‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 160 sur 188 · ÉM1LE A SON PÈRE · texte numérisé non relu

ÉM1LE A SON PÈRE

Bonn, 8 janvier 186..

Avant d'entrer à l'Université, il m'a fallu subir un examen, et depuis une semaine je suis hcrr Bursche.

Je te dois quelques détails sur ma vie d'étudiant . Durant la journée, je suis les cours qui se font sur la philosophie, l'histoire, le droit, la physiologie végétale et animale, la science comparée des langues, etc., etc. J'ai loué un logement qui me revient à 1 50 francs environ par semestre. Je dîne à table d'hote pour 24 sous. Le soir je me retire dans ma chambre ou quelquefois je me promène parla ville. En ma qualité d'étranger je ne suis point encoie initié à tous les mystères de la con-

Mi L'EMILE DU DIX-NEUVIÈME SIECLE

frérie des Burschen. On m'a pourtant conduit l'autre soir dans une tabagie (kneipe) où se réunissent quelques-uns des étudiants allemands. A peine la porte fut-elle ouverte que je me trouvai perdu au milieu d'un épais nuage de fumée qui me dérobait la vue des murs, du plafond, de la salle tout entière et qui semblait s'étendre à l'infini J'entendais des voix, des chants, des éclats de rire ; mais je ne découvrais encore aucunes formes vivantes. Quelques rares lumières enveloppées et rougies par cette brume apparaissaient çà et \!i,nantes in gurgitevasto. Suivant de près mon guide, je cheminai à tâtons entre deux longues rangées de tables qui me semblaient flotter dans le brouillard et sur lesquelles je distinguai vaguement des pots d'étain dont l'éclat métallique triomphait avec peine de la vaporeuse obscurité répandue sur toute la salle. Comme mon regard s'accoutumait par degrés à l'étrange atmosphère, j'entrevis derrière ces pots des visages humains; le voile ne tomba entièrement que quand j'eus atteint l'autre extrémité de la salle où s'élevait un poêle monumental. J'étais au milieu d'une nombreuse réunion de jeunes gens, chacun d'eux le bonnet sur la tute, le cigare ou la pipe à la bouche, un pot de bière à la main. Au milieu du désordre et du brouhaha, je surpris tout à coup quelques discussions sérieuses entre des groupes qui n'en continuaient pas moins pour cela de boire et de fumer.

Mon oreille n'est point encore assez faite aux sons allemands pour que je puisse suivre le fil

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