LIVRE TROISIEME ;î3o
D'abord la mise en scène était d'une gravité touchante, et ensuite c'était la première fois qu'ils assistaient l'un et l'autre à une sépulture. Ces deux 'enfants jusqu'ici ue connaissaient point la mort. A coup sur ils savaient très-bien que tout finit; ils avaient vu s'éteindre des animaux et disparaître d'autour d'eux quelques-uns de leurs camarades ; mais je doute fort que leur pensée se fût beaucoup arrêtée sur ces accidents de la nature, et l'on ne connaît vraiment les choses qu'après y avoir réfléchi par soi-même. Peut-être y a-t-il de ma faute! Pour élever Emile selon les bons principes il eut fallu, je le sais, lui faire peur; il eût fallu, dans mes sermons, entourer la vie des menaces de la tombe et la mort des terreurs de l'immortalité. Que veut-on ? Je n'ai point eu ce courage. Le voyant si heureux de vivre, j'ai plutôt tenu à lui inspirer l'amour de ses devoirs que la crainte servile des châtiments ou l'espérance mystique des récompenses dans l'autre monde.
Les sombres discours ne forment point la conscience, ils la troublent et l'épouvantent. Que n'attend-on le moment, où, frappé par le spectacle de la mort, l'adolescent éprouve lui-même le besoin de sonder le problème de nos destinées futures !
C mai ISO. .
Vents froids, ciel sombre. Lola prétend que nous avons traversé le printemps, l'été, l'automne de
notre globe, et que nous entrons dans l'hiver. Les climats sont en effet des saisons fixes, de nu* me que les saisons de l'année sont des climats voyageurs.
Les vagues deviennent si lourdes et si puissantes • que nous avançons avec peine. Un mauvais vent nous pousse à l'est vers les îles Falkland.
«S mai 180. .
Nous forçons l'entrée du détroit de Magellan, passage difficile et dangereux.
Des oiseaux appelés par les marins pigeons du cap, et qui sont de la grosseur d'un canard sauvage, mi-partie blancs et noirs, volent par bandes autour du vaisseau. On les prend au moyen de filets tendus à la poupe du navire et dans lesquels ils embarrassent leurs ailes en passant et repassant.
Un autre oiseau cause l'admiration d'Emile par sa grande taille et l'élévation de son vol, c'est l'albatros.
10 mai 180..
Le cap Horn mérite bien le nom de cap des Tempêtes. 11 semble que toute la masse de l'Océan pèse sur notre pauvre vaisseau, et pourtant il tient bon, il avance quoique ballotté d'abîme en abîme. La mer a beau mugir: cette brute sublime a trouvé son maître.
J'ai quelques malades à soigner.
14 mai 1*1. .
Nous avons enfin tourné le cap; mais nu prix de quels terribles efforts ! Pendant trois jours et trois nuits le vent soufflait si furieusement, que notre grand mat pliait comme un brin de paille.
On ne souffrait sur le pont que les mains occupées. Combien durant ces heures de lutte et de danger, j'admirais en silence la conduite de l'équipage ! La bravoure du marin n'est point celle du soldat, mais que l'une me parait supérieure à l'autre ! Intrépide contre les choses, contre les éléments, le matelot lutte face à face avec la mort dont il n'est séparé que par l'épaisseur d'une planche. 11 lutte, non pour détruire, mais pour sauver ses semblables, en défendant sa propre vie. Et quel ennemi que la mer! Elle dispose de ce qu'il y a de plus redoutable dans la nature. Le vaisseau, cette machine de bois, poursuivi par le vent, la grêle, l'éclair, les montagnes d'eau, résiste vraiment à toutes les forces d'un monde.
La valeur du marin ne ressemble pas non plus à la froide et passive jactance du sophiste défiant le sort par de subtiles raisonnements. Non, c'est la force d'àme dans l'action. Tout en invoquant le secours du ciel — car il est religieux — il ne se repose en définitive que sur lui-même , il compte sur la justesse de son coup d'oeil, la précision de ses manoeuvres, la fermeté de ses nerfs. Est-il
vaincu, il se résigne; mais c'est après avoir vu se briser dans la tempête ses dernières armes.
Ce courage s'apprend, cette confiance en soimoine se communique. Emile, très-effrayé d'abord, se rassura bientôt par l'exemple de ses camarades. Il aurait eu honte de trembler en face de ces héros de la mer, tous à leur poste. On l'occupait de moment en moment aux pompes, aux cordages, et il n'est rien comme le travail manuel pour fortifier le cœur. C'est l'oisiveté qui, à la moindre alarme, emplit de terreurs et de fantômes l'imagination des passagers. Le marin lui n'a pas le temps d'avoir peur.
Un autre avantage, c'est que la lutte avec le danger développe chez les hommes de mer l'amour de la vie. Qui dirait que le suicide est à peu près inconnu parmi eux?
Le dégoût de l'existence est, entre les signes des temps modernes, l'un de ceux qui m'effraient et m'allligent le plus chez la jeunesse. Les enfants naissent indifférents, lassés de tout, blasés. A la première désillusion la jeune fille se souhaite morte. « A quoi bon vivre ! » s'écrie un grand paresseux de seize ans qui n'a encore été traité par la fortune qu'en enfant gâté... Je ne rechercherai point les causes d'un tel lléau moral, mais je dirai à tous ces énervés : « Regardez le marin : il connaît, lui, le prix de la vie, parce qu'il la défend chaque jour pour un but utile contre des périls réels et qu'il mérite ainsi de l'estimer. »
Pour tous ces motifs, je crois qu'Emile est à bonne école.
liviu: thoisi; me 339
Lola, je dois le dire, ne s'est point montrée trèsbrave : cachée dans un coin de sa cabine, elle ressemblait à ces autruches qui s'imaginent, assuret-on, échapper au danger en se plongeant la tête dans la nuit. 11 a fallu pour la rassurer l'exemple d'Hélène qui a été vraiment admirable.
On aurait tort de croire que le courage soit inutile aux femmes. Parle-t-ondu courage militaire? Celuilà je l'estime peu chez les hommes et l'admirerais encore moins chez une amazone. Mais souvenonsnous qu'il y aplus d'un genre de valeur. Les femmes ne sont-elles point exposées aux mêmes dangers que nous? N'ont-elles point les mêmes luttes à soutenir contre le monde extérieur ? N'y a-t-il point tel cas où de leur sang-froid dépend non-seulement leur vie, mais celle de leur enfant? L'énergie du caractère et la présence d'esprit sont des qualités tout aussi nécessaires à la femme qu'à l'homme.
Malheureusement l'éducation des jeunes filles est si mal faite qu'elles croient se rendre intéressantes enaffectant,à tout propos, surtout devant les jeunes gens, des effrois mortels. On dirait qu'elles tiennent à se donner les airs de colombes effarouchées. Il est bon de leur dire qu'il n'y a point de beauté dans la peur, et qu'en vue même de leur propre intérêt elles doivent s'efforcer d'être calmes au milieu du péril si elles veulent être admirées.
Est-il vrai, comme elles semblent le croire, que le courage moral défigure le caractère de la femme? Je trouve au contraire une grâce et une dignité singulières dans un être qui, n'ayant ni la puissance
3i0 L'EMILE DU DIX-NEUVIÈME SIECLE
d'attaquer ni même celle de se défendre, traverse le danger avec une force d'àme égale à la nôtre.
Je sais qu'un préjugé bizarre associe la dureté de caractère à l'héroïsme. Où a-t-on vu pourtant que la vraie bravoure altérait la douceur, la pitié et les autres vertus féminines? Bien loin de là, c'est la peur et l'égoïsme qui endurcissent le cœur.
Demandez à cette mère timide d'assister et de consoler son enfant durant une opération chirurgicale : elle vous répondra qu'elle est trop sensible, trop nerveuse... Mauvaise excuse! Elle veut tout simplement s'épargner une corvée.
Se figure-t-on d'un autre côté que la force de caractère, l'empire sur soi-même, le vrai courage en un mot, soient des qualités qui ne s'appliquent qu'à deux ordres de faits, la guerre et la navigation? Je pense qu'elles s'étendent à bien d'autres usages. Tous les jours l'homme et la femme se trouvent menacés dans la société par mille ennemis, mille périls. La mer n'en veut qu'à notre vie : combien de circonstances critiques en veulent à notre honneur!
20 mai 180. .
Le Minolaure coupe et entr'ouvre avec majesté les vagues do l'océan Pacifique. Lola, le danger passé, a repris sa gaieté, sa belle humeur. Elle court sur le pont en maintenant son équilibre malgré les mouvements du navire. Ses petitspieds trottent sous sa robe comme deux souris.