mars
Nous entrons sous le tropique du Cancer. Lola paraît chercher naïvement dans le ciel cette vilaine bôte à pattes d'écrevisse que les almanachs donnent pour un des signes du zodiaque, et se fait moquer d'elle par Émile.
Le navire avance à toutes voiles, poussé qu'il est par une forte brise. Nos vergues gémissent, tous les morceaux de toile dont nous pouvons disposer flottent autour des mâts ; car il s'agit pour nous de profiter de ces vents alizés que les anglais appellent North-East Trade-Winds.
Les jours diminuent graduellement et s'égalisent . presque avec les nuits.
Des nuées de poissons-volants s'élancent du sein des eaux qu'ils rasent à la manière des hirondelles.
La nuit dernière un de nos braves marins allumait sa pipe, quand à son grand étonnement il reçut sur la joue le soufflet d'une aile froide et humide. Il regarde autour de lui et découvre à ses pieds, sur le pont, l'un de ces poissons-volants. 11 est rare qu'ils s'élèvent à une aussi grande hauteur; mais c'est la lumière qui les attire.
Parmi les autres habitants des mers qu'Emile
n'avait jamais vus jusqu'ici, le plus terrible et le plus redouté est sans contredit le requin. On met une sorte de point d'honneur à lui faire la chasse. L'un de ces vampires (car on leur a donné tous les noms les plus odieux) a été pris ce matin par les matelots au moyen d'un morceau de porc pesant cinq livres environ ! Ce fut une scène émouvante qui attira sur le pont tous les voyageurs. On commença par abattre d'un coup de hache la queue de l'animal ; il parait que cette cruelle précaution est nécessaire ; car autrement on a vu plus d'une fois le captif en se débattant casser avec son extrémité flexible la jambe d'un homme. Les matelots mangent quelquefois les très-jeunes requins ; mais ils déclarent eux-mêmes que la chair de ce poisson n'est pas bonne. S'ils le tuent, c'est par haine. Aussi comme ils martyrisent le pauvre monstre sous prétexte qu'il a dévoré tel ou tel de leurs compagnons, — si ce n'est lui, c'est donc son frère, c'est % donc quelqu'un des siens.... En vain j'essayai de les détourner de ces jeux barbares, en leur représentant qu'il ne faut jamais tourmenter un ennemi vaincu. Dieu veuille du moins que cette leçon ne soit point perdue pour Emile !
Les requins laissent sur le vaisseau une odeur affreuse qui ne s'évanouit qu'au bout de quelques jours : les méchants nuisent jusque après leur mort à ceux qui veulent en délivrer le monde.
Les enfants ne comprennent guère que la loi du talion. Un dauphin fut pris le même soir par les hommes de l'équipage : « Il l'a bien mérité, dit