LIVRE TROISIÈME
au
23 mai 180. .
Nous avons touché terre ce matin à Juan-Fernandez pour régler notre chronomètre.
Juan-Fernandez se compose en réalité de trois îles formant un groupe compacte. La première s'appelle Mas-a-Tierra, la seconde Mas-a-Fuera, et la troisième plus au sud, un roc presque nu, est Flslade-Lobos. Les marins l'ont surnommée l'île des phoques, — ces derniers viennent en effet s'y reposer et s'y chauffer au soleil.
Les deux îles, Mas-a-Tierra et Mas-a-Fuera, sont recouvertes d'herbe et couronnées d'arbres. Quoiqu'on ait essayé à plusieurs reprises d'y introduire des habitants, elles sont aujourd'hui désertes. Les chèvres sauvages y abondent et seraient, dit-on, encore bien plus nombreuses sans des chiens également sauvages qui leur font la guerre. On pourrait se demander ce que deviendront ces chiens qui pullulent, quand ils auront détruit toutes les chèvres. Se mangeront-ils entre eux?
Un souvenir intéressant se rattache à Juan-Fernandez.
C'est sur le Mas-a-Tierra, qu'en 1704, le navigateur anglais Dampier, à la suite d'une violente querelle, débarqua son patron de cbaloupe, Alexandre Selkirk. Le malheureux fut abandonné dans cette île inhabitée avec quelques provisions de bouche et quelques outils. Il vécut là quatre ans et quatre mois des produits de sa chasse et de son industrie.
En 1709, doux boucaniers, étant descendus par hasard sur le Mas-a-Tierra, y trouvèrent cet homme f furent touchés de son sort et le ramenèrent en Europe.
Selkirk avait écrit des notes sur sa manière de vivre dans cette île déserte, et c'est à l'aide de ces # notes que Daniel de Foë composa plus tard l'admirable livre que tout le monde connaît.
Avec quel intéivt Emile et Lola liront maintenant les Aventures Je RobinsonCrusoé!
r> juin m..
Terre ! Terre !
Après un voyage de quatre-vingt dix jours, nous sommes entrés dansla baie du Callao. C'est une des plus belles vues qui existent au monde. En face de nous s'élève l'île de Lorenzo. Je dis s'élève et cette fois du moins l'expression est juste. Un savant a calculé que les côtes de San-Lorenzo, ainsi que celles du rivage voisin, se sont exhaussés dè quatre vingtcinq pieds anglais depuis les temps historiques.
Des milliers d'oiseaux peuplent les rochers de cette île. L'un d'eux a la tête d'une couleur brunegrisâtre, le ventre d'une teinte claire et la queue noire. C'est surtout lui, dit-on, qui produit le guano, cette grande richesse du pays. Le Pérou ne tire guère plus d'or ni d'argent de ses mines, il s'en console en vendant de l'ordure. L'or a corrompu le monde; l'ordure le fertilise.
LIVBK TROISIÈME
0 juin is<i. .
Nous avons jeté l'ancre dans le port de Ciiulad de los Keyes.
Ce qui a surtout frappé Emile et Lola en débarquant est. l'immense quantité de vautours qui habitent ces cotes. On les rencontre à chaque pas dans les rues et sur le toit des maisons. Nous en avons vu jusqu'à soixante ou quatre-vingts perchés sur un mur, la tétecachée sous leurs aileset endormis. Ils ne sont nullement farouches et n'ont rien à craindre des habitants qui les respectent. Très- vo races, leur gloutonnerie même est un bienfait et concourt à la salubrité des villes. Emile se faisait, je crois, sur ces oiseaux d'étranges erreurs. Ayant entendu parler des vautours avec mépris par ceux qui ont étudié leurs mœurs dans les livres, il se les figurait « des brigands de l'air, d'ignobles mangeurs de cadavres. » Quelques heures ont suffi pour lui montrer que c'étaient au contraire des édiles préposés par la nature dans les pays chauds au service de la voirie publique. Ils font disparaître les restes qu'on jette aux portes, les viandes gâtées, les charognes. La confiance qu'ils témoignent envers l'homme indique bien qu'ils ont la conscience de leur utilité.
La distance du Gallao à Lima est de deux lieues espagnoles. Nous y serons demain.
:m lï:mile du dix-neuvième siècle
l'éducation par les yeux
12 juin 180..
Lima pour moi ressemble beaucoup trop à une ville d'Europe. C'est bien la peine de faire 5589 milles anglais pour retrouver, de l'autre côté du . monde, des jésuites, des chevaliers d'industrie, des courtisanes, des nonnes, des tripots et le reste. '
Il y a d'assez belles rues. La Plaza Mayor est charmante, et au milieu de cette place s'élève une magnifique fontaine en bronze qui vomit l'eau dans trois bassins. Combien à cet ouvrage de l'art je préfère néanmoins la rivière qui traverse la ville ! Le Rimac (c'est le nom de ce cours d'eau) prend sa source dans les glaciers des Cordillères, et après • > avoir couru sur une distance d'une trentaine de
lieues, il divise Lima en deux parties à peu près égales. Est-ce une illusion de ma part, mais ses ondes quand j'y trempe lu doigt me semblent froides, comme si l'eau des glaces n'avait pas eu le temps de se réchauffer au soleil 1
Quoique nous ne soyons qu'à dix degrés de l'é- . quateur, la température n'est point aussi élevée qu'on pourrait le croire. On attribue cette circonstance à diverses causes, mais surtout à la situation