LIVRE PREMIER 3f
dans le même coure d'eau. Aux représentations du voyageur alarmé, elle répondit, sans s'émouvoir, que l'enfant était accoutumé à prendre soin de lui-même, et que voler à son secours en trahissant de l'inquiétude serait précisément le moyen de lui faire perdre la tête. L'étranger se contenta donc de guetter le marmot qui sut très-bien se tirer par ses propres forces du mauvais pas.
Pour rien au monde, je ne voudrais avoir un enfant à moi en un pareil danger, et pourtant cette femme avait-elle tout à fait tort? Ne comprenaitelle pas mieux que nous les vrais devoirs de la maternité? N'est-ce point à cette manière de traiter les enfants dès l'âge le plus tendre qu'il faut attribuer l'esprit aventureux et indépendant des Américains du nord ?
Les mères anglaises s'abstiennent, en général, de couvrir la tête de l'enfant, et elles ont renoncé au bourrelet, cette couronne de la faiblesse. — Il reste, il est vrai, le danger des chutes, mais d'abord elles suppléent par leur sollicitude à l'absence des moyens de sécurité; ensuite elles prétendent que moins le marmot se sent protégé et plus il se tient sur ses gardes. C'est dans le caractère qu'il faut placer de bonne heure la défense de soi-même et non dans certaines précautions, toujours plus ou moins illusoires. Tête nue, bras nus, jambes nues, l'enfant anglais est une sorte de petit Hercule qui n'a point encore étranglé de serpents — il n'y en a plus dans son île — mais qui a déjà la mine tout à fait hardie. Où trouver un sang plus riche et une
génération plus forte? Ici les difformités physiques sont extrêmement rares. Croirais-tu que je n'ai point encore rencontré de bossus? Cette beauté de la race ne plaide-t-elle point éloquemment en faveur du système de liberté qui préside chez nos voisins à la manière d'élever les enfants?
Le berceau est un autre instrument domestique dont on fait très-peu d'usage au delà du détroit. Il y a bien des lits pour les nouveau-nés, mais ils ne se balancent point comme chez nous sous la pression de la main. Bercer les enfants est un usage généralement condamné en Angleterre. « C'est le moyen, dit-on, qu'ils s'accoutument à ne plus fermer l'œil sans le secours de moyens artificiels. On leur apprend ainsi à demander aux autres le repos qu'ils ne devraient attendre que d'eux-mêmes et de la nature. Et puis, songeons-nous bien à l'influence qu'exercent sur le caractère de telles pratiques fausses et complaisantes? Si obscures que soient encore les sensations du nouveau-né, il a déjà assez de ruse pour savoir profiter de sa faiblesse et de la condescendance de ceux qui l'entourent. Combien d'hommes ont ensuite besoin d'être bercés toute leur vie! Ni éveillés, ni endormis, ils s'abandonnent au mouvement du monde extérieur; ils se balancent dans leurs rêves et leurs chimères, au lieu de ceindre vaillamment leurs reins pour l'action et la lutte.»
Tout cela, je le crains, n'a pas mal l'air d'un sermon ; c'est pourtant à peu près en ces termes que s'exprimait devant moi une grave matrone, amie