LIVRE TROISIÈME
jours à propos des auteurs qui débutent en prose ou en vers : « c'est un talent qui se cherche. » Au nom du ciel, pourquoi s'est-il perdu?
Singulière éducation que celle qui commence par fourvoyer le sentiment du moi au point qu'il faille ensuite.des années pour le retrouver.
Je ne désire ni n'espère qu'Emile ait jamais l'envie de se consacrer à la littérature ; mais nous aurions tout à fait manqué notre but, Hélène et moi, si nous arrivions à comprimer sous les ornements de la mémoire le tour naturel de son esprit. C'est pour éviter cet écueil que je tiens à différer l'étude des langues anciennes et des auteurs classiques. La vue des choses a précédé pour lui ln science des mots. Ses notions si imparfaites qu'elles soient ont des racines dans le monde extérieur. J'ai bien moins cherché à lui inspirer mes idées ou celles des autres qu'à lui fournir les instruments de précision morale nécessaire chez l'homme à la recherche du beau el du vrai.
Avant de mettre Emile à même d'étudier les modèles de l'antiquité, j'aurai bien soin de l'avertir que ces modèles sont inimitables. Il est vraiment absurde d'ouvrir avec les anciens une lutte dans laquelle nous savons d'avance que nous serons vaincus, et comment ne le serions-nous pas du moment où nous acceptons leur manière de parler et d'écrire? Tout ce que nous pouvons raisonnablement demander aux auteurs grecs ou romains, c'est l'esprit de leur littérature, certains procédés de composition qui conviennent à tous les temps et
à toutes les races, l'ordre, la précision, la recherche du mot propre. De même qu'eu vivant avec des étrangers de distinction, on prend quelque chose de leurs qualités sans pour cela leur ressembler jamais, ainsi le commerce avec les anciens nous insinue certaines habitudes d'esprit et de langage qui s'appliquent à toutes les sociétés éclairées.
L'imitation servile soit des anciens, soit des modernes n'alTecte pas seulement le goût et le sentiment des arts, elle dérobe à la jeunesse la dignité de l'Ame. Combien en subissant la forme deviennent eu même temps dupes des idées vraies ou fausses qu'elle consacre ! Le style, les mots, les phrases exercent sur leur esprit une véritable fascination. Ils croient penser ; ils se souviennent. N'est-ce point l'origine de certains préjugés qui résistent depuis des siècles aux lumières de la raison? Les servitudes se tiennent et qui en accepte une s'engage d'avance à subir toutes les mitres. Le jeune homme instruit qui s'est habitué à imiter, comme on dit, les bons modèles, portera dans sa conduite le même esprit de souplesse et de dépendance. Toute détermination personnelle lui fait peur.
Peut-être risquera-t-il sa vie dans un duel ou sur le champ de bataille, parce que cette manière de se battre est approuvée par l'opinion des autres ; mais qu'on lui demande de s'exposer au ridicule en bravant un usage barbare ou en soutenant une vérité qui compte encore peu de défenseurs, il reculera.
De tels êtres dénués de personnalité font aisé-