LIVRE TROISIÈME
graves et respectueux, attendaient le commencement de la cérémonie religieuse.
Le capitaine avait fait signe à deux hommes de l'équipage de descendre par un des étroits escaliers du navire. Ils reparurent au bout de quelques instants portant sur une large civière à claire-voie le mort cousu dans une voile de navire. On pouvait juger de la lourdeur du fardeau aux efforts des bras nerveux qui le soulevaient. La coutume veut, en elïet, qu'on place deux boulets de canon, l'un aux pieds, l'autre à la téte du cadavre, dans l'intérieur du suaire.
Quand cette forme sinistre sortit de la pénombre de l'escalier d'où elle émergea lentement, un frisson courut dans les veines des assistants. Sur la poitrine du défunt, on avait étendu une enseigne de vaisseau aux couleurs delà marine anglaise.
Le capitaine commença le service religieux d'une voix forte et habituée au commandement, mais assouplie de temps en temps par des notes basses et frémissantes qui semblaient sortir du cœur. Cette lutte entre l'empire qu'il exerçait sur Lui-même, le sang-froid qu'il croyait devoir à sa dignité d'homme, et des sentiments plus tendres tout près de s'échapper, donnaient à sa physionomie un caractère singulier de rudesse et de bonté.' Un des marins, qui remplissait l'office de clerc, lisait dans le même livre les répons, et Tonne pouvait refuser quelque grandeur à cette sorte de dialogue sur la .mort entre deux hommes exposés chaque jour à mille dangers, ayant vu l'un et l'autre tomber autour d'eux plu-
j!U I/ÉMILE DU DIX-NEUVIÈME S1ECLK
sieurs de leurs camarades dans l'éternelle nuit.
Ce qu'ils disaient alternativement ne ressemblait nullement à des prières [l'Église anglicane ne prie point pour les trépassés); c'étaient des réflexions tirées de la Bible sur la brièveté de la vie, et revêtues d'images poétiques, telles que « l'herbe des champs verte au matin et qui se tlélrit le soir, — l'ombre passant sur l'eau, — la beauté de l'homme et de la femme altérée par les années comme un vêtement mang-' 1 des vers. » Le texte hébreu, grâce à la traduction anglaise, était compris de tous.
Cependant on touchait au moment suprême.
Après une pause durantlaquelle le capitaine regarda fixement l'immensité du ciel et de la mer, il abaissa une dernière fois les yeux sur cette chose recouverte d'une toile, à travers laquelle on reconnaissait vaguement une forme humaine. Le corps avait été déposé près de l'ouverture pratiquée à dessein dans le boulevard du vaisseau. Sur un signe du capitaine, on entendit le bruit lourd et mou d'un homme mort qui tombe dans l'eau ; on vit un furieux bouillonnement de la vague , suivi d'un léger frisson, puis des cercles concentriques se déroulant les uns après les autres, puis rien.
La lame s'était refermée sur le cadavre ainsi qu'une dalle de sépulcre.
« Je te confie à l'abîme, » s'écria l'officiant d'une voix étouffée par l'émotion.
Durant toute la cérémonie je regardais de temps en temps Emile qui semblait être très-afïecté. Lola . pleurait.