‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 152 sur 188 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

de la ville. D'un côté l'océan Pacifique, de l'autre les Cordillères, qui s'élèvent à l'est de Lima couronnées de neiges éternelles, contribuent certainement à rafraîchir l'atmosphère. La mer s'agite à une distance de deux lieues, les montagnes sont éloignées seulement de vingt-huit li&ues espagnoles. C'est comme une double ceinture qui protège la côte contre les excès de la chaleur.

Ce qui étonne beaucoup Emile et Lola, c'est qu'ici, au mois de juin, nous sommes en hiver d'à* près la position du soleil; mais en vérité il n'y a point d'hiver au Pérou. L'année se divise en deux saisons : l'une humide, l'autre sèche. La saison humide s'étend d'avril jusqu'en octobre. Une lourde et tiède brume que les gens du pays appellent garua enveloppe alors la cité. Ce brouillard est quelquefois si épais, surtout dans la matinée, et rampe si bas sur la terre que nous aperçevons à. peine les objets situés à une faible distance. En octobre ou novembre, dit-on, le voile se déchire; la voûte grisâtre du ciel s'élève et la bruine ne tarde guère à s'évanouir sous les rayons pénétrants du soleil; c'est alors que commence l'été.

Par saison humide, il ne faudrait pas entendre saison pluvieuse. Tout le long de cette côte, il ne tombe peut-être pas une goutte d'eau en un siècle. Un vieillard du pays auquel je demandais l'autre jour s'il se souvenait d'avoir vu pleuvoir, me répondit : « Jamais. » — Et quel âge avez-vous ? Quatre-vingts ans. »

Le brouillard est une rosée qui change la pous-

sière en boue et suffit tant bien que mal à fertiliser le sol. Il y a pourtant dans d'autres endroits du Pérou |des vallées, des plateaux élevés et rapprochés des montagnes, où tombent du eiel do véritables cataractes. Pleut-il, les sables arides se couvrent aussitôt d'uni abondante végétation. Tout ce que cette terre demande au ciel c'est l'aumône de l'eau.

La saison sèche est naturellement la plus chaude, et pourtant l'on m'assure que l'air se trouve alors refroidi par les brises de terre et de mer. Les unes et les autres se partagent en quelque sorte la journée. La brise de mer s'éveille généralement vers dix heures du matin et continue plus ou moins forte jusqu'au coucher du soleil. Alors elle s'évanouit et tout est calme. Vers huit ou neuf heures du soir, c'est le tour des vents légers qui viennent des montagnes, et soufflent jusqu'au matin.

La population de Lima est à mon avis ce qu'il y a de plus curieux à observer. Je ne crois pas que dans aucun autre endroit du monde on trouvât une aussi grande variété de traits, des contrastes aussi prononcés dans la couleur de la peau. 11 y a des créoles (on entend par là les personnes nées en Amérique de parents venus de l'ancien monde, mais surtout les descendants des vieilles familles espagnoles), des Indiens, des nègres, des métis (mestizos) : que n'y a-t-il pas? On rencontre à chaque instant sur les visages le blanc mat, le jaune cuivré, le noir de jais, avec toutes les nuances intermédiaires produites par le croisement, et si j'en crois

Page 1