LIVRE TROISIEME 2J'J
affaire de temps : Carthage devait succomber. »
La République romaine dans ses beaux temps nous offrirait sans doute de grands et nobles caractères; mais en serait-il de môme à son déclin? C'est précisément à l'absence des vertus républicaines que je demanderais pour éclairer Émilo la cause des progrès de la dictature. Je ne m'effraie point des dangers matériels que peut courir la liberté ; je ne crains ni les Tarquins, ni Porsenna aux portes de Rome, tant qu'il existe des Mucius Scevola. Ce que je redoute pour un peuple, c'est l'abaissement des consciences.
Les tyrans sont en nous et c'est là qu'il faut les combattre. De quoi servait à Brutus et à ses collègues de poignarder César? La plaie du césarisme était au cœur de Rome.
Toi, qui veux arracher la couronne au front du . futur empereur , arrache d'abord de ton sein l'orgueil du patriciat ; arrache, si tu peux, de l'àme de tes concitoyens les vices et les faiblesses qui appellent un maître I Autrement les actes d'énergie personnelle méritent bien une page illustre dans l'histoire ; ils peuvent môme retarder de quelques années l'établissement du despotisme ; mais ils sont impuissants à relever un pays.
Que de tristes épisodes défigurent les derniers temps de la République romaine, — le farouche régime militaire, les proscriptions, les supplices , les ambitions serviles, les consciences vénales, le troupeau des faibles et des lâches s'attachant tour à tour au char du vainqueur! Pourtant du sein de
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la masse énervée, aplatie, se dressent encore ça et là de grands caractères, pareils à ces rochers qui dominent les eaux basses. Tant qu'il reste quelques hommes fiers et convaincus, la cause de la liberté n'est point désespérée. On assiste à la lutte, peutêtre à la défaite, non à l'irréparable ruine. Où s'éteint tout espoir, c'est quand les esprits fatigués se rangent en silence sous un gouvernement absolu mais calme, et qui s'assouplit tous les jours par le sentiment de sa sécurité croissante. Le régimepolitique le plus dangereux pour une nation, c'est un despotisme affadi et mitigé. Tel fut pour les Romains le règne d'Auguste.
L'amour-propre national se nourrit encore longtemps d'étranges illusions. N'est-on point toujours le peuple élu, le peuple-roi? Les aigles ne sont- elles point respectées au dehors? Ne remporte-t-on point de temps en temps des victoires sur les barbares? N'a-t-on pas pour soi les dieux, les livres sibyllins, les beaux-arts, les monuments qui attirent l'admiration des étrangers? N'a-t-on point rebâti de fond en comble la ville éternelle? Hélas! les aimées, les forteresses, les temples, ne défendent point les nations contre leur propre décadence, et le Capitole survécut aux Romains.
Je ne dirai qu'un mot des poètes du siècle d'Auguste. Virgile et Horace sont sans doute ceux qu'on aime le mieux à mettre entre les mains de la jeunesse, quoique l'un et l'autre manquent trop souvent de dignité. A-t-on jamais fait remarquer que l'idée même de l'Énéide est une idée impériale?