LIVRE QUATRIÈME m
tions de l'esprit sur lesquelles se sont exercés les Descartes, les Spinosa, les Pascal, les Leibnitz et les Hegel. Il y a de nos jours un mot qui sonne trèshaut dans la bouche des ignorants : « Moi, s écrie un jeune homme, qui n'a jamais ouvert un feuillet du livre de la nature, moi perdre mon temps à résoudre ces insondables problèmes : l'existence de Dieu, l'immortalité de l'àme, la division ou l'unité de la matière et de l'esprit, allons donc ! je m'en tiens à la science.
11 est très- vrai que la science est maintenant occupée à refaire au moyen d'autres méthodes le travail des religions. Certes, ses procédés sont bien différents : elle attend de l'étude expérimentale et de l'observation directe des faits la certitude que les disciples de la révélation demandaient à une lumière surnaturelle. Il serait ditlicile de prédire à quelles conclusions elle aboutira, mais je crois fermement qu'elle a choisi la meilleure voie pour atteindre à la vérité. Toujours est-il que dans l'état présent des connaissances, elle a très-peu de chose à nous apprendre sur certaines questions qu'il nous importerait beaucoup d'approfondir. Si l'on en excepte la physiologie qui à travers une foule de systèmes contradictoires peut nous fournir une certaine idée de l'homme et la géologie qui, toute chargée qu'elle soit d'hypothèses et de conjectures, ouvre quelques perspectives lointaines sur l'origine de la vie, les sciences exactes n'ont jusqu'ici dévoilé aucune des causes premières qui
:\ ii L'EMILE DU WX-NEUVIEME SIECLE
tentent le plus la curiosité de l'esprit. — Mais, réplique-t-on, il ne faut point s'en occuper ; ces causes ne seront jamais atteintes parla raison humaine. — Qu'en sait-on après tout ? Est-ce une expérience de quelques mille ans qui permet d'assigner des bornes à nos facultés croissantes? Dans tous les cas sufïit-il de tirer le rideau sur l'inconnu pour endormir chez nous l'ambition de l'intelligence? Je n'en crois rien: que ce soit grandeur ou faiblesse, l'homme ne se résigne point aisément à ignorer.
Il serait en vérité trop facile de se débarrasser des problèmes qui vous gênent s'il suffisait pour cela de lès déclarer insolubles. Tout ce qui vit aspire à monter; mais l'homme est le seul des êtres organisés qui aspire à s'élever par la pensée au-dessus des besoins matériels. Qu'on l'appelle idéal ou instinct religieux, ce besoin existe et je ne vois pas du tout ce qu'on gagnerait à l'étouffer sous un dédain artificiel. Qui jamais l'arrachera des âmes poétiques ! Regarder au delà, toujours au delà, e'est notre nature qui le veut ainsi et avons-nous le droit de trouver trompeurs ou chimériques certains objets poursuivis parla pensée, uniquement parce que ces objets nous inquiètent ou nous échappent? Qu'on écarte de l'idéal les terreurs superstitieuses et les pratiques hypocrites, à la bonne heure; mais des conceptions de l'esprit qui ont tenu une grande place dans l'histoire doivent aussi en occuper une dans l'éducation de la jeunesse.
Tu vois par là que la philosophie conserve une