‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 18 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

point dépendre de la gaieté des autres. N'est-ce point l'usage contraire qui produisit jadis les rois tristes et ennuyés auxquels il fallait un fou de cour pour les faire rire?

A première vue, et pour quelqu'un qui est encore comme moi sous l'impression de nos idées françaises, l'intérieur d'une famille anglaise se distingue par un air de réserve et de froideur. Moins flattés et moins caressés que les nôtres — je parie en général—les bébés de la Grande-Bretagne se montrent également moins expansifs avec les étrangers. Cette apparence de froideur tient-elle au caractère de la nation ou à une intention systématique? Ici encore je demande à me faire l'écho des conversations que j'ai eues avec la vénérable matrone à laquelle je dois surtout mes renseignements. Selon elle, les Anglais évitent de témoigner aux enfants trop de complaisance, afin de ne point encourager en eux de futiles prétentions. Chez nous on traite volontiers l'enfant ainsi qu'on traite la femme; on habitue beaucoup moins l'un et l'autre à aimer qu'à se faire aimer. Avec les femmes, cette manière d'agir produit des coquettes, avec les enfants des êtres gâtés. L'affection éveille l'affection; mais les cajoleries ne développent que l'égoïsme et la vanité. Le bambin auquel on fait la cour — et n'est-ce point trop souvent le cas? — finit bientôt par croire que tout lui est dû et qu'il ne doit rien à personne.

Je te communique à tout hasard mes observations, sachant bien qu'elles rentrent dans l'ordre de tes études. Que te dirai-je de plus? Rien de nouveau

assurément : je pense à toi et je t'aime. Notre maison est arrangée pour deux, comme si tu devais y entrer demain. J'ai mis en ordre ton cabinet de travail, tels papiers, tels livres. Cette chambre t'attend : puisse-t-elle n'être pas longtemps vide ! Oh l . .qu'on me laisse du moins l'espérance : sans elle notre séparation serait la mort. J'ai fait accrocher ton portrait dans notre petite salle à manger. Aux heures de repas,»jeme place à table en face de cette toile où vit tant bien que mal ton image : il me semble ainsi dîner avec toi tête à tête, de môme que dans le beau temps. Oh ! ce portrait comme je le regarde ! Notre enfant te ressemblera.

P. S. — A propos quel sera son nom?

ÉRASME A HÉLÈNE

21 avril 185..

Tu as raison, ma chère amie : uotre manière de traiter les enfants est ridicule. Qu'elle s'accorde pourtant à merveille avec nos mœurs, nos institutions politiques I On ne saurait trop serrer dans ses langes un être destiné à être plus tard emmaillotté dans toute sorte de règlements et d'ordonnances. Quant aux lisières, elles ne manquent point, et nous en avons pour tous les âges. Il se peut que nous

marchions mal ; on nous oblige du moins à marcher droite et il faut que nous allions où l'on nous conduit. Il est bien vrai que dès le début on nous enlève toute confiance en nous-mêmes : sage prévoyance ! Cela nous apprend à dépendre en tout d'un système de protection extérieure. Guidée, bercée, gouvernée, surveillée, la jeunesse se prépare à vivre plus tard sous l'œil et la direction de la police. Le beau système, et comme toutes les parties s'enchaînent bien entre elles ! — S'enchat nent est le mot.

Ce que tu me dis de la manière dont les Anglais élèvent leurs enfants m'explique l'Angleterre. C'est à l'art de former des hommes libres qu'elle doit ses libres institutions. En France, nous espérons beaucoup trop des événements et pas assez de nos propres forces. Que dis-jeî nous ne sommes pas Français; nous sommes Juifs; car nous attendons toujours le Messie sous la forme d'un gouvernement sauveur.

Loin de moi l'intention de nier la valeur des changements dans la forme de l'État : je ne serais point où je suis, si je professais l'indifférence en matière politique. A force d'y réfléchir, j'en suis pourtant venu à croire que le règne de la liberté est en nous-mêmes, et qu'il faut d'abord le fonder dans nos cœurs si nous tenons à l'établir solidement dans la nation.

1'"* mai 1*5. .

Ta me demandes quel sera le nom de notre enfant. Si c'est un garçon, nous l'appellerons Emile, en mémoire du livre qui excitait ton enthousiasme durant nos lectures du soir, alors que je m'interrompais de temps en temps pour regarder ton visage à la clarté de la lampe. 0 ces souvenirs !...

11 est, depuis quelque temps, à la mode, parmi les beaux esprits, d'insulter J.-J. Rousseau : plaignons ceux qui jettent des pierres à la tombe d'un grand écrivain! Tandis que les autres penseurs de son siècle comptaient sur les hommes pour réformer la société, lui s'est adressé aux mères et aux enfants. Ce fut une inspiration de génie. Et pourtant, si nous écartons les pages éloquentes, les chaleureuses invectives de la conscience outragée, l'enthousiasme de la vertu et les nobles émotions du déiste à la vue des beautés de l'univers, que reste-t-il dans C Emile? Tout le système de l'auteur se réduit à ceci : suivre la nature et parler à la raison de l'enfant. Soit, mais la nature, si nous la suivions en tout, ferait de l'enfant un sauvage. Il est vrai que tel était l'idéal du philosophe, et que, tout en rejetant la révélation, Jean-Jacques croyait dans un autre sens à un état de perfection originelle. Quant à la raison, on peut assurément écrire de fort belles choses en son honneur, et je ne m'étonne point outre mesure que le xviii" siècle ait fini par lui élever des autels. De toutes les facultés humaines, c'est pourtant celle

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