LIVRE TROISIÈME 3i
Quoi qu'il en soit, le mariage d'un Espagnol puisant avec une métisse fut regardé comme une disgrâce par la famille tout entière qui avait conservé des préjugés très-forts contre la race rouge et se vantait bien haut du choix constant de ses alliances. Est-ce une. des causes qui divisèrent plus tard le mari et la femme? Je l'ignore, mais leur union ne fut point heureuse et la jeune métisse mourut a dix-sept ans après avoir donné naissance à une fille.
C'est surtout à partir de l'époque de son veuvage que le père de Lola se lança dans les entreprises maritimes. Le vaisseau sur lequel il fit naufrage en face des cAtes de Penzance lui appartenait. On s'accorde à dire qu'il était très-fier de sa fille et que voulant lui donner une éducation supérieure à celle que reçoivent la plupart des femmes de Lima, il l'avait emmenée avec lui pour là placer comme interne dans une pension de Londres.
11 aimait cette enfant, et c'est lui, il y a tout lieu de le croire, qui, avant de périr dans les vagues, l'avait attachée avec tant de précaution aux agrès du navire.
La nouvelle du naufrage parvint au delà des mers ; mais le bruit courut aussi à Lima que le père et la fille avaient été enveloppés dans le m»* me sort. Les lettres que nous avons écrites, Hélène et moi, pour annoncer que Lola vivait et pour réclamer ses droits, ont sans doute été interceptées par des personnes intéressées à les détruire.
3jO L' KM ILE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Le seul marin qui survécût au naufrage, par une raison que j'ignore, n'est jamais retourfté à Lima et n'a pu conséquemment démentir les faux récits qu'on y avait répandus à dessein.
A notre arrivée, Lola, si je ne m'abuse, a vaguement reconnu son pays à travers ses souvenirs d'enfance ; mais son pays ne l'a point reconnue. Les membres de sa famille auxquels je l'ai présentée aflectaient un air de doute. Ils avaient bien entendu parler d'un armateur — leur oncle ou leur cousin, — ayant fait naufrage sur mer; mais qui prouvait que cette enfant qu'on leur montrait fût sa fille ? Il y avait toute raison de la croire morte. Quant aux titres établissant l'identité de la personne, ils prétendirent ne point comprendre l'anglais, et ne voulaient pas même se donner la peine de les lire.
Je dus m'adresser aux hommes de loi. Leur avis fut que l'affaire était embarrassante, qu'il y fallait du temps, des avances d'argent et beaucoup d'avocasserie. On connaît la justice de nos pays, celle des Péruviens est encore bien autrement dans l'enfance.
Les fonctionnaires publics que j'ai interrogés et qui tiennent d'ailleurs pour la plupart à la famille du père de Lola conviennent qu'il avait laissé quelque fortune ; mais ils ajoutent d'un air mystérieux que la meilleure partie de cette fortune s'est évanouie dans la liquidation de certaines dettes.
Ce que je vois de plus clair, c'est qu'il s'agit de
troubler beaucoup d'intérêts particuliers qui se sont sans doute arrondis dans le désastre de l'armateur.
Tel est l'état des choses.
15 juillet 180..
Nous avons failli payer cher les suites d'une imprudence.
Hier nous étions partis tous les trois à cheval, Emile, Lola et moi, pour faire une excursion le long de la cote. Le beau temps, la curiosité et quelque diable aussi nous poussant, nous nous étions avancés plus loin qu'il ne fallait, sans lassistance d'un guide.
Pour peu qu'on étudie la configuration de ces côtes, on s'aperçoit bien vite que le pays a été fait par les tremblements de terre.
L'une des conceptions les plus hautes auxquelles se soit élevée la philosophie des sciences modernes est, je crois, l'utilité des fléaux. Ils jouent un rôle très-important dans l'organisation du monde physique.
Et quels fléaux! Vues de près et sous le coup du danger, les convulsions du sol frappent d'épouvante toute la nature. Les animaux fuient éperdus et ne savent, comme on dit, où donner de la téte. Ceux d'entre les habitants qui ont passé par les tremblements de terre en parlent aux étrangers comme d'événements bibliques. Telle ville florissait hier;
Z'ôî L'EMILE DU DlX-iNEUVlÈME SIÈCLE
on la cherche le lendemain à la surface de l'enceinte qu'elle occupait et que trouve-t-on?.des ruines. Ce ne sont alors durant un mois que sombres récits : des hommes devenus fous de terreur, des fortunes anéanties, des femmes, des enfants, des vieillards étouffés sous les débris de leur maison.
La légende se mule quelquefois a l'histoire de ces catastrophes. On raconte qu'on a vu la nuit à la sinistre lueur des éclairs la terre s'entr'ouvrir, les squelettes des anciens Incas se soulever de leur tombe, puis rentrer et disparaître dans les abîmes béants qui se refermaient aussitôt.
Habite-t on sur les bords de l'Océan, les dangers redoublent . La mer recule d'abord de la terre comme saisie de frayeur, puis revient à la charge avec une immense furie. Les ancres et les chaînes des navires se brisent; les bâtiments roulent dans un tourbillon, tandis que lesdiguescédant elles-mOmes à la pression des vagues laissent entrer la désolation et la mort.
Les Péruviens connaissent si bien les perfidies du sol auquel ils ont? confié leur vie, leur famille, leurs espérances, qu'ils se tiennent presque constamment sur leurs gardes. La nuit même ils ne dorment que d'un œil, et sont toujours prêts à s'élancer de chez eux au moindre bruit, à la moindre secousse. Qui vive? — Tremblement de terre. Tout le monde est dehors.
Et pourtant les Péruviens s'attachent avec amour à cette contrée qui s'agite sous leurs pieds. C'est que le pays est beau et fertile. Dans les endroits cul-