LIVRE TROISIÈME
9 avril 180. .
Ondées fréquentes, chaudes averses.
Tout annonce que nous approchons de la Ligne. Dans le gaillard d'avant, les matelots sont gravement occupés à fabriquer de fausses barbes, des perruques, des costumes hideux. On dirait la veille du carnaval. Emile assiste, non sans trembler, à ces préparatifs ; car il sait bien ce qui l'attend. Tout mousse n'ayant point encore traversé la Ligne doit en passer par les épreuves. C'est l'usage: Les vieux rites de mer s'observent encore, quoiqu'ils aient beaucoup perdu de la solennité puérile et brutale qui les rendait si terribles pour l'initié. Après tout, le marin est un enfant, et n'est-ce point parce qu'il est enfant qu'il joue si vaillamment avec le danger ?
13 avril 18G..
Émile a reçu le baptême : il est maintenant un des fils de Neptune.
Temps inégal et variable : tantôt des coups de vents furieux, tantôt un calme plat. A de fortes averses succède un soleil furieux qui lance droit sur nos têtes ses flèches de plomb.
Le capitaine nous fait observer â. distance une de ces trombes d'eau si justement redoutées des marins, et qui se rencontrent plus souvent sous la Ligne que partout ailleurs.
V> avril 480..
Uq vaisseau (jui revient des Indes ou de la Chine, et qui fait voile pour la Grande-Bretagne, nous annonce par signes qu'il est prêt à se charger de nos lettres. Comme l'échange des bons services entretient sur mer l'amitié, nous lui envoyons dos journaux anglais vieux de six semaines; mais dont les nouvelles auront pour les hommes de l'équipage toute la fraîcheur d'une feuille du matin pour les habitants de Londres.
Emile et moi nous écrivons deux mots à notre ami, le docteur Wariugton.
30 avril 180. .
La température s'abaisse, et l'air se rafraîchit graduellement ; nous sommes entrés sous le tropique du Capricorne.
Il y a deux jours, nous avons eu la douleur de perdre un de nos hommes.
Sous un fort coup de vent, l'une des pièces de bois transversales qui soutiennent les cordages ayant été mal attachée, tomba sur le pont, et en tombant frappa la t£te du matelot qui était de garde. J'essayai de toutes les ressources de l'art pour le rappeler à la vie, mais vainement; il ne donna plus aucun signe de connaissance.
La consternation se répandit dans le vaisseau.