‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 148 sur 188 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Ce brave marin était aimé do ses camarades. Le capitaine, visiblement ému sous son masque d'airain, donna des ordres d'une voix rude et d'un ton bourru pour que le mort fût porté dans sa cabine.

Un silence de deuil régnait à bord du vaisseau. On ne rencontrait sur le pont que des regards mornes, des physionomies altérées par de sombres réflexions. La nuit avec toutes ses ombres et ses mélancolies descendit peu à peu sur la mer, qui jamais ne m'avait paru si grande ni si désolée. La plainte des vagues avait quelque chose de vivant; on eût dit des âmes parlant à des âmes.

Mon Dieu ! qu'il était sinistre ce bruit entrecoupé de l'eau frappant contre les* planches d'un navire qui portait un cadavre I

Le jour revint, mais les clartés du soleil levant ne purent dissiper les sombres impressions de la nuit. Tous les cœurs restèrent glacés par une sorte d'épouvante. La présence d'un mort dans une maison y répand toujours une tristesse mêlée de respect et d'effroi ; or, le vaisseau est une maison errante. Les liens de sympathie qui se détendent si aisément entre personnes vivant à terre sur un grand espace, se trouvent dans un navire resserrés par la communauté des mêmes besoins et des mômes périls.

Jack, ce matin-là, manquait à l'appel du soleil levant, et Jack, on s'en souvenait, était toujours le premier dont on entendait la forte voix retentir sur le pont. Ce n'est plus lui qui criera : ail right !

L'attente de la cérémonie qui allait se célébrer

33i L'EMILE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

contribuait aussi à préoccuper tristement les passagers et les marins. Quoique tout se fît en silence, et pour ainsi dire derrière le rideau, on surprenait ça et là parmi les hommes de l'équipage des allées et des venues mystérieuses. Les pavillons dont le faîte du navire se montre d'ordinaire pavoisé avec une sorte de fierté nationale étaient cette fois arborés à mi-màt en signe de deuil. Vers dix heures du matin, le capitaine parut sur le pont.

« Le mauvais quart d'heure est venu, dit-il à ses marins d'une voix sourde. Allez chercher le mate, et dites-lui que nous sommes prêts. Dieu sait s'il m'en coûte de remplir ce triste devoir ; mais il faut ce qu'il faut. »

Les marins rangèrent les tas de cordages qui encombraient une partie du tillac, et détachèrent un des compartiments qui forment le boulevard du vaisseau. Par cette ouverture comme à travers une lucarne, on voyait se soulever et s'abaisser la mer.

La cloche du navire tintait, et ce glas funèbre répandu sur les vagues était d'un effet navrant qui remuait tous les cœurs.

Comme il n'y avait point de ministre à bord, c'était au capitaine, selon l'usage invariablement suivi en pareil cas sur les vaisseaux de la Grande- Bretagne, qu'incombait la charge de lire l'olTice des morts. Il se plaça donc à son poste, la tête découverte, un livre ouvert entre les mains. Autour de lui se forma un cercle de passagers et de marins qui, dans des postures négligées, mais après tout

Page 1