‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 14 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

La femme est, jusqu'à un certain point, le moule du genre humain, et à ce titre elle devrait respecter sa santé. Est-elle enceinte, il lui faudrait du repos, du recueillement; mais dans ce que l'on est convenu d'appeler le grand monde, les déesses ont rarement le courage de renoncer aux plaisirs, aux fêtes, aux spectacles, en Vue de mériter l'honneur d'avoir de beaux enfants. Quel dommage que les fonctions de la grossesse ne puissent point se transmettre pour un prix convenu comme celles de l'allaitement : il y a longtemps que les femmes riches auraient fait porter leur fœtus par le ventre dés femmes du peuple I

Ces dernières n'ont, d'un autre côté, ni le temps, ni les moyens de songer beaucoup à leur progéniture. J'en ai vu qui, parvenues à un état déjà fort avancé de grossesse, étaient obligées pour vivre de tremper, l'hiver, leurs bras nus dans l'eau glacée de la Seine en tordant le linge, de pousser une charrette ou de porter sur le dos des charges qui eussent effrayé un fort de la halle. Aussi, quelle triste humanité nous ont faite nos mœurs égoïstes ! Tout ce qui affaiblit la compagne de Thomme dégrade la racé, et si la société tient a s'assurer de beaux enfants pour avoir plus tard des hommes forts, c'est à une équitable distribution des fruits du travail et au respect de la femme qu'elle devra les demander.

3i L ÉM1LE DE DIX-NEUVIÈME SIECLE

10 avril lb5 .

Mes lettres ne sont point des lettres; ce sont les soliloques d'un prisonnier causant avec la meilleure partie de son âme.

Tuas sans doute deviné mon intention. Je voudrais travailler de loin et dans la mesure de mes forces au bonheur de celui qui nous est promis. Peut-être cet enfant ne me connaltra-t-il jamais? Peut-être m'accusera-t-il un jour d'avoir négligé les devoirs de la nature pour la défense de certains droits?... A cette pensée mon cœur se serre. Aurai-je pourtant mérité un tel reproche, si, ne pouvant lui donner ni mes soins ni mes caresses, je tâche de payer en une autre monnaie la dette de la paternité ?

C'est par lettres, faute de mieux, que je contribuerai de loin à son éducation. Durant mes voyages autour du monde en qualité de médecin de navire, j'ai un peu étudié l'homme , je l'ai vu dans différents climats et à différents âges de la société. Je crois donc être à même de découvrir dans mes réflexions, mes souvenirs, un système d'éducation fondé sur les lois de la nature et de l'histoire.

Et maintenant à nous deux. Je t'écrirai mes idées, tu me communiqueras les tiennes. Nos âmes unies veilleront sur le berceau d'un être cher. Je le verrai grandir en songe. Tes lettres me parleront de lui et tu lui diras que j'existe. Pourquoi, d'ailleurs, l'avenir te troublerait-il? La première éducation de

l'enfant appartient à la mère, et avec ton cœur, ton intelligence, tu suffiras toute seule à cette œuvre. Plus tard nous aviserons.

Précisons d'ailleurs le but vers lequel doivent tendre nos efforts. Je ne connais point de moule pour couler une personne de génie, ou du moins ce moule n'appartient nullement à l'éducation : il est dans les mains de la nature. Si notre enfant est un garçon, il ne s'agira en aucune manière d'en faire un grand homme ; il s'agit d'en faire un homme libre.

11 avril 185..

Tu veux que je te donne de mes nouvelles. La prison n'a qu'un pays. Entre l'endroit que j'ai quitté et celui que j'habite maintenant malgré moi, je fais peu de différence. Dès les premiers jours de mon arrivée, je me suis réfugié dans l'étude. C'est, en ton absence, la compagne qui me console le mieux. Que te dirai-je de plus? Je vis, j'attends et . je t'aime.

HÉLÈNE A ERASME

15 avril 185..

Je suis tout à fait installée. Gupidon et Georgia, notre monde noir, qui étaient restés en France

3i L'ÉMILE DE DIX-NEUVIEME SIÈCLE

pour emballer nos meubles, viennent d'arriver ce matin par un bateau a vapeur. Ils se sont établis l'un et l'autre dans un petit pavillon qui attient à la maison du côté du jardin. Je les aide a épousseter tes livres et à ranger tes collections.

Le bon nègre a déjà toutes sortes de projets. Il annonce l'intention de remuer la terre du jardin, de semer, de greffer, de planter, etc., etc. Ce ne sera point sa faute, il le déclare, si notre enclos ne produit avant peu les plus beaux fruits et les meilleurs légumes du pays. 11 se souvient d'avoir cultivé la terre du temps où il était esclave, et il brûle de faire par reconnaissance ce qu'il faisait autrefois par la crainte du fouet : « Comme je travaillerai . cent fois mieux, s'éerie-t-il, maintenant que je n'ai plus de maître l »

Je t'avoue que son nom prête un peu à rire. Les habitants de Marazion ont quelque peine à réconcilier l'idée de l'Amour avec de grosses lèvres saillantes, un nez aplati et une peau noire. Je crains bien moi-même que ce nom ne lui ait été donné par ses anciens maîtres avec une intention ironique, et pourtant je n'ose point lui dire d'en changer. Ce serait lui avouer qu'il est laid ou du moins que les blancs né rendent point justice à son type africain.

Je vis ici dans une grande solitude. La seule maison que je fréquente est celle de M mc V/arington, où je rencontre quelquefois des dames de Penzance ou des environs de la ville. Ce qui me préoccupe beaucoup dans mes rapports avec elles, c'est la manière dont les Anglaises élèvent leurs enfants.

Je cherche, en les observant, à faire mon apprentissage de mère.

Les habitants de la Cornouaille, il est vrai, ne sont point de race anglo-saxonne ; ils descendent, dit-on, d'une variété de Celtes, et pour moi, je leur trouve beaucoup de ressemblance avec nos Bretons pour la couleur des cheveux et les traits du visage. 11 y a néanmoins plusieurs familles anglaises établies dans le pays, et celles-là mOme qui ne le sont point par le sang ont plus ou moins adopté dans les villes les mœurs et les usages domestiques de la nation a laquelle les a rattachées la conquête.

Figure-toi qu'en Angleterre on dédaigne l'art d'emmaillotter les nouveau-nés. Les mères prétendent, en riant, que nous fourrons les nôtres dans un §ac avec l'intention sournoise de les suspendre, l'occasion aidant, à un clou du mur, et de nous débarrasser ainsi des soins qu'ils exigent quand on les laisse faire ce qu'ils veulent. Chez nos voisins les enfants jouissent, au contraire, de toute la liberté de leurs mouvements. Vêtus d'une longue robe de flanelle, ils sont leurs maîtres dans la limite des pouvoirs très-bornés que leur accorde la nature. Je t'avoue que cet usage me plaît, et que, pour ma part, j'ai toujours éprouvé un sentiment de malaise à voir de petits êtres serrés, roulés, épinglés dans leurs langes comme des momies dans des bandelettes de papyrus.

Les médecins anglais condamnent aussi généralement le système des lisièreSj des promeneurs en osier, des machines roulantes qui aident l'enfant

à marcher. C'est le moyen, assurent-ils, de déformer la poitrine et de contourner les jambes en faisant porter tout le corps sur les talons. Le docteur Warington va même plus loin : « Il faut, dit-il, que l'enfant s'habitue de bonne heure à mettre de la volonté dans tout ce qu'il fait. Le supporter par des engins artificiels, quand il ne peut en réalité se soutenir lui-même, n'est-ce point lui donner une fausse idée de ses forces? Il croit marcher, et c'est la machine qui marche : illusion perfide qui le suivra toute la vie dans un autre ordre de faits. »

Ici les enfants apprennent eux-mêmes à se mouvoir. Abandonnés à leur propre direction, ils se roulent et se traînent à terre sur un tapis. Peu à peu ils acquièrent assez de vigueur pour se tenir debout, puis hasardent quelques pas, tout en s'aidant des meubles qui se trouvent à leur portée dans la chambre. Si ce faible marcheur vient à chanceler, les bras de la mère ne sont-ils point là pour le recevoir?

Une telle méthode, qui est celle de la nature et qui consiste, après tout, à laisser faire l'enfant, est encore bien plus répandue dans le Nouveau-Monde qu'en Angleterre. On me raconte à ce propos qu'un voyageur de la Grande-Bretagne rencontra un jour, dans les États-Unis d'Amérique, un garçon de deux ou trois ans se traînant à quatre pattes le long d'un pont de bois mutilé, au-dessous duquel rugissait un torrent. Effrayé du danger que courait ce petit téméraire , l'Anglais alla trouver la mère qui était tranquillement occupée ù laver du linge

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