‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 166 sur 188 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

semblait que j'allais être foudroyé par mes émotions : toutefois, je fis bonne contenance et marchai bravement au-devant du feu. Sa toilette était simple, mais d'un goût exquis.' Mon Dieu I que j'aurais voulu être dans ce moment-là le gant de sa main, la fleur de son chapeau, l'ombrelle qui la cachait du soleil !... C'était mal, je le sais ; mais, je ne dois rien déguiser de mes faiblesses.

Il y a un magnétisme dans le regard : le mien, je le sentais, était tout un aveu, toute une déclaration d'amour, et au moment où nous passâmes l'un vis-à-vis de l'autre le rayonnement de sa beauté glissa sur mon visage comme un éclair. Je fis une trentaine de pas devant moi avant que j'osasse retourner la t(Ue. Elle s'éloignait d'un pas léger; mais à la surface de la bande de sable qui nous séparait déjà, j'avisai une chose blanche et palpitante sous le vent comme une aile de colombe : c'était son mouchoir qu'elle avait laissé tomber par mégarde... ou avec intention. Le ramasser fut l'affaire d'un instant, et je courus après elle pour le lui rendre. Elle parut toute surprise de l'avoir perdu, me remercia gracieusement et je fus charmé d'entendre qu'elle parlait très-bien français. T'n instant j'eus l'idée de lui dire que j'étais le jeune homme qui lui adressait des vers; mais j'étais si profondément ému que je ne pus desserrer lès lèvres et qu'elle dut me prendre pour un imbécile.

Les physiologistes prétendent qu'il n'y a point de mémoire de l'odorat : c'est qu'ils n'ont jamais aimé. Son mouchoir, ce lin morceau de batiste, exhalait

3t>2 L'EMILE DU DIX-NEUVIÉME SIÈCLE

un doux parfum que je me rappellerai toute ma vie. Le lendemain j'allai cueillir sur les belles collines qui environnriit la ville un bouquet de fleurs sauvages, les plus chastes elles plus délicates que je pus trouver. L'heure de la représentation étant venue, je cachai ces fleurs dans mon bonnet d'étudiant et allai m'asseoir à ma place. Elle chanta comme toujours d'une voix qui vous enlève jusqu'aux nues; mais si admirable que fût son talent, la femme que l'avais entrevue la veille me semblait encore plus accomplie que l'actrice. Après la représentation, elle fut rappelée par toute la salle. Alors des loges et des avant-scènes tomba tout autour d'elle une pluie de bouquets. C'était le moment de lancer le mien, et j'eus bien soin qu'elle me vit, tout en ayant l'air de me cacher derrière mes voisins. Sais-tu alors ce qu'elle lit? Parmi toutes ces fleurs rares — camélias, cactus, roses moussues — elle choisit pour le ramasser mon pauvre bouquet de fleurs champêtres qu'elle serra contre son cœur. — N'est-ce point une preuve qu'elle m'aime?

Tu me diras que je ne la connais point, qu'elle peut être toute différente de la personne que je me figure et qu'avant de me nourrir d'illusions, je devrais m'informer de ses mœurs, de sa manière de vivre. C'est aussi ce que j'ai fait : mes renseignements, je l'avoue, sont encore assez vagues et les propos que j'ai recueillis sur son compte trèscontradictoires. Tu sais combien les jeunes g»'iis entre eux sont cruels pour les femmes, surtout pour les femmes de théâtre. La nature humaine est si

Page 1