‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 163 sur 188 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

d'épargner au prince qui les gouverne la peine de les asservir par la ruse ou la violence; ils se précipitent d'eux-mêmes sous le joug. Le premier roi ou empereur venu, pourvu qu'il ait un gros budget A sa disposition, beaucoup de places, de titres et d'honneurs à distribuer, trouvera autour de son trône des têtes courbées d'avance, des ambitions basses et avides ne demandant qu'un os à ronger.

Il y a partout des jeunes gens qui ne croient à rien, qui ne respectent rien ; mais qu'on y prenne garde, ce libertinage d'esprit concourt en définitive à la stabilité des vieilles institutions. Ces prétendus libres penseurs ne sont point du tout affranchis de l'égoïsme, et c'est parla que l'autorité les tient. Le culte du succès, l'ambition de parvenir, la soif des emplois et des gros traitements, les ramènent bientôt au respect de l'ordre établi. Je fais. peu de cas de la hardiesse de l'intelligence sans l'intrépidité du caractère et le désintéressement. Tant qu'il est possible d'arriver à tout dans le monde par le bon plaisir d'un autre, on ne manque jamais d'esclaves enthousiastes pour faire la besogne des despotes, et ce sont les raisonneurs de la veille qui le lendemain se montrent les plus humblement prosternés devant la force.

Le fonctionnarisme est le fléau des sociétés modernes. Comment dans un pays où c'est le chef du gouvernement qui distribue les places, les opinions ne seraient-elles point une amure de calcul? — « Que rapporte bon an mal an telle erreur religieuse ou politique? — 10,000 francs. — Alors ce

doit être une vérité... Et cette lâcheté combien la paie-t-on? — Doux fois autant. — Pour le coup, c'est un a 'te de courage : je m'y dévoue. »

On pari* toujours de l'opinion puMique comme de la plus sûre garantie du droit et de la liberté. — Oui, chez une nation qui se gouverne et s'administre elle-même ; mais chez une autre cette même opinion publique peut très-bien devenir l'instrument du despotisme. Le plus sûr moyen d'opprimer un peuple, c'est de tuer la dignité morale et l'indépendance des citoyens en les intéressant à la durée de ce qui est. Kn vain, dirait-on que le nombre des fonctionnaires de l'Etat ne constitua après tout qu'une minorité insignifiante. On oublie que pour un qui obtient une plae \ il y en a mille qui la demandent et qui espèrent bien l'obtenir un jour. A cMé du monde officiel, il y a le monde des solliciteurs et derrière eux tous ceux qui suivent la fortune. On ne délivre point les hommes sans le concours de leur volonté. Or, I - moyen qu'ils veuillent s'affranchir par un grand et pénible effort, quand les uns, nourris, habillés, logés aux frais du gouvernement, en sont venus à vivre de leur servitude, et quand les autres n'ont qu'un regret, celui donc pouvoir en faire autant ?

Est-ce à dire que les fonctions publiques dégradent nécessairement l'àme de ceux qui les exercent ou qui les recherchent? Telle n'est point ma pensée. Dans les Etats libres, comme en Amérique, où c'est l'élection qui décide du choix des candidats, où les hommes ne l'ont que passer aux affaires, où toutes

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les magistratures retournent après un temps trèscourt entre les mains du pays, les emplois et les charges publiques tendent au contraire à développer la foret- et la noblesse du caractère. Aussi je ne parle point des sociétés démocratiques : je parle de celles où la nomination aux places dépend de la faveur, et je dis que dans ces dernières la jeunesse s'amoindrit en poursuivant les situations ollicielles. De quoi s'agit-il en elfet pour l'État? Je* trouver des esprits dociles qui s'incrustent à la tradition administrative, des caractères souples qui après avoir ployé dans tous les sens n'ont plus du tout de direction personnelle, des intelligences cultivées, mais vulgaires, qui se servent des ornements du langage pour donner au système établi une apparence de raison. En vérité il y a des moments où je me demande si les peuples ne sont point iujustes quand ils reprochent à leurs maîtres de les asservir. Quoi I La niasse a cédé à d'autres le soin de la conduire ; les parents, au lieu de donner un état à leur fils, ne révent pour lui qu'une sinécure et un gros traitement; tout le monde aspire à être parasite de la chose publique, et l'on voudrait que le gouvernement fut assez sage ou assez simple pour ne point profiter des avantages qu'on lui offre? Les insensés ! Ils se sont faits poussière et ils s'étonnent qu'on marche sur eux !

J'avoue qu'il est beaucoup moins difficile pour un j e u n o h o m i n e d e se ca s o r d a n s 1* u n d e s 11 o m i i re u x services organisés que de frayer lui même son chemin . dans la société par son mérite personnel. Aussi re-

connait-on tout de suite les nations habituées à vivre de leur gouvernement ; elles manquent do l'esprit d'entreprise. L'industrie, l'agriculture et le commerce se traînent péniblement dans l'ornière ; les capitaux se défient et les spéculations que l'autorité refuse de patronner ont beaucoup de peine à voler, comme on dit, de leurs ^propres ailes. Les professions libérales rôdent autour du pouvoir pour en obtenir des travaux, des faveurs, et quêtent du coin de l'œil l'occasion de s'asseoir au banquet du monde officiel. La littérature et les arts subissent l'influence du règne et déclinent avec la vie publique affaissée sous l'autorité d'un homme.. Le besoin de manger dans la main de l'État accroît chaque jour la race des courtisans et des flatteurs.

Tu me diras peut-être que c'est le vice d'un système, la faute d'une société tout entière, et qu'il importe assez peu qu'un de- plus ou de moins s'enrôle dans l'innombrable armée des fonctionnaires. Un individu, je le sais, ne change point un pays ; mais tant que chacun se reposera sur ce sophisme pour s'abandonner à la fatalité du courant, il ne faut espérer ni dignité dans les institutions sociales, ni liberté. C'est quand l'exemple est contagieux, c'est quand une nation est abaissée que tout homme cligne de ce nom doit relever en lui-môme le drapeau de l'honneur. Sans l'effort et l'énergie personnelle, la masse ne remontera jamais. Combien ceux mêmes qui se plaignent de l'abjection des consciences, de l'avilissement de leur pays, articipent indirectement à un tel état de choses

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