LIVRE TROISIEME Î
Aussi les maîtres ne cessaient-ils d'avertir la jeunesse que les dieux étaient de faux dieux, pures conceptions de l'orgueil et du mensonge, qu'il fallait considérer à distance et à travers les lumières de la foi chrétienne.
Je ne prendrais point tant de précautions avec Émile. Il faut un peu croire à ce qu'on étudie. Le grand mal quaud il s'intéresserait dévotement à Hercule et à ses mâles travaux ? Qui lui en voudrait de sacrifier en toute sincérité aux chastes Muses , à la sage et fière Minerve ? Ne serait-ce point ébranler tout d'abord sa foi dans l'humanité que de verser le désenchantement sur les sujets de la fable, sur ces mythes qui ont vécu dans l'esprit des anciens et qui conviennent si bien à l'imagination de l'adolescence ?
Certes, mon intention n'est point d'arrêter Émile au paganisme ; mais je soutiens que pour pénétrer dans la littérature d'un peuple, il faut lui voler ses dieux.
l'imitation kt la mémoire
Ces deux facultés sont les sirènes de l'esprit. Elles jouent un rôle principal dans l'étude des langues, font quelquefois illusion en littérature par les grâces qu'elles empruntent; mais elles dévorent le véritable talent.
La faute en est peut-être à la manière dont on élève les jeunes gens. L'imitation et la mémoire sont à coup sûr d'heureux dons de la nature : fautil pour cela les cultiver avec excès? Dans notre système d'éducation l'écolier décrit à l'aide de ses lectures des obj ets qu'il n'a jamais vus, exprime en prose et en vers des sentiments qu'il n'a jamais éprouvés et se passionne à froid pour des situations de la vie qui lui sont tout à fait étrangères. S'agit-il de chanter les arbres, les troupeaux, le printemps, les bergers, il trouve dans ses réminiscences toutes les épithètes dont se sont servis Virgile et Horace. Le mieux serait peut-être d'aller consulter par lui-même comment les choses se passent aux champs; mais il s'en garde bien ; car il y perdrait son latin et l'art d'encadrer les idées des autres dans des formes convenues. Qu'on lui demande une bataille, sans avoir jamais assisté à aucune, i! décrira en mots ronflants les machines de guerre, le choc des deux armées. Est-ce un siège qu'il vous faut? Le sien est fait d'avance comme celui de Vertot. J'ai connu un écolier qui « promettait beaucoup » et qui avait été couronné pour une pièce de vers sur la mise à l'eau d'un navire : il n'avait jamais vu ni un vaisseau ni la mer.
Il est vrai que de nos jours à peine échappée des classes la jeunesse rompt en visière aux traditions classiques. Cela veut dire simplement qu'elle remplace des modèles par d'autres modèles. Il n'est pas si facile qu'on le croit d'effacer le pli de l'imitation et d'en revenir à la nature. No lit-on pas tous les