LIVRE TROISIÈME
un sentiment vif, certaines associations d'idées suffisent très-souvent pour donner à une campagne assez triviale et insignifiante par elle-même une valeur poétique. Il n'en peut être de même entre douze et treize ans. A cet âge on n'orne point la nature ; on l'accepte telle qu'elle est. Il y a donc un grand avantage pour l'enfant à naître ou à être élevé dans le voisinage de quelque grande scène, un beau fleuve, un lac, une montagne, une foret.
Le paysage de la Gornouaille est imposant, mais uniforme. J'y voudrais plus d'arbres. Il en est de l'adolescent qui ne voit jamais qu'un même côté de la nature — les rochers, la mer — comme de celui qui n'aurait lu qu'un seul livre.
Aux jeunes têtes surtout, il faut la variété des impressions. Chacun de nous a en lui-même son paysage, de même qu'il a son caractère : je veux dire que les beautés de la nature répondent à certaines convenances intimes. Ce paysage de notre choix ne vient pas toujours nous trouver, il faut le chercher pour le découvrir. Tel est élevé par hasard dans la plaine dont les goûts appartiennent à la montagne. De qui a-t-on dit que c'était un Arabe né sous un pommier de la Normandie?
Émile est dans l'âge où l'on aurait besoin de se mettre en rapport avec le monde extérieur. On trompe ce besoin chez la plupart des adolescents en leur plaçant entre les mains des récits de voyage, et ce sont très-certainement les livres auxquels ils s'intéressent le plus. 11 s'en faut pourtant de beaucoup, on en conviendra, que la description,
si vive ou si exacte qu'elle soit, supplée à la vue des pays eux-mêmes. Aussi, treize ou quatorze ans est l'âge où chez les populations maritimes, comme celle de l'Angleterre, éclate dans les jeunes t*tes la lièvre de la navigation. Combien de petits braves, pris du mal indéfinissable de l'espace, — de même que l'hirondelle à l'époque de l'année où émigrent ses compagnes — quittent en secret le toit paternel pour n'y revenir jamais I Chez beaucoup d'autres, c'est un besoin passager, car après quelques années de courses aventureuses sur la terre et sur l'eau, ils rentrent dans la vie sédentaire.
Ce qui m'étonne, c'est qu'on n'ait point cherché jusqu'ici à utiliser les voyages comme éléments d'éducation. Est-ce le temps qui manque? Un voyage en Amérique ne "demande aujourd'hui guère plus de temps qu'il n'en faut pour enseigner à l élève d'une manière un peu sérieuse la configuration de notre globe, et combien la vue des objets eux-mômes en lui apprendrait plus que toutes les leçons de géographie écrites ou verbales ! Est-ce la dépense qui effraie? Jecomprends l'objection, mais il y a plus d'un moyen de voyager sans beaucoup d'argent. L'obstacle le plus grave est la défiance des parents. Perdre de vue le jeune blanc-bec, le confier aux flots et aux aventures, l'abandonner a sa propre direction, une telle pensée révolte le cœur des mères. Certes, leur sollicitude est respectable ; il faut pourtant leur dire que les liens du sang ne se brisent nullement par l'absence, que les affections s'étendent entre les cœurs bien nés sur