LIVRE TROISIÈME
tout l'espace qui les sépare, et que quant à la liberté, elle n'est à craindre que pourlos fils auxquels on n'a point appris de bonne heure à se conduire par eux-mêmes Est-ce d'ailleurs pour nous que nous devons les aimer ces cliers bons hommes I Une tendresse qui consiste à les garder sous notre tutelle contre leurs propres intérêts ne pourraitelle *Hre soupçonnée d'égoïsme?
Au reste, ce n'est point en vain que de nos jours on a employé la force de la vapeur à réduire les distances, que la navigation a étendu ses conquêtes et* abaissé ses tarifs, qu'un voyage aux antipodes est déjà considéré par les jeunes Anglais comme une partie de plaisir, un temps de vacances sur mer. Le genre humain sent pousser ses ailes. Il faut en prendre votre parti. Nos petits-neveux, je le crains, ne seront retenus, dans leur ardeur et leur besoin de voir le monde, ni par les leçons d'une sénile et grondeuse sagesse, ni par le ruisseau de l'Atlantique.
Les peuples libres sont tous des peuples voyageurs. Ceux-là ne se laissent enchaîner ni par l'espace, ni par la différence des climats, ni par les obstacles matériels, ni même par un attachement étroit et aveugle pour leur coin de terre.
Les lois de la distribution géographique des races h maines, ont été fixées eu partie par la nature, en partie par l'histoire et beaucoup par la politique des gouvernements. Les chefs des États ont eu de tout temps le plus grand intérêt à ce que le riche comme le pauvre vécût et mourût aux lieux sur lesquels s'étendait leur empire. De ce que cette
circonstance profitait aux intérêts du pouvoir, les rois en ont conclu que c'était un devoir pour leurs sujets, et ils ont vraiment réussi à le leur persuader. Les préjugés de l'éducation, la poésie, les idées religieuses, tout a concouru pendant des siècles à enraciner dans les cœurs un instinct que l'homme partage avec les animaux — l'amour du lieu où l'on est né. Certes cet instinct est bon, et c'est à lui, ne l'oublions pas, que nous devons les sociétés ; mais aussi qu'il est aisé d'abuser de telles attaches pour retenir les faibles sous la dépendance des forts !
Parqués par troupeaux à la surface du globe, les hommes s'accoutument à vivre dès l'enfance dans les endroits où, comme on dit, ils trouvent à brouter. On a même érigé en vertus ces habitudes casanières. J'honore pour ce qu'elles valent les habitudes de clocher ; toujours est-il que le paysan cloué à la glèbe qu'il retourne est généralement inférieur à l'habitant des villes, et que ce dernier lui-môme gagnerait beaucoup à étendre ses relations avec le monde.
Les nations parasites du sol, étrangères à la langue des autres peuples, peuvent à coup sûr faire de grandes choses ; mais combien elles sont plus exposées que d'autres aux coups de la tyrannie politique! Les lois ont beau être suspendues, les garanties de la liberté supprimées, les droits de chacun foulés aux pieds, la masse s'attache, avec une sorte de désespoir au lambeau de terre taché de sang que couvre l'épée du vainqueur. De tous
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les maux le plus redouté, mémo au milieu des cruelles calamités sociales, est l'expatriation. Que la force des choses ou les décrets de proscription retranchent quelques membres influents des partis abattus, et l'exil sera pour eux la plus terrible des épreuves. Où aller? Que faire? Le monde est pour ces dépaysés un désert, une solitude.
Qu'on suppose au contraire une nation dont les citoyens se soient habitués de bonne heure à traverser les mers, qui ne soient étrangers ni à la langue ni aux usages des autres peuples, pour lesquels quelques-unes des civilisations les plus diverses et les plus lointaines aient déjà été un objet d'étude, quel coup du sort pourrait les atteindre? Qu'ont-ils à redouter des lois d'exception ou de bannissement? Avec plus de vérité que Philippe II, ils pourraient dire que le soleil ne se couche point sur leurs États.
Peut-être répondra-t-on que la pratique des voyages affaiblirait dans la jeunesse le sentiment de la patrie. Certes, je n'ai aucun goût pour le cosmopolitisme. 0 le malheureux qui serait citoyen du monde ! On n'est homme qu'à la condition d'appartenir à un groupe défini de la famille humaine, d'avoir une langue, une nationalité. Croiton pourtant que le véritable amour de la contrée perdrait beaucoup à se dégager des liens d'idolâtrie matérielle qui en dénaturent trop souvent la valeur ? La patrie n'est point la montagne, la plaine ou le marais où nous avons eu le hasard de naître; elle n'est point faite de brique ou de pierre; elle
ne tient point sur une surface de tant de lieues carrées. Non, la patrie est une idée, une histoire, une tradition ; c'est un moi collectif dans lequel nous nou- sentons vivre. Tout cela ne se perd point sur les mers, ni ne s'évanouit point à travers les distances, quand on l'a une fois gravé dans son cœur.
Nous avons reçu des nouvelles indirectes du Pérou. 11 y a tout lieu de croire Dolorès dépouillée de ses biens par une conspiration de famille. L'avis des hommes de loi que nous avons consultés est à peu près unanime : ils pensent que cette trouble affaire ne peut s'éelaircir qu'au Pérou et réclame l'intervention d'un ami qui prenne en main les intérêts de la partie lésée. Cet ami nous l'avons cherché et nous ne l'avons point découvert.
Un premier service oblige à un second. Ayant sinon adopté, du moins recueilli sous notre toit cette jeune étrangère, nous avons en quelque sorte pour devoir de lui faire rendre justice dans son pays.
Entreprendrni-je moi-même le voyage ?
Des obstacles de plus d'un genre s'élèvent contre l'exécution d'un tel projet. Les dépenses d'une longue traversée, l'improbabilité du succès, les liens qui m'attachent à l'Europe, mille objections graves me retiennent indécis. Hélène et moi nous nous sommes bien promis de ne plus nous quitter : mais sera-t-clle à même d'entreprendre un si pé-