‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 144 sur 188 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

eaux. Toutes les sciences, toutes les industries s'y donnent rendez vous. Pour satisfaire aux besoins de la vie, le matelot est obligé de recommencer chaque jour la civilisation. Comme Robinson dans son île, il invente à son profit la plupart des arts utiles. Sans femme, il blanchit et raccommode luimême son linge, ses vêtements. La propreté de son humble cabine dit assez ce que sera un jour son cottage. Ce lion des mers a les instincts domestiques de la fourmi.

Un autre avantage du vaisseau, c'est qu'il fournit du travail à tout le monde qui a bonne volonté. Cupidon a repris à bord son état de cuisinier qu'il avait exercé avec honneur dans de précédents voyages. Sa femme remplit les fonctions de stewardesa. Hélène m'aide à soigner les malades; elle touche aussi du piano pour tromper l'ennui et réconforter le cœur 'des passagers, des marins euxmêmes, qui se groupent le soir sur le pont pour l'entendre.

Émile a fait ses premières armes. 11 a déjà le pied marin, commence à grimper le long des échelles de cordes et se tire assez adroitement, pour un novice, des manœuvres qu'on lui apprend à exécuter. La vie du mousse à bord d'un vaisseau marchand est pénible, mais salutaire. L'appétit s'aiguise au contact de la brise salée. Émile dévorerait un requin. Qu'il est alerte et charmant sous sa chemise bleue au col rabattu qui laisse entrevoir la naissance du cou ! Ce matin, à la suite d'un assez rude travail pour un enfant, il vint poser entre mes

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genoux sa tete ruisselante de sueur. J'aime à l'encourager, mais non à le flatter : la louange est le poison de l'àme, et ce poison la tendresse aveugle des parents ne le verse qu'à trop grosses doses. On habitue ainsi les jeunes gens à plaire aux autres; mieux vaudrait, je crois, leur inspirer le désir de plaire à leur conscience. Je me contentai donc de serrer mon fils entre mes bras; mais je sentais des larmes dans les yeux. Après tout Emile prit mes caresses pour un éloge ; car il s'en alla tout joyeux continuer sa tache. Cet éloge, ces baisers ne les avait-il point bien mérités?

Il n'y a jusqu'à Lola qui ne tienne de son c^ié à se rendre utile. Je l'ai surprise hier montrant un livre et nommant les lettros de l'alphabet à une petite fille de cinq ans dont elle a fait sa camarade.

10 mars 186. .

Nous sommes en vue de Madère.

Depuis notre départ un bon vent souffle du nordest. De nombreuses troupes de marsouins s'ébattent autour du navire et jouent dans l'écume du sillage que nous laissons dorrière nous à la surface des vagues. Tout le monde s'empresse sur le tillac pour les voir. « Sont-ils heureux, ceux-là ! s'écrie Mlle Lola; ils n'ont jamais le mal de mer! »

Les officiers du vaisseau se préparent à leur faire la chasse. L'un d'eux armé d'un harpon se place au beaupré et lance la dent de 1er sur celui de ces ani-

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maux qu'il croit le plus facile à atteindre. Les marins tirent alors la corde à laquelle est attaché le harpon ; mais il leur faut une main leste et sure ; car autrement le marsouin frappé trouve moyen de retomber clans l'eau et de s'esquiver. Ils ont réussi à une seconde épreuve. Le foie du marsouin ressemble à celui du porc. Sa chair est inférieure à celle du bœuf qu'elle rappelle néanmoins par le goût, sinon par la couleur, étant d'un rouge noirâtre. La graisse de ces cochons des mers (ait une excellente huile à brûler dont on se sert dans le vaisseau.

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Nous passons devant les Canaries. C'est à peine, du reste, si nous voyons ces îles indiquées comme un rêve à la surface du vaste Océan. Des vents qui se contrarient les uns les autres nous obligent à gagner le large.

La température s'est considérablement élevée depuis notre départ, mais c'est surtout d'aujourd'hui que nous entrons dans un autre climat. Lola elle-même qui est très-frileuse a changé ses vêtements d'hiver pour une robe de toile à fleurs roses.

Hier le soleil s'était couché sur la mer dans toute sa gloire. La nuit fut magnifique. L'obscure voûte du firmament étincelait d'un sable d'étoiles. A quoi bon écrire leur nom? Ce nom est lumière. Parmi elles on distinguait Vénus qui , tout eu cessant

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d'être déesse pour devenir astre, n'a point perdu ses goûts de coquetterie féminine; elle aime encore à se regarder dans le miroir de l'Océan.

Vers quatre ou cinq heures du matin, la bande noire qui couvrait l'horizon et confondait le ciel avec la masse des eaux s'entr'ouvrit peu ù peu ; de cette déchirure sortit une lumière glauque qui se répandit à la surface des vagues. Si courts que soient les deux crépuscules dans les latitudes où nous naviguons, peut-être même à cause de cette brève durée, l'aube est un moment solennel qui semble clectriser toute la nature.

Un jeune coq qui se trouve dans l'une des cages du vaisseau, et que nous emmenons avec d'autres oiseaux de basse-cour, fit entendre par trois fois son chant du réveil. Cette voix de clairon était d'un effet mélancolique et saisissant au milieu des circonstances où nous nous trouvions ; elle allait droit au cœur; car elle rappelait aux passagers leur vieille Europe, la terre, la vie des fermes, les rudes travaux de la campagne.

Le ciel, dont s'effaçaient une à une les étoiles, se repliait sur lui-même dans les hauteurs et commençait à se couvrir d'une teinte lilas.

Enfin parut le soleil. Les vagues elles-mêmes saisies de respect semblèrent s'humilier devant cette source du jour et de la vie. Le ciel était tout embrasé et un frémissement de lumière d'or courut sur le sein de l'Océan, d'où sortait peu à peu le globe étincelant de splendeur.

A ce moment unique de la journée mes regards

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