LIVRE QUATRIÈME
mais qui me permet néanmoins de fixer les traits principaux de chaque phrase oratoire.
Parmi les étudiants de l'université se trouvent des catholiques et de zélés protestants, dont quelques-uns se destinent au ministère de la parole, des philosophes qui cherchent à interpréter les dogmes au point de vue de la raison humaine, et enfin un petit nombre de matérialistes qui déclarent que le temps des religions est passé, et que l'on ne doit point perdre son temps à poursuivre les creuses rêveries du moyen âge.
Tu as toujours évité de me parler de dogmes, de mystères, et j'ai conclu de ton silence que tu tenais à ce que je me fisse une conviction religieuse à moi. C'était beaucoup exiger de mes forces, et aujourd'hui même je suis très-loin de savoir à quoi m'en tenir sur beaucoup de questions dont je tremble de sonder la profondeur. 11 faut pourtant t' avouer que je ne suis point du tout indifférent X cet ordre d'idées. Que de fois, dans le silence des nuits, tout jeune et tout ignorant que je suis, n'aije point regardé le ciel en cherchant à lire dans les étoiles l'énigme de l'univers! Depuis le jour où, tu t'en souviens, je vis jeter à la mer le cadavre d'un matelot, le secret de la mort m'a poursuivi jusque dans mes rêves. Ce secret, j'ai demandé aux tombes de me l'expliquer, et les tombes ne m'ont point répondu. Depuis que je suis ici, j'ai lu le IVrfa.dans une traduction allemande, le Zend Avesta, la Bible; certes, j'ai été ému jusqu'au fond del'àme; un monde nouveau m' apparaissait, mais
ci travers les ténèbres, et ces ténèbres, je dois le dire, ne se sont point évanouies. Dois-je poursuivre ces études? Faut il, au contraire, que je renonce à soulever le voile qui me couvre l'inlini pour ne m'attacher qu'aux déductions positives de lu science?
Plus que jamais j'ai besoin de tes conseils, de tes lumières. A quel autre que toi demanderai-je de me diriger?
Tous les étudiants de l'université apprennent à faire les armes. Je suis en cela leur exemple, et me livre une ou deux heures par jour à l'escrime. C'est un exercice excellent pour développer les membres. On m'assure d'un autre côté que les meilleures lames sont celles qu'on attire le plus rarement sur le terrain, et sans espérer être jamais un chevalier de Saint-Georges, je voudrais avoir assez bien fait mes preuves dans la salle d'armes pour n'être point provoqué légèrement. Les rencontres entre étudiants ne sont que trop fréquentes; les combattants sont quelquefois blessés; mais Dieu merci, il est assez rare qu'ils mordent la poussière. On en est quitte pour se balafrer la figure, et les cicatrices qui sont quelquefois hideuses passent aux yeux des étudiants pour des titres à la considération du beau sexe.
Je te prie de recevoir l'assurance de mon respectueux attachement.
LIVItB QUATRIÈME 391
ÉRASME A KMII.F.
12 août 1M. .
Tu as deviné mes intentions : j'ai voulu te laisser juge de tes croyances. D'ordinaire les choses se passent tout autrement. A peine l'enfant est-il né qu'on le donne à l'une des églises qui se disputent le monde. Sous prétexte qu'il se trouve incapable de décider par lui-même (et le fait n'est que trop évident), les parents se chargent de prononcer pour son compte. Le pays, les usages, les traditions de famille déterminent d'avance le culte auquel il doit appartenir, — la prise de possession d'une âme. Dira-t-on qu'en agissant ainsi le père et la mère se regardent comme les représentants de la société vis-à-vis d'un être qui ne se connaît point encore lui-même? soit, mais si la société a indirectement le droit de donner une religion au nouveau-né, pourquoi ne lui choisirait-elle point aussi un métier, une fonction dans l'État? Nous voici dès lors en pleine théocratie communiste.
Avoir donné la vie à un autre, est-ce une raison pour lui voler sa liberté?
La division des sentiments et des idées complique encore de nos jours les liens de l'autorité dômes-
39i L'I-MILE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
tique. La guerre est dans la famille. Très-souvent en matière de religion le père nie, la mère croit. Que sera l'enfant tiraillé entre ces deux influences ? 11 sera ce qu'est le siècle, indécis et impuissant. Combien rencontre-t-on dans le monde de jeunes gens occupés à rapiécer leur conscience en cousant des lambeaux de dogmes à des opinions qui supposent la liberté d'examen I D'autres deviennent sceptiques sans cesser d'être supertitieux. Partout l'incohérence, la contradiction, le chaos.
Tu n'as passé, Dieu merci, par aucune de ces épreuves. Ta mère et moi nous ne nous sommes point cru le droit de profiter du sommeil de ta raison pour t'engager sans ton consentement. Ainsi que tout autre j'ai mon opinion sur les doctrines religieuses ou philosophiques entre lesquelles se divisent les hommes. Cette manière de voir ne t'oblige à rien et ne doit point te préoccuper. « Honore ton père et ta mère; » mais n'obéis qu'à ta conscience. Tu es libre, et c'est à toi de poursuivre la vérité avec ardeur, courage et désintéressement. Jusqu'ici cette recherche était au-dessus de tes forces : il faut maintenant qu'elle soit l'œuvre de toute ta vie.
Avant de te faire une conviction sur des sujets aussi graves, ton devoir est de les étudier. Celui qui rejette les systèmes religieux ou philosophiques sans les connaître est aussi inconséquent que celui qui les admet sans les examiner. Au fond rien n'est plus comique que l'impertinence de ces petits docteurs déclarant indignes de leur intérêt des spécula-