LIVRE QUATRIÈME
d'une conversation. Je compris néanmoins qu'il s'agissait de plans et de systèmes plus sublimes les uns que les autres pour la régénération de l'espèce humaine. Les arguments, les saillies, les idées partaient comme des fusées au milieu des bouffées de tabac. Minuit sonnant tous les étudiants quittèrent la salle, et quelques-uns de ceux que j'avais remarqués pour l'ardeur qu'ils portaient aux intérêts de l'humanité se retirèrent chez eux après avoir entonné en pleine rue une chanson banale. Ils n'avaient plus du tout l'air de se souveair qu'ils s'étaient promis de refaire le monde.
D'après ce que j'entends dire, les étudiants fréquentent ici les universités en vue surtout d'atteindre un emploi du gouvernement. Ils aspirent tous plus ou moins à ctre serviteurs de l'Etat. Ontils par exemple conquis le titre de docteur qu'ils se présentent avec leur diplôme pour solliciter un des postes vacants dans l'administration. La plupart des places sont au concours et ce sont les candidats les plus instruits qui les obtiennent après un examen. Les autres, ceux qui succombent à cette épreuve, se décidant alors a choisir une carrière indépendante. Est-ce à cette circonstance — le grand désir d'ctre fonctionnaire public — qu'il faut attribuer le changement qui se fait dans l'esprit des jeunes docteurs au sortir de l'université?
Le fait est que le caractère des étudiants ne ressemble point du tout à celui des autres Allemands. Les premiers affectent des airs bravaches, excentriques et tapageurs; les seconds me semblent au
contraire pleins de quiétude et même d'apathie. La jeunesse des universités se dit révolutionnaire et républicaine; elle ne recule devant aucune théorie et attaque toutes les questions politiques, religieuses, sociales avec une audace d'esprit qui m'étonne; le reste du peuple me paraît très-attaché aux anciens usages et a la monarchie. Le herr Bursche se fait un point d'honneur de mépriser toutes les distinctions que confère le hasard de la naissance; tandis que la classe moyenne témoigne un respect sans bornes pour les litres de noblesse. Ce sont comme deux nations à part, et l'étudiant n'a vraiment d'autre lien avec la société allemande que le grand désir d'y jouer plus tard un rôle officiel. Ce lien suffit d'ailleurs pour que les autorités s'inquiètent médiocrement de la fougue de ses idées libérales.
La conduite de ces jeunes gens m'a porté à faire un retour sur moi-même. J'ai dix-neuf ans, et nonseulement je n'ai point encore d'état, mais je n'ai point jusqu'ici arrêté mon choix sur une profession utile. Te l'avouerai-je ? Je me sens quelquefois découragé et me demande avec un serrement de- cœur à quoi je suis bon. Tu as trouvé que j'avais fait en quatre ou cinq années d'assez rapides progrès dans les sciences et dans les études classiques. C'est, sans doute, grâce à la manière dont j'étais préparé au travail de l'esprit par l'observation des faits, les voyages, les excellentes leçons de ma mère et les tiennes. Certes, j'ai l'ambition de savoir, mais je ne me rends que trop compte des qualités qui me
Di