LIVRE TROISIÈME
beaucoup comme poète à l'Avon, cette belle rivière qui baigne la ville de Stratford, aux riches vallées qui l'environnent et à la foret d'Arden dans laquelle il avait promené les jeunes années de sa vie. Plus tard dans As ijou like iï, il choisit cette nv'me foret pour y encadrer la principale scène de sa, comédie et reproduit en quelques traits la physionomie des lieux; tout en quittant son comté natal, il avait emporté le paysage du Stratfordshire dans un coin de l'àme.
Un esprit délicat, Olivier Goldsmith, n'a jamais oublié, dans le tohu-bohu de Londres, le ruisseau, le moulin, l'église, l'auberge des Trois-Pigeons, la haie d'aubépine, ni les autres particularités du village deLishoy où il avait été élevé et qu'il a chanté plus tard sous le nom d'Auburn.
Washington Irving, ce charmant humoriste et ce fin voyageur, remerciait Dieu de l'avoir fait naître sur les bords de l'Hudson. « Je puis, dit-il, rapporter ce qu'il y a de meilleur dans ma nature composée d'éléments hétérogènes à mon amitié d'enfance avec cette rivière. Dans la chaleur de mon jeune enthousiasme, je la revêtais d'attributs moraux, je lui donnais une âme. J'admirais son caractère franc, hardi, sincère et honnête. Ce n'était pas une trompeuse et souriante surface recouvrant de dangereux bancs de sable, des rochers perfides; non, c'était un beau chemin d'eau, aussi profond que large, et portant avec une bonne foi honorable, la barque qui se confiait à ses vagues. Je mettais ne sorte de gloire et d'amour-propre dans la droi-
ture, le calme et la simplicité majestueuse de son cours. »
Je cite les poètes, parce que ce sont les seuls dont la vie psychologique nous soit un peu connue; mais je ne doute point un instant que les milieux extérieurs n'exerçent plus ou moins le même genre d'influence sur tous les hommes. Ce que nous avons vu étant petits grandit avec nous et devient une partie de notre àme. Les objets de la nature qui ont été les camarades de notre adolescence ne demeurent plus tard étrangers ni à la forme de notre caractère ni au cours de nos idées.
Tous les milieux extérieurs ne conviennent point également à la santé de l'esprit. On raconte que Milton, faisant ses études à l'Université de Cambridge, se plaignait amèrement de ce que les environs de la ville « manquaient de doux ombrages pour attirer les Muses. »
Un siècle et demi plus tard Robert Hall, écrivain anglais distingué, attribuait sa première attaque d'aliénation mentale à la platitude du sol et à l'absence de collines boisées dans ce même comté monotone, le Cambridgeshire.
Quoique tous les hommes ne souffrent point également de ce qui leur manque, il en est peu, je crois, qui soient tout à fait insensibles aux défauts du paysage qu'il ont sans cesse devant les yeux. Combien cette même influence fâcheuse doit atteindre l'esprit des enfants! Le jeune homme a déjà en lui assez de force morale et d'imagination pour réagir sur les objets qui l'entourent. Un rayon d'amour,