LIVRE TROISIÈME
ment leur chemin : mais a quelles dégradations ils s'exposent! J'ai connu une femme du monde fort aimable, fertile en anecdotes, en plaisanteries, en bons mots. Veuve elle eut un jour l'idée de former, d'après les meilleurs usages reçus, un fils sur lequel reposaient toutes ses espérances. Trouvant que des citations latines placées à propos ne nuisent point dans la conversation et donnent même à un beau causeur un air d'importance, elle l'envoya au collège. Il en sortit tel qu'il y était entré, frivole, superficiel, agréable. Gomme il était doué d'une mémoire heureuse, il parlait de tout, il discutait surtout, sans jamais émettre un avis qui ne fût reçu favorablement. Il est si facile de plaire quand on ne contredit personne ! Beaucoup de verbiage, aucun caractère, une jolie figure, pas une idée à lui. Sa mère désirait en faire un homme d'esprit, un sous-préfet, un diplomate. Veut-on savoir ce qu'elle en fit? un parasite.
Au premier abord notre système d'éducation parait ridicule : il pourrait bien être profond. Tout autre ne répondrait pas aussi bien que lui aux vues de ceux qui nous gouvernent et à notre régime politique.
Les élèves de nos collèges sont les conscrits civils de l'État qui les prépare d'avance à leur rôle par une adroite discipline morale. Ne leur distribue-t-on point avec une précision militaire le bagage d'opinions et de connaissances qu'ils devront plus tard porter dans le monde? Allez au pas, jeunes gens, et surtout gardez-vous bien de sortir de la ligne tra-
m L'EMILE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
cée! J'avoue qu'il y a des déserteurs, que beaucoup d'entre eux vont malgré tout se ranger sous les drapeaux de la libre pensée, et que leur nombre augmente tous les jours; mais comme ils en portent la peine I Ce n'est point parmi ces derniers que l'Université ira chercher ses professeurs, ni l'administration ses fonctionnaires. Dans le cas où ils ne seraient pas sages, le gouvernement se charge d'ailleurs de les instruire lui-même par des avertissements, des condamnations, des coups d'État ! Ne sont-ils point à bonne école, et n'est-ce point de leur faute s'ils n'ont appris de longue main qu'ils avaient un maître ?
Comme ce n'est guère le succès que j'ai en vue pour Emile, et que je m'inquiète avant tout de sa dignité d'homme, je me contenterai d'admirer ce système sans m'en servir.