KM] LE A SA MÈRE
12 mai 180. .
Depuis que je me connais je t'ai confié mes peines, mes joies, mes aversions, mes sympathies, le bien, le mal, tout. Quand j'étais auprès de toi je n'avais même pas besoin de parler, tu lisais mes pensées dans mes yeux, tu les voyais aller et venir sur mon front. Pour la première fois de ma vie j'ai un secret... ce secret, le dirai-jeaux roseaux du Rhin? ils en riraient entre eux comme des oreilles du roi Midas. Le conterai-je à la lune? elle en a entendu bien d'autres. L'ensevelirai-je dans ma conscience ? elle me le reprocherait. Non, je veux le verser dans le sein de ma mère.
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Ce n'est pourtant pas aussi facile à dire que je le croyais. Dès les premières lignes ma main tremble et mon cœur se trouble. Ne vas-tu pas te moquer de moi? 11 y a du moins une chose dont je suis bien sûr, c'est que tu ne m'en voudras point de t'avoir dit la vérité. Eh bien, il faut que cela sorte : j'aime!
Maintenant tu me demanderas qui elle est, où. je l'ai vue, comment je la connais... C'est ici que redouble mon embarras.
Nous avons dans la ville un théâtre de second ordre; mais qui se distingue par le choix des pièces. On y joue MarieStuart, de Schiller, Faust et Maguerite, de Goethe, enfin beaucoup d'oeuvres remarquables. Deux ou trois fois par semaine la littérature cède la place à la musique et le drame à l'opéra. Je vais quelquefois à ce théâtre, d'abord pour me distraire et ensuite pour me familiariser avec les sons de la langue allemande. 11 y a un mois environ qu'une jeune cantatrice bavaroise débuta dans le Prophète de Meyerbeer; son succès fut si grand que tous les étudiants de l'université en parlaient comme d'une merveille. Je suivis le courant et m'étant rendu au théâtre, je la vis entrer en scène. J'étais tout yeux, tout oreilles ; ce n'est point tant sa voix que j'admire, quoiqu'elle en ait une des plus étendues et des plus rares : non, c'est l'àme qu'elle met dans son chant, c'est la grâce et l'harmonie de toute sa personne. Elle est belle, mais belle!.. Je ré*vai d'elle toute la nuit, je la voyais parmi les sphères étoilées; j'entendais la musique des astres. Pythagore
3*0 L'ÉMILE DU DIX-NEUVIEME SlECLK
était-il amoureux d'une chanteuse, quand il parlait à ses disciples de la mélodie des corps célestes?
Craignant que mon admiration ne se dissipât à une seconde épreuve, je m'étais promis de ne plus revenir an théâtre les soirs où elle jouerait. J'y revins pourtant, et bien loin d'avoir à rabattre de mon enthousiasme, je découvris en elle, de jour en jour, mille distinctions que je n'avais point remarquées d'abord. Faut-il l'avouer? Je me plaçais en face de la scène de manière à être vu ; une ou deux fois mon regard crut saisir son regard... mais c'était peut-être une illusion. Quoique la représentation durât plus de quatre heures, je la trouvais toujours trop courte et je quittais mon banc le cœur rempli d'un trouble indéfinissable.
L'idée me vint de lui adresser des vers que je ne signais pas et que je lui faisais remettre par le vieux portier du théâtre. « Du moins, me disais-j>\ elle saura que quelqu'un l'aime. » Ces vers étaient mauvais et n'exprimaient, je le déclare, que la moitié de mes sentiments pour elle. J'ai lu quelquefois que l'amour est poète ; mais, je n'en crois rien : il n'y a que les natures d'élite capables de dire tout ce qu'elles éprouvent. Oh ! que j'aurais voulu être un de ces génies privilégiés !
J'en étais là de mes avances, quand un dimanche traversant la promenade sur laquelle se réunissent vers deux heures les femmes de la ville, je la vis venir droit à moi le long d'une allée d'arbres. J'eus un instant l'idée de m'esquiver en prenant l'un des sentiers qui coupent cette avenue ; car il me