‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 17 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

s'amuse plus pour lui-même, mais pour le plaisir des autres. A chaque instant, si le marmot remue bravement la terre avec les mains, s'il courtàl'eûcontre du vent et dérange ses jolies boucles de cheveux, on lui reproche de se salir et de faire acte de désobéissance. Il semble que dans cette promenade on n'ait point à cœur de le divertir, mais de le montrer. Ce qu'on demande avant tout à ces promenades, ce n'est point un enfant qui se réjouisse au, soleil et au grand air, dont la santé prospèreet les membres se développent par l'exercice. Non, c'est une jolie poupée qui rabaisse l'orgueil des autres femmes. — « Oh! si madame telle ou telle pouvait la voir, elle en crèverait de jalousie, » se dit au fond du cœur l'heureuse mère de cette petite fille en robe de soie brodée de dentelles. Je m'arrête : il me semble que je deviens méchante.

On habille aussi les enfants en Angleterre et quelquefois même avec une grande extravagance ; mais ce n'est guère que le dimanche. Ceux du moins qui sont élevés dans les maisons de campagne éprouvent rarement le besoin de sortir pendant la semaine. On les laisse jouer dans le jardin et s'ébattre au soleil, les filles en robes courtes très-simples, les garçons en légères tuniques de laine. Combien surtout on évite d'intervenir dans leurs jeuxl Chez nous la manie de tout gouverner est si grande que nous voulons diriger et réglementer jusqu'aux récréations de l'enfance.

Nous étions, tu t'en souviens, dans le salon de M me C"* quand l'héritier de la famille, un garçon

d'alors quatre ou cinq ans entradans le salon d'un air maussade et se tournant vers sa mère lui demanda : « Maman, comment faut-il faire pour s'amuser? » Je me rappelle encore ton étonnement et les plaisanteries que tu fis à ce sujet. Ce pauvre enfant avait pourtant une bonne qu'on payait fort cher; aussi le renvoya-t-on à celle qui était chargée de le divertir et qui avait l'air d'être tout ennuyée de son rôle.

Quelques familles anglaises ont aussi des gouvernantes, mais mon impression est qu'elles gouvernent leur petit monde comme la reine d'Angleterre gouverne son peuple. Je veux dire que leur influence est presque nulle, au moins sur les amusements de la jeune couvée confiée à leurs soins. Nos voisins donnent, je crois, d'excellentes raisons pour respecter chez l'âge le plus tendre la liberté des jeux. Les grandes personnes, disent-ils, consultent toujours plus leurs goûts que ceux de l'enfant dans les exercices qu'ils aiment à partager avec la bande joyeuse. On prive ainsi le bambin de sa voix au chapitre dans une question où il s'agit évidemment de ses droits — et ces droits ne sont point si étendus qu'on puisse sans remords en retrancher quelque chose. Une considération encore plus grave, c'est qu'on éteint ainsi en lui l'esprit d'initiative. À ses inclinations naturelles nous substituons les nôtres : est-ce bien le moyen de former son caractère? Si l'enfant est vif et bien portant, il saura certes s'amuser par luimême, et en agissant de la sorte il s'habitue à ne

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