‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 162 sur 188 · LIVRE QUATRIÈME Ml · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME Ml

manquent. 11 y a des moments où je crois sentir un Dieu en moi : il y en a d'autres où je suis comme anéanti de mon impuissance. Tantôt les idées me dominent, tantôt c'est au contraire le besoin de l'action qui me dévore. Je vois bien que je n'ai point encore trouvé l'équilibre de mes forces, si tant est que je puisse donner ce nom aux ardentes velléités d'un jeune homme qui cherche sa placo dans le monde.

En arrivant ici, il y a deux mois, je croyais savoir l'allemand pour l'avoir étudié dans les livres; mais je ne tardai guère à reconnaître mon erreur. Je lisais très-bien les journaux, les enseignes des boutiques, le nom des rues, les affiches (ici, comme tu penses bien, les murs parlent allemand) ; mais s'engageait-il autour de moi une conversation, j'écoutais et je n'entendais que des voix. Libre par les yeux, j'étais prisonnier par les oreilles; car c'est une véritable captivité morale que de vivre au milieu d'un peuple dont on ne comprend point la langue. L'enfant de trois ans qui balbutiait quelques mots en savait plus que moi et quand j'essayais de lui parler il secouait la ttHe d'un air moqueur qui voulait dire : lch verstehe Sie nicht. J'étais comme un sourd-muet qui n'a pas même à son service le langage des signes. Se peut-il que les ondes sonores déplacées par un mouvement un peu différeut des lèvres mettent de telles barrières entre les hommes!

Comme j'étais très-malheureux de cet isolement, je fis de grands efforts pour rompre la glace de ma timidité naturelle. Aujourd'hui je commence à

prononcer d'une manière intelligible. Il me reste sans doute beaucoup à acquérir; mais à mon âge il serait difficile de ne point m'approprier en peu de temps un idiome dont j'entends sans cesse articuler les sons par toutes les bouches du pays. Le plus difficile, il me semble, n'est pas encore de parler; c'est de comprendre ce que disent deux Allemands causant entre eux. J'ai été une fois au théâtre, et, pendant toute la représentation, je n'ai pu saisir au vol un seul mot du dialogue que répétaient entre eux les acteurs — excepté peut-être gute nacht (bonne nuit).

Il en est, si je ne me trompe, des langues étrangères comme de la fumée de tabac qui, dans le club dont je t'ai parlé, me dérobait d'abord l'autre soir la vue des choses et des personnes : c'est un voile qui s'abaisse successivement et j'espère que bientôt la lumière se fera.

Je te prie d'embrasser pour moi Lola. Arroset-elle nos fleurs? Prend-elle bien soin de nos oiseaux? A-t-elle mis en ordre notre herbier et notre collection de fossiles? Dis-lui de penser à moi comme je pense à elle.

T'écrire, c'est écrire à ma mère; car je ne vous sépare point dans mon cœur. Aussi n'ajouterai-je rien, sinon que je regrette ma petite chambre, d'où je vous entendais aller et venir dans la maison ; ma place à vos cotés le soir au coin du feu. Ici je me sens seul, bien seul. Au moment où je termine cette lettre, il est onze heure du soir; la lampe recouverte d'un abat-jour laisse filtrer une lumière

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verdàtre; une vieille nendule à coucou répète dans un coin son monotone tic tac; la bûche sillle dans mon porle; le vent gémit contre la fenAtre, et la. pfile face de la lune me regarde du dehors entre deux grands rideaux à ramages blancs et rouges. Ces choses n'ont rien d'absolument triste par ellesim'mes, et pourtant je sens des larmes me monter aux yeux. Que veux-tu? Je suis encore un enfant; j'ai le mal, non du pays, mais de la maison paternelle; je vous aime, et, sous ce rapport du moins, j'espère bien rester enfant toute ma vie.

ÉRASME A KMILI.

Londres, U février 180..

Tu souffres de ton isolement, mon cher Emile, et nous souffrons de ton absence. Il faut cependant se faire une raison. Quand bien m, me j'aurais été libre de quitter Londres et d'abandonner mes malades, j'y aurais réfléchi à deux fois avant de t' accompagner. Il est temps que tu apprennes à te conduire comme un homme. Les oiseaux aiment leurs petits, et cependant dès que ces derniers sont assez forts pour voler, le père et la mère les encouragent a essayer leurs ailes. C'est que la nature veut la liberté de tous.

:i7J L'i:\IILi: DU I)IX-NEUYIKME SIECLE

Mon intention en l'envoyant à Bonn, tu l'as trèsbien compris, a été de te faciliter l'étude de la langue, des mœurs et des idées allemandes. Jusqu'ici tu as travaillé par toi-m 'me, car je ne compte point les leçons que je t'ai données. Au fond, tu as été ton professeuret ton guide. Il y a cependant, par le temps (jui court, des doctrines et des systèmes qu'il faut aller chercher à la source. L'Allemagne est aujourd'hui un foyer de lumière, un pays avec lequel il faut compter en philosophie, en science, en critique, eu littérature. Dans ses universités se rencontrent beaucoup de professeurs distingués. Je renoncerais néanmoins à tous mes principes, si je te demandais pour leur enseignement une soumission aveugle. 11 est une chose que l'homme ne doit donner à personne, c'est sa liberté morale. Les connaissances qu'on te communique ne peuvent étendre et fortifier ton esprit qu'à la condition d'exercer toinn'me sur les idées des autres un contrôle personnel. D'un autre coté garde-toi bien d'user dans les théories si brillantes ou si profondes qu'elles soient, les forces dont tu as besoin pour l'action. Les spéculations de l'esprit n'ont de valeur que quand elles nous fournissent le moyen de rendre service à nos semblables. O l'égoïste qui pense et qui étudie pour soi-même ! Etre un savant, c'est à merveille ; mais la grande chose c'est d'être un bon citoyen. Souviens-toi que l'Allemagne n'est point ton pays; ta tradition c'est la philosophie du xvui 1 ' siècle ; u mère, c'est la révolution française.

Un passage de ta lettre m'a fait de la peine. << Je

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me demande, dis-tu, à quoi je suis bon. » Il n'est point nécessaire d'être un grand homme pour être utile. Quiconque veut sincèrement le bien, modifie la société dans une certaine mesure. La vie, après tout, est faite de petits devoirs, et celui qui les accomplit tous dans la limite de ses moyens, a souvent plus de mérite que tel autre qui cher -lie à s'illustrer par une action remarquable. Rien de ce que nous pensons ni de ce que nous faisons n'est perdu; la trace se retrouve dans ceux qui nous entourent, ou qui nous succèdent. Qui pourrait dire si dans les grands mouvements qui ont renouvelé la face du monde politique et social, les humbb s, les obscurs, les inconnus, n'ont pas autant servi que les chefs? L'éclat de ces derniers n'était peut-être qu'un reflet des vertus et des généreux efforts de la masse.

Contente-toi d'être ce que tu es, tout en cherchant à reculer chaque jour par le travail et l'étude les bornes de ta nature. Que -si par moments tu as besoin d'élargir ton rayon d'existence , ouvre les livres des vrais poètes, des éminents penseurs, et jouis de i'inelfable bonheur de te sentir grand dans un autre. Eu redescendant de ces hauteurs, tu trouveras toujours autour de toi assez d'âmes inférieures à éclairer, assez de services à rendre pour te consoler de ce qui te manque. 11 %u\ a que l'égoïste ou le méchant qui soulfre des cotés faibles et bornés de son esprit; l'homme raisonnable qui travaille â s'instruire n'eu demande point davantage; il n'envie personne, il est heureux.

Il mo semble aussi que tu te préoccupes outre mesure du choix d'un état. C'est sans doute un devoir pour chacun que de vivre de son travail, et je nV afflige rai s de te voir indifférent à cette 4 première obligation de l'homme; mais si l'ordre d'études que tu suis en ce moment conduit à toutes les professions, il n'en ouvre absolument aucune. Faut-il s'en affliger? Tel n'est point mon avis. Toute connaissance est un trésor pour l'esprit; si elle n'est point utile à toi-même, elle peut te donner le moyen d'être utile aux autres. Il existe d'ailleurs un lien entre les différents groupes de faits; pour bien savoir une chose, il faut en savoir beaucoup d'autres qui s'y rapportent indirectement. Je ne t'engage point à poursuivre la chimère de la science universelle; mais il y a un ensemble de données générales, dont il est nécessaire de saisir les principaux traits avant de s'attachera une spécialité quelconque.

A toi seul il appartient de décider quelle carrière te convient. Tout ce que je te demande, c'est de ne point suivre l'exemple de tes compagnons d'études. Sois ce que ta nature te conseille d'être : médecin, avocat, ingénieur, industriel, mécanicien, etc., — mais au nom du ciel ne sois point fonctionnaire de l'État.

Quelle liberté attendre chez un peuple quand la jeunesse instruite aspire à s'enrôler dans le service du gouvernement? L'art d'opprimer les hommes était autrefois une science difficile et compliquée; il y fallait du génie, toute l'àme d'un Machiavel. Aujourd'hui il semble que les sujets aient à cœur

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