre rappeler les hommes vers le culte de la nature et de la beauté ?